Story

Published on décembre 16th, 2016 | by Jean-François Madamour

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TERRY GILLIAM STORY

gigiAu dernier festival de Cannes, TERRY GILLIAM avait annoncé reprendre un projet de longue date, son adaptation de L’homme qui tua Don Quichotte, initialement prévue en 2000 avec Jean Rochefort et Johnny Depp. Sur le tournage, des trombes d’eaux s’abattent sur le désert, les décors sont inondés. Et, victime d’une double hernie discale, Jean Rochefort ne peut plus chevaucher sa Rossinante. De ce tournage avorté demeure un formidable making-of, Lost in La Mancha. 17 ans après, Gilliam y croit encore, trouve un nouveau producteur (Paulo Branco) et un nouveau casting (Adam Driver, Michael Palin des Monty Python et Olga Kurylenko). Les prises de vues devaient débuter aux Canaries le 3 octobre. Las, l’argent a manqué. Le projet n’est pas mort pour autant mais, une fois encore, reporté. Rien de surprenant de la part de TERRY GILLIAM. Chez lui, la création nait du chaos. Depuis toujours.

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En 1954, soit avant la Playstation, plus communément connue sous la date précise du 22 novembre 1940, la famille Gilliam, installée à Minneapolis dans le Minnesota, voit accueillir en son sein le petit Terry Vance Gilliam, aîné d’une future sœur en 1942 et d’un futur frère en 1950. Alors que le Terry fête son dixième anniversaire, son père trouve un travail de charpentier dans un studio hollywoodien. Sitôt dit, l’ensemble de la famille déménage pour la banlieue de Los Angeles. Après de brillantes études secondaires au Birmingham High School, Terry entre en 1958 à l’Occidental College dont il sort diplômé en Sciences politiques en 1962. Durant ces quatre années de labeurs, Terry Gilliam prend la direction du magazine universitaire (bien plus un fanzine qu’une réelle revue): Fang. Cette publication va prendre des faux airs de Mad, puisque Gilliam fut très clairement influencé par le génial Harvey Kurtzman. Sitôt ses études finies (lâchement abandonnées), il s’envole, le carton à dessins sous le bras, pour New York espérant travailler pour et avec le maître. Grand bien lui prit puisqu’il trouve un poste dans un magazine créé par Kurtzman, une annexe de Mad, Help! En l’espace de trois ans, il devient rédacteur en chef adjoint, doublé d’illustrateur freelance dans diverses publications. Grâce aux revenus, Terry Gilliam se paie une camera 16mm, commence un court métrage qu’il ne finira jamais. En 1964, il rencontre un acteur de roman-photo publié dans son magazine: John Cleese, présentement en tournée avec la Cambridge Footlights Society. Terry l’invite à lui rendre visite dans sa patrie natale de Grande Bretagne. Un an plus tard Help! dépose le bilan, Gilliam fait son service militaire et part faire le tour de l’Europe, en visitant tour à tour l’Allemagne, l’Italie, la France. C’est dans ce pays qu’il est repéré par René Goscinny qui lui propose de participer au magazine Pilote. Il travaille avec l’un des plus grands bdéastes du monde, Fred, pour une bd appelée les Ramoneurs. Quelques mois plus tard, Terry Gilliam rentre à New York, via un petit séjour en Californie. De sa rencontre avec Joel Siegel naît un livre: The Cocktail People, grâce auquel il est embauché par une agence de pub, et réalise des affiches pour Universal Pictures.

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Ayant une grande propension à s’en tamponner le cristallin, Terry Gilliam est prié de quitter les locaux. La légende entourant Terry Gilliam veut qu’après son licenciement, il a fait un pari qui l’amenant à se retrouver en Angleterre. En 1967, il vie comme dessinateur pour les journaux Sunday Times Magazine, Queen, Nova et The Londonner Magazine. Il occupe dans ce dernier le poste de directeur artistique. Sitôt promu, sitôt le magazine disparaît. C’est alors qu’il retrouve son ami John Cleese, qui le présente à un producteur de télévision, Humphrey Barclay. Ledit producteur l’engage aux côtés de quelques auteurs nommés Eric Idle, Michael Palin et Terry Jones. Ensemble ils travaillent sur l’émission Do Not Adjust Now Set. Humphrey Barcley lui commande deux sketches pour le show. Pour 400 livres, il réalise sa toute première animation en deux semaines. Impressionné par la rapidité et la qualité du film, les producteurs lui commandent trois autres animations pour la seconde série de Do Not Adjust Now.
