Fox Populi

Published on janvier 10th, 2018 | by CHAOS REIGNS

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TOP 5 CHAOS DES LECTEURS – LENY SOUPAMA #01

[FOX POPULI] Tout le monde peut publier son top 5 sur Chaos Reigns! Vous aussi, donnez vos 5 films chaos préférés au monde pour donner envie de (re)découvrir des chefs-d’œuvre. Sortez vos plus belles plumes, on a tous hâte de vous lire. En attendant, voici le top de Leny Soupama. Sous vos applaudissements.

ATLAS de Antoine D’Agata (2013)
«Paradoxalement j’ai découvert le travail d’Antoine D’Agata d’abord en tant que cinéaste et ensuite ses photographies… et c’est par ce film que je suis entré dans cette constellation ô combien vénéneuse. Je me souviens encore de ce soir de décembre, où un peu curieux (et franchement voyeur), dans un ciné de Beaubourg totalement vide, j’ai pu être initié à ses images. Nous étions trois, quatre pèlerins dans la salle, dont un vieux badaud qui criait à tout va «Salope, Salope» dès qu’il voyait un peu de chair. Mais qu’importe les éclats un peu trop ostentatoires, j’étais déjà contaminé. Atlas, c’est un peu le film-chien par excellence, une ode punk, à la mélancolie sourde, où les crasseux et les maudits sont sublimés par une caméra immobile, et où la parole de femmes prostituées triomphe littéralement. Ces femmes, désirées, écrouées, D’Agata les a rencontrées un peu partout dans la monde, de Ho Chi Minh en passant par Tbilissi, et leur donne une tribune digne des plus beaux dons du monde. Cadeau empoisonné? C’est peu dire, on entre en terre dionysienne, à chaque plan, dans un climat de poussière et de souffre. Atlas, c’est aussi l’horizon sauvage, ces nuits fauves, où les femmes deviennent des goules, où les voix off hypnotisantes deviennent des incantations. Un aller-retour vers les bas-fonds à la recherche d’une vérité du monde. On songe alors à Goya, à Bataille, et à ces fétichistes de la chair souffrante (cherchant l’extase?). D’Agata c’est définitivement l’ange du bizarre, de la désolation, celui qui déforme la grâce, la supplante pour une dimension abyssale moins idyllique, mais tout autant poétique.»

THE LIBERATION OF MANNIQUE MECHANIQUE de Steven Arnold (1967)
«J’ai découvert ce très court film il y a peu de temps, et par la même occasion le nom de cet artiste perdu, oublié dans les limbes de la cinéphilie. Fils spirituel et proche de Dali lorsque le peintre espagnol séjournait aux États-Unis, Steven Arnold représente à mon sens toute la puissance créatrice de la scène new-yorkaise des années 60. Il réalise en 1971 le sublime et envoûtant The Luminous Process, un récit queer et kitschissime à souhait rappelant les magnifiques parades de Jack Smith. Un trip sensoriel sans égal regorgeant de chimères. Steven Arnold appartient à cette famille de cinéaste où l’art semble prendre le pas sur la vie, les aventuriers de l’absolu comme j’aime les nommer: Carmelo Bene, Terayama, Schroeter, Jarman. Dans The Liberation of Mannique Mechanique, il délaisse cette veine psychédélique, pour se rapprocher d’un post surréalisme façon Bellmer. Le corps d’une jeune femme y est montré en hystérie, dans une sorte d’horreur délicieuse, transcendée par une caméra malade. Ce qu’il nous donne à voir ici, c’est la libération de la chair, mais dans ce qu’elle a de plus artificielle, de plus factice. Un hommage sans doute à l’androïde de l’Eve Future de Villiers de L’Isle-Adam»

DOCTEUR JEKYLL ET LES FEMMES de Walerian Borowczyk (1981)
«Maître Boro, que je suivrai jusqu’à la mort si il le fallait. Cinéaste à l’image peu flatteuse (tout de même restitué il y a peu de temps grâce à Pompidou), à l’érotisme frelaté, qu’on affublait d’un vulgaire porno chic. Mais beaucoup à l’époque ont sans doute mis de coté la puissance subversive, transgressive de sa réflexion, n’étant alerté uniquement que par cette cette image lisse, cotonneuse, façon série rose. Pourtant on est plus proche avec Boro, de la fougue Pasolinienne, des contes grivois de Rabelais que de Marc Dorcel. A une époque où on s’entiche d’un cinéma qui se veut de plus en plus sclérosé, où une certaine censure s’est imposée devant nos yeux frêles, la transgression poétique de cet esthète devient une nécessité. Avec Docteur Jekyll et les femmes nous sommes dans un film mental, un conte cruel, gothique à la pulsion dérangeante où la moralité n’existe guère. Udo Kier y incarne un Jekyll plus que troublant, sadien pur et dur, qui asservit des jeunes femmes, dont la délicieuse Marina Pierro, dans une maison qui fait office d’antichambre de la mort. C’est la tentation du désir qui est inscrite au fer rouge dans cette œuvre inspiré du livre de Stevenson, flirtant avec l’onirisme et le beau bizarre cher au cinéaste. Dans son cinéma, le monde entier est érectile, et c’est en cela qu’il est passionnant. Hommes, objets, bêtes s’entremêlent pour le bon plaisir d’Éros. Il y a un amour infini chez lui à filmer la jouissance féminine (on imagine mal ses films dans le contexte actuel….), car oui filmer un sein, un visage aux traits jubilants c’est aussi filmer un monde, une terre vaste de fantasmes et peuplée d’imaginaires. Le sexe y est ritualisé. Par ailleurs, il y a toujours eu dans son œuvre un frottement illicite avec le fantastique (La Bête notamment), mais c’est dans ce film-ci qu’il est le plus abondant. Il nous livre une passionnante incursion dans ses rêveries les plus sombres. Pouvoir d’introspection total dans ce huit clos morbide. La maison représente l’espace de liberté ultime, un bloc d’abîme où l’on assouvit ses plaisirs, dans la souffrance (Udo Kier, je t’aime). Jekyll, c’est le loup des steppes, celui qui se baigne pour se transformer (idée sublime), celui qui oublie le monde des hommes et qui redevient monstre. Boro nous dit «Fuck la bourgeoisie», et on a envie de lui répondre «vive le Chaos!», merci Boro»

