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Published on juillet 19th, 2017 | by Morgan Bizet

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« TWIN PEAKS THE RETURN » : IMPOSSIBLE DE SE REMETTRE DE L’ÉPISODE 8

Comme il y a 25 ans, TWIN PEAKS révolutionne le milieu du petit écran avec sa troisième saison, s’affranchissant cette fois des codes de la série TV pour mieux se réinventer en objet hybride, en œuvre d’art totale. L’épisode 8, inoubliable, en constitue la plus sublime et éblouissante démonstration.

Dix-huit épisodes conçus comme 18 stations expérimentales quasiment dénuées de «cliffhangers», «climax» ou autres artifices sériels que Lynch et Frost usaient allègrement au début des années 1990. S’il paraît interdit de prophétiser le même bouleversement du paysage télévisuel opéré par ses deux premières saisons, Twin Peaks The Return est une preuve supplémentaire que David Lynch, désormais unique metteur en scène, est bien le plus grand artiste de notre temps.

Pour s’en rendre compte, il suffit d’imiter les auteurs et faire un bond de trois semaines dans le passé, pour revenir à ce fameux épisode 8, unique cas de flashback dans la constellation Twin Peaks sous sa forme cathodique. On va beaucoup plus loin que Fire Walk With Me qui nous ramenait aux sept derniers jours sur Terre de l’ange déchu Laura Palmer. L’épisode 8 constitue un véritable évènement: il parasite le récit déjà labyrinthique de la série en nous expédiant en 1945, un certain 16 juillet à White Sands, Nouveau Mexique, date de la première explosion atomique. Une répétition avant les funestes Hiroshima et Nagasaki et une bascule terminale dans ce que Lynch appelle, par l’intermédiaire du personnage de Janey-E (Naomi Watts), le «dark age».

Plus qu’un simple flashback, il s’agit d’une entrée dans l’Histoire pour le réalisateur des oniriques et anachroniques Blue Velvet et Mulholland Drive et pour sa série qui porte le nom d’une bourgade qui paraissait en dehors du temps lorsqu’on l’avait quitté en 1991. L’épisode 8 se révèle au fil des minutes comme une sorte d’«origin story» de Twin Peaks. L’explosion atomique, qui fait rentrer l’homme dans l’ère de la destruction de masse et donc de l’horreur ultime, provoque la création de Bob, figure du mal et génère en réaction, par l’intermédiaire d’entités surnaturelles, ce qui semble être la naissance programmée de Laura Palmer, son antithèse. Mais Lynch nous invite aussi dans son Histoire: il est né en 1946 et a grandi dans l’Amérique des fifties, coincée entre son excès de normalité et la peur panique de la bombe et d’une Troisième Guerre mondiale. Autres origines donc, celle de l’art Lynchien, regard singulier sur une Amérique d’apparences, berceau elle-aussi d’une forme de mal suprême. Le cinéaste nous stupéfait parce qu’il n’hésite pas à ébranler son travail et à s’écarter du mysticisme que prenait les aventures de Dale Cooper au crépuscule de la saison 2. C’est un remodelage qui confirme les directions prises par les épisodes précédents. Twin Peaks n’est plus que «Lynchland», cet essentiel et singulier miroir de notre monde.

Néanmoins, le génie de David Lynch ne saurait se priver de fulgurances formelles pour exprimer son propos. Car le «Lynchland» est avant tout un territoire plastique. Ici, il atteint une forme d’apothéose. A l’explosion atomique s’ajoute une autre explosion, esthétique. Ou plutôt, c’est la première qui provoque la seconde. En effet, c’est l’entrée dans le champignon via un hypnotique et lent travelling avant (déjà le meilleur plan de l’année cinématographique) qui nous lâche dans une transe sensorielle tout autant douloureuse que extatique. Une dizaine de minutes où s’enchaînent déflagrations chromatiques, compositions conceptuelles, tout un maelstrom d’images chaotiques pour signifier que se joue là quelque chose de fondamentalement maléfique.

Après les origines de la vie et du monde offertes par Kubrick (2001, l’odyssée de l’espace) et Malick (The Tree of Life) dans des trips filmiques voués à devenir éternels, Lynch nous livre sa version moins mégalomane mais tout aussi fascinante. Plutôt que ces deux mastodontes, il est plus juste de rapprocher ce morceau d’expérimentation télévisuelle au cinéma underground, plus proche de celui qui a enfanté le terrible Eraserhead en 1977. Devant ces émanations du chaos, on pense davantage aux techniques du film direct de Stan Brakhage, Len Lye ou plus récemment Steven Woloshen. La violence de ces images surréalistes est redoublée par le choix – forcément plein de sens – d’y apposer la stridence du saisissant Thrène à la mémoire des victimes d’Hiroshima de Penderecki.

Primitives et figurales, ces visions sidérantes sont comme les matrices de celles à venir, dans Twin Peaks mais aussi dans tous les films de David Lynch. Jamais dans son cinéma; on n’avait vu telles images faisant fi de toute figuration, pas même dans Eraserhead. Les scènes qui précèdent et qui suivent l’explosion dans l’épisode sont donc aussi noires et ocres que la nuit qui les étouffe. Mr. C. (Bad Coop’) est tué mais tout de suite ressuscité par une danse rituelle et macabre de «hobos» spectrales, en surimpression. Nine Inch Nails s’approprie le Bang Bang Bar et brise l’habituelle dream pop rêveuse d’Au Revoir Simone ou Chromatics, pour balancer un rock industriel et cauchemardesque. Une paisible ville américaine au bord d’un désert, sorte de proto-Twin Peaks, est envahie par une horde de clochards-bucherons semant la panique et la mort. Une adolescente, s’effondre dans son lit après avoir entendu le mantra diabolique prononcé par l’un des croquemitaines, laissant sa bouche grande ouverte. Une créature rampante tombée du ciel s’y introduit. Viol terrible, comme envers du baiser chaste échangé quelques minutes plus tôt entre la jeune fille et son cavalier de bal.

A la fin, le démon bucheron s’engouffre dans les ténèbres nocturnes, les mêmes qui l’ont enfanté. Cette matière noire est consubstantielle aux passions exacerbées irriguant toute l’œuvre de David Lynch. On la retrouve dans l’inquiétante forêt qui entoure Twin Peaks. Ou encore l’abîme dans lequel s’engouffre le héros schizophrène de Lost Highway. Ou celle qui va avaler les rêves étoilés de la jeune actrice dans Mulholland Drive, avant de la consommer. La matière noire a démarré sa corruption du monde depuis 1945, et semble l’avoir dévoré pendant les deux décennies qui séparent la deuxième saison de la troisième. Le désenchantement règne, impossible de retrouver la légèreté qui enrobait le Twin Peaks du début des années 1990, quitte à décevoir une partie des fans.

«Got a light?» («vous avez du feu?»), c’est l’intitulé de cet épisode 8 qui calque une réplique amenée à devenir culte. Répétée par le bucheron monstrueux, elle peut paraître d’une banalité atroce. Mais elle est évidemment source d’horreur chez David Lynch. Elle ensorcèle son interlocuteur pour mieux le piéger. Par le double sens du mot «light», elle se révèle d’une sombre ironie. Aucune parole ni geste est attendue en réponse, car la lumière n’est déjà plus.

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