En avril 1968, la fine équipe est rejointe par Graham Chapman et travaille régulièrement pour Marty Feldman sur le show The Marty Feldman’s Comedy Machine pour ABC. Gilliam y assure plus de 25 minutes d’animation. La même année, Humphrey Barclay lui propose de dessiner la caricature des invités du We Have Ways Of Making You Laugh, un talk show ayant peu de succès, s’arrêtant trois mois après son lancement (Août-Septembre 1968). En 1969, Cleese, Jones, Idle, Chapman, Palin et Gilliam se réunissent pour former les Monty Python. Le 5 Octobre 1969, la BBC1 diffuse le premier épisode du Monty Python Flying Circus. Rarement présent dans les sketches, Terry Gilliam est un membre éminent, assurant les enchaînements par les animations les plus loufoques au monde. La série connaît un tel succès qu’elle durera jusqu’en 1974 pour quatre saisons qui marqueront définitivement l’histoire de la télévision britannique. Le show se retrouve diffusé partout dans le monde, sauf en France. C’est le chanteur Adamo (étonnant!) qui permettra aux Monty Python d’exister dans l’Hexagone, en les faisant venir pour un numéro exceptionnel où, déguisés en tyroliens, armés de pioches, les cinq anglais décident d’escalader les Champs Élysées. La singularité des Monty Python ne trouvera pas d’amateurs dans un pays où Jacques Martin règne en maître de l’humour (quelle tristesse!).
terry-gilliam-01-thumbnailEn 1971, l’équipe réalise And Now Something Completly Different, un film regroupant les meilleures séquences de la série, agrémenté de quelques nouveautés. C’est le grand Marcel Gotlib qui réalisera l’affiche française du film renommé Pataquès. Un an plus tard, Terry Gilliam réalise sa première publicité, Great Gaz Gala pour le British Gas Board. Pendant la pré-production du film Monty Python sacré Graal, il épouse Maggie Weston maquilleuse et coiffeuse de la troupe. En 1974, sort Sacré Graal, une coréalisation entre Terry Jones et Terry Gilliam. L’idée initiale était d’adapter un sketch écrit par Graham Chapman et John Cleese dans lequel les chevaliers de la table ronde allaient acheter un Graal certifié sacré chez Harrod’s, puisque comme le disait la publicité: «on trouve tout chez Harrod’s». Gilliam s’occupe de l’univers graphique du film et des animations. C’est alors qu’il est contacté par le producteur Sandy Lieberson pour réaliser un documentaire sur la Seconde Guerre mondiale, dont les musiques seraient composées par les Beatles. Terry, lui, souhaite adapter un poème de Lewis Carroll, Jabberwocky, en court métrage pour la BBC. Aucun des deux ne verra le jour.
En 1977, Sandy Lieberson lui propose de produire Jabberwocky pour le cinéma. Gilliam met en scène deux camarades des Monty Python, Michael Palin et Terry Jones. Le film se situe au Moyen-âge et raconte l’histoire d’un monstre qui terrorise la population, le Jabberwocky. Afin de prouver son amour à la demoiselle de son cœur, le héros décide de participer au tournoi qui autorisera le vainqueur à aller chasser la bête. S’il en revient, il gagnera la main de la princesse et la moitié du royaume. Mine de rien, la sortie du film va exposer Terry Gilliam à ses premières luttes contre les studios. Certains opportunistes essaieront de sortir le film sous divers titres. Cette même année, Terry devient papa pour la première fois, avec la naissance de sa fille Amy Rainbow. Profitant de sa paternité, il s’occupe en publiant Animation of Mortality en 1978. Puis rejoint ses compagnons pour l’adaptation libre d’une biographie d’un contemporain du Christ: La vie de Brian. Une fois encore, il s’attelle aux animations du film. Il fait également une apparition dans le film Drôles d’espions de John Landis avec Chevy Chase et Dan Aykroyd. Il profite de son temps libre pour écrire une première version du film Brazil, et se retrouve à nouveau papa d’une deuxième fille Holly Dubois. En 1981, il réalise Time bandits (Bandits Bandits) et raconte l’histoire de six nains ayant volé la carte des trous du temps à l’être suprême, entraînant un garçon de onze ans dans des aventures spatio-temporelles. Coscénarisé avec Micheal Palin, le casting compte un acteur assez inattendu, Sean Connery. A la lecture de ce film, on peut voir les prémices de ce qu’allait être Brazil. Le recul aidant, ce petit film affirmera la singularité de Terry.