LE LÉZARD NOIR de Kinji Fukasaku (1968)
«Film découvert il y a quelques mois pendant l’Étrange Festival, inspiré d’un livre d’Edogawa Rampo, maître du thriller japonais, narrant une enquête policière sous fond de cambriolages et d’enlèvements. On entre alors une obsession folle pour ce personnage dénommé «Le Lezard Noir», femme fatale, à la fois désirable et belliqueuse, antagoniste de l’histoire, qui, pour réaliser son plus beau coup, va récupérer un diamant, véritable objet de convoitise. Les 20 premières minutes sont sans doute les plus belles de l’histoire du cinéma. Une soirée dantesque, orgiaque, où règnent ivresse et danses convulsives, éclairée dans une influence giallo façon Bava, les murs tapissés de dessins du graveur Aubrey Beardsley, reprenant justement le mythe de Salomé. On sait déjà en voyant ça qu’on est en bonne compagnie. La bande sonore jazzy, endiablée rajoute cet effet totalement halluciné, le tout formant un effet plastique pour le moins sidérant. Soudain le son s’arrête, les corps se figent, laissant naître une apparition, comme un songe dans la nuit: la divine Miwa, «orchidée sulfureuse» dirait François Angelier. Je n’oublierai jamais ce que j’ai vu dès lors. Le film dans sa continuité est un peu hésitant, préférant s’accommoder à la trame narrative, mais le final grandiose vient tout exploser. Miwa (muse de Terayama également) y est vu dans sa cachette, un palais des glaces sous forme de tombeau rempli de trésors enfouis. Le visage mortifère, la mort n’est pas loin et pourtant l’éblouissement n’a jamais été aussi présent. Chef d’œuvre.»

NEW OLD de Pierre Clementi (1979)
«Clementi… Pierre Clementi, si je dois me souvenir de la première fois où j’ai vu son visage, je crois que c’est chez Garrel, dans le somptueux La Cicatrice Intérieure (film de mon cœur a tout jamais). J’ai vu son nom écrit dans quelques bouquins, notamment ceux de Philippe Azoury. Puis j’ai commencé à faire des recherches sur lui, et très vite j’ai découvert une nouvelle famille. Zanzibar, la bande de La Coupole, Bouyxou, O’Leary, les happenings, cette effervescence parisienne des années 60 que je vis un peu comme un fantasme, mais qui m’inspire chaque jour. De tout cela c’est Clementi qui m’a le plus interpellé, peut-être à travers la mythologie qu’il y a autour de ce personnage: mystérieux, mystique, angelot maudit, prophète. Il est à la fois tout cela, et en même temps rien de moins qu’un acteur. Toutefois, les contestations et la radicalité artistique n’ont jamais été aussi puissantes que dans ses œuvres. Clementi c’est l’écorché vif qui a fait du cinéma un exutoire, un terrain de liberté, l’artiste romantique par excellence. Celui qui comme Prométhée veut égaler les dieux, tutoyer le soleil de près. New Old en est la parfaite incarnation. Tentative originale de créer un journal filmique, destroy, où la surimpression devient un leitmotiv. L’artiste y montre sa vie (en germe, le contexte post 68), les expérimentations de drogues, sa recherche d’utopie. Un film rappelant les expériences formelles déjà illustrées par La Factory, s’inspirant du rock et de la modernité musicale. Cinéma libertaire, de bric et de broc donc, qui rappelle aussi les premiers Garrel, à une époque où l’on voulait s’affranchir des codes traditionnels du récit, à une époque où filmer voulait dire communier, où quand l’on voulait montrer la fragilité d’un corps, c’était pour lui dire qu’on l’aimait. A cette période, faire du cinéma c’était vivre sa vie, dans la pauvreté certes, mais avec une certaine noblesse, et un déferlement d »images qui adviennent comme des illuminations. Il y aussi ce désir cher à Clementi de relier le primitif, la nature dans une parfaite cosmogonie (l’acide n’est jamais loin). La narration se noie au détriment du lyrisme, dans un élan de vie, dans une quête de l’intime. Pour le résumer brièvement: comment par l’image restituer des états de conscience proche du plaisir, de la transe, du spleen. New Old c’est un peu l’autoportrait de l’artiste qui se voit artiste, le clochard céleste se voyant en Orphée, en Rimbaud. Ses films sont marqués par une énergie insurrectionnelle qui rappelle Derek Jarman, on tend ici vers une révolution poétique et politique. Sa quête mystique, personnelle n’en devient que plus profonde grâce à sa camera-stylo-pinceau. Merci pour ces merveilleux films, Pierre!»

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