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Published on avril 8th, 2018 | by Jeremie Marchetti

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THE ASSASSINATION OF GIANNI VERSACE STORY

Déraisonnable, ambitieux, volontiers trashy, Ryan Murphy a vite trouvé la formule, le ton, l’esprit… moins la capacité à tenir une série jusqu’au bout. Sans doute relevé par son format d’anthologie poussant le bouton reset à chaque nouvel saison, American Horror Story est le seul triomphant dans un petit cimetière télévisuel: Nip/Tuck (qui sera allé au bout des choses, mais à quel prix!), Glee, Scream Queens (qui aurait pour le coup mérité d’être une anthologie), The New Normals… Pas vaincu, l’enfant terrible de la chaîne FX poursuit son œuvre en agrandissant son catalogue: 911, Feud ou American Crime Story et bientôt Pose. A pas peur Ryan. Petit frère sérieux et «true events» de American Horror Story, American Crime Story avait plutôt surpris son auditoire en abordant l’affaire OJ Simpson. On efface tout au tableau et on recommence: au tour du meurtre de Gianni Versace de captiver l’audience. Et là on se dit, chassez le Murphy, le revoilà au galop. Car il faut dire que la tentation camp est grande voire même monstrueuse face à cette tragédie ayant frappée le monde de la mode: les premières images affichant Penelope Cruz en Donatella et Edgar Ramirez en Gianni donnaient le ton. Ce sera probablement vulgos, méchant, peut-être même kitsch. Le retour du patron de Nip/Tuck en somme.

Sauf que voilà, Murphy a prouvé récemment avec Feud (qui raconte la légendaire prise de bec en Bette Davis et Joan Crawford) qu’il pouvait aussi avoir la main moins lourde. Avec cette saison 2 placée sous le signe de la gorgone dorée, il tord le cou au show bling bling qu’on attendait de lui. Un petit mal pour un grand bien. En réalité, Murphy se joue tellement des attentes qu’il s’aborde même le concept attendu: sur neuf épisodes, The Assassination of Gianni Versace ne met pratiquement pas en scène la dite famille, dont les membres n’ont d’ailleurs guère apprécié le show. 30 % de Versace, pour 70 % de Andrew Cunanan. Un nom qui n’évoquera rien à personne mais qui résonnera dans tous les esprits une fois la télévision éteinte.

1997, Gianni Versace part chercher son journal sur Miami Beach. Un jeune garçon vient à sa rencontre et le plombe de deux balles devant le portail de sa maison avant de prendre la fuite. Dans une atmosphère de requiem doré et opératique à la De Palma, Murphy déploie un tableau funèbre et décadent, bien moins acerbe qu’à l’accoutumée. Bien sûr que l’on verra Penelope Cruz rouler des R, la moue boudeuse dans des robes moulantes. Bien sûr qu’on entendra Gloria de Laura Branigan gueulé à plein poumon, Self Control résonner au bord d’une piscine ou encore Touch Me au fond d’une chambre d’ado folle. Bien sûr tout ceci est gay, gay, gay, jusque dans le choix de Ricky Martin pour incarner le touchant compagnon de Gianni. Mais Murphy met de côté son racolage over the top en faveur d’une structure déstabilisante qui fait cohabiter d’abord passé proche et présent fragile, avant de basculer littéralement. Dès le troisième épisode, il n’y a plus de doute: ce n’est pas les Versace qui intéressent Murphy, mais bien Andrew Cunanan. Chaque épisode est alors un bond dans le passé, mouvement risqué voué parfois à la redondance, mais déployant une vive émotion sous son allure à priori démonstrative. Andrew, c’est d’abord un mystère vaniteux, un homme de désir, arriviste et mythomane. Mais il faudra attendre les deux derniers épisodes pour acquérir les clefs de ce cerveau dérangé. Plus proche d’un Patrick Bateman que d’un Jeffrey Dahmer, Andrew tue plus par désespoir que par plaisir, séducteur trop bavard pourri par un self made man tordu en guise de papa. Les yeux écarquillés, il faut voir Darren Criss, éphèbe surgi du club Glee, posséder corps et âme ce rêveur déglingué, laissant Murphy bousculer son image de premier de la classe dans des scènes parfois hallucinantes. Un rappel sous les sunlights que les monstres ne sont pas nés monstres: l’Amérique, mère de tous les maux – comme dans American Horror Story évidemment – entraîne dans son sillage ceux qui veulent bien s’y engouffrer. Le boy dévore tout, parfois avec une mélancolie dévastatrice (une reprise de Cars de The Drive dans un rade miteux et tout se met à fondre), sale esprit dans un corps de rêve face à une poignée de comédiens hispaniques mimant comme ils peuvent des italiens (sic): mais il y aussi Judith Madame est servie Light, déjà honorée d’un splendide comeback dans Transparent, ici bouleversante en veuve découvrant qu’elle a vécu dans un mensonge de contes de fées, sanglotant au milieu des flacons de parfums.

L’autre fil rouge de cette horror story en avance arrière, c’est aussi le regard sur l’homosexualité dans les 80’s et 90’s, où la parole et les corps se libèrent sous un voile de mort. La mélodie mortelle du Sida, le spectre de l’homophobie. Quitte à s’égarer, Murphy met en lumière d’autres points de vues que celui d’Andrew: double vie d’homo vieillissant, soldat rattrapé par le «don’t ask don’t tell», question du coming out en temps que star, souffrance de l’amant de l’ombre… Une radiographie tragique et essentielle nous chuchotant qu’un chemin a été parcouru mais que le triomphe est encore loin. En tout cas, on ne s’attendait pas à être aussi sonné en plongeant dans le regard de Méduse.

The Assassination of Gianni Versace: American Crime Story, diffusé sur Canal+ Séries depuis le jeudi 29 mars 2018.

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Cinéphile déviant, obsédé notoire et italo-disco boy



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