Un an plus tard, Terry Gilliam réalise le court métrage Les Assurances Crimson (Crimson permanent assurances) en exergue du Sens de la vie, mettant la barre très haut. Le film narre les exploits d’une compagnie d’assurance dirigée par les employés suite à un putsch, devenant des pirates fiscaux. Dirigé d’une main de maître, le film est à la fois esthétiquement superbe et idéologiquement puissant. Cette même année, il rencontre Tom Stoppard et, ensemble, ils travaillent au chef-d’œuvre de Brazil.

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Brazil est né d’une image que Terry Gilliam eut en écoutant la fameuse chanson sur une plage du Pays de Galles: «J’ai vu dans ma tête, un homme assis sur une plage noire, recouverte d’une fine pellicule de charbon. Immobile, dans la lumière crépusculaire, l’homme écoutait à la radio une chanson populaire des années trente: Brazil, dont les sonorités langoureuses et exotiques suggéraient très loin des tours d’acier, des usines, des chaînes de montage, l’existence d’un monde verdoyant et merveilleux. Le scénario développé autour de cette image n’en a retenu aucun des éléments, et en découle pourtant tout entier
En novembre 1983 commence le tournage de Brazil. En 1985, Terry Gilliam dévoile le film à Universal. Le studio, n’aimant pas le film, décide de l’écourter de presque une heure et d’ajouter une fin heureuse. Terry n’ayant plus le final cut, il rend alors l’affaire publique. Il achète une page complète de Variety dans laquelle il explique la nature du problème. Il organise des projections clandestines pour les critiques. Soutenu par ces derniers, Universal sort enfin la version de Gilliam.
En 1987, Terry entreprend Les Aventures du Baron de Munchausen. Il tourne le film entre la fameuse Cinnecitta et les studios de Pinewood en Angleterre. Entouré d’une équipe de 250 personnes et des meilleurs techniciens du monde. Composé de 67 décors, six plateaux de la Cinnecitta sont nécessaires pour construire la lune, la forge de vulcain, la salle de bal de Venus et le palace du Sultan de Constantinople. La simple scène de l’attaque de la ville par l’armée du Sultan nécessite plus de 8000 figurants, des centaines de chevaux et plusieurs éléphants. Le film rend hommage aux travaux de Karel Zeman et plus particulièrement à son film Le Baron de Crac, aux illustrations de Gustave Doré et à la précédente version du réalisateur Allemand Joseph Von Baky.
La production a eu tous les malheurs, notamment un dépassement de budget de 46 millions de dollars alors que le budget alloué originellement était de 23 millions. Le film fini, le studio l’a jugé trop obscur pour le public et pour éviter d’engouffrer encore plus d’argent, a peu investi dans sa publicité. Les Aventures du Baron de Munchausen devient donc un échec et Terry obtient une très mauvaise réputation à Hollywood. Terry Gilliam entre en dépression et remet en question le cinéma avec un grand C. Pour la troisième fois il devient père, cette fois-ci d’un garçon, Harry Thunder. Il se met à la rédaction de l’adaptation de la bande dessinée culte Les Watchmen. Travaillant de mèche avec Alan Moore, les deux hommes arrivent à la conclusion qu’une adaptation est impossible sur une durée de deux heures – Joel Silver leur annonce que le budget initial de 40 Millions de dollars est divisé par deux. Puis vient Fisher King, premier film tourné par Terry Gilliam aux États-Unis, sur un scénario qu’il n’a pas écrit. Ce film fut le plus facile à faire, l’un des plus agréables, et comble de tout, eut du succès.
Histoire d’une double rédemption, Fisher King narre le destin croisé d’un utopiste et celui d’une marionnette arriviste qui doit gagner son humanité. La quête du Graal offre surtout la guérison des cœurs et Gilliam fait de New York le décor d’un conte de dragons et de donjons. Après cela, Terry engage un agent de Hollywood, et bien sûr, un avocat. Avec le scénariste de Fisher King, Richard LaGravenes, il entame l’écriture d’un nouveau film qui ne verra pas le jour, Défective détective. De toutes les personnes ayant lu le script (à l’exception des producteurs, évidemment), toutes s’accordent à dire que le scénario est de loin le meilleur que Gilliam ait produit. Initialement prévu pour Nicolas Cage, le projet ne réunira jamais les fonds nécessaires.
Durant les quatre années séparant Fisher King de l’Armée des 12 singes, Terry Gilliam produit et travaille sur deux CD Rom. Une adaptation en jeu de Sacré Graal qui contient une version toute particulière de Tetris, dont les barres, carrés et angles sont remplacés par des cadavres («bring out your deads») et sur Monthy Python’s Complete Waste of Time, qui comme son nom l’indique est une totale perte de temps ultra jubilatoire. Réalisateur à gages, il revient à Hollywood pour filmer son plus gros succès, L’Armée des 12 Singes ayant en têtes d’affiche Bruce Willis, Brad Pitt et Madeleine Stowe.
Fort d’un budget de 29 millions de dollars, L’armée des 12 singes est un remake de La jetée de Chris Marker, l’un des plus grands films français de tous les temps. Selon Gilliam, le plongeoir ne fait pas le plongeon. Compte tenu du passif l’opposant à Universal, il engage personnellement deux jeunes réalisateurs, Keith Fulton et Louis Pepe afin de tourner un making-of (dans la version officielle). En fait ce reportage servira avant toutes choses de témoignage, lui permettant de garder une preuve en cas de litige. Non seulement le film est une réussite, mais en plus, le documentaire devient une référence du genre, où l’on découvre que la seule exigence du studio deviendra une force pour le film, le fameux plan où la famille de Bruce Willis jeune s’en va dans le parking. Fier de son triomphe, il demande aux producteurs la raison d’une telle réussite. Selon eux, le succès tient en deux mots: Brad Pitt. Ce qui parait absurde puisque les quatre films suivants avec l’acteur furent des bides au box office.
Terry Gilliam travaille ensuite sur l’adaptation d’un roman culte A Scanner Darkly (substance mort) de Philip K.Dick. Le livre est réputé inadaptable mais Gilliam travaille d’arrache-pied avec Charlie Kaufman mais Gilliam abandonne vite. Kaufman finira le script seul. Universal appelle à nouveau Gilliam pour tourner Fear and Loathing in las Vegas. Les acteurs Johnny Depp et Benicio del Toro ont déjà signé pour les rôles respectifs de Raoul Duke et Dr Gonzo. Seconde adaptation d’un roman de Hunter S.Thompson, après Where the Buffalo Roams avec Bill Murray (jouant le rôle de Johnny Depp), le script permet à Gilliam d’user et d’abuser de toute sa folie visuelle. L’histoire du film narre les exploits de Raoul Duke, un journaliste chargé de couvrir une course de motos devant se dérouler dans le désert proche de Las Vegas, et le Dr Gonzo, son avocat, qui partent au volant d’une décapotable bourrée de substances prohibées. Arrivés à Las Vegas, ils descendent dans un hôtel, et commencent à prendre leurs drogues…
En 2001 Gilliam s’attaque à un rêve, une histoire qu’il traîne depuis dix ans, L’homme qui tua Don Quichotte, une fiction se basant sur le chef-d’œuvre de Cervantes. Il souhaite comme il l’avait fait dans Les Aventures du Baron de Munchausen profiter du film pour multiplier les références à Gustave Doré. Le projet du réalisateur sera constamment réévalué à la baisse budgétaire. Lorsqu’il réussit à réunir les fonds, exclusivement européens, les acteurs adéquats, tout le nécessaire afin d’amener le film à bien, le pauvre subit tous les malheurs du monde. Son assistant n’y croit pas, Jean Rochefort souffre d’une hernie, les lieux de tournages s’avèrent calamiteux… Les problèmes se multiplient en à peine dix jours et Terry Gilliam décide d’abandonner le tournage. Témoignage bouleversant. Keith Fulton et Louis Pepe livrent avec Lost in la Mancha un documentaire cauchemar, qui laisse entrevoir à quel point le film aurait été extraordinaire. Las de ne pas pouvoir tourner, il se décide à réaliser coûte que coûte et accepte de mettre en images une publicité pour Nike, mettant en scène les plus grandes stars du Football, s’affrontant dans une cage. L’échec de Don Quichotte se transforme par une multiplication de projets. Il travaille sur une adaptation du livre Good omens (de bons présages) de Neil Gaiman et Terry Pratchett, une autre du livre Dan Leno and the limehouse golem de Peter Ackroyd, travaille sur Scaramouche et finalement réalise Les Frères Grimm et Tideland coup sur coup.
Terry Gilliam se retrouve aux commandes d’un film qui le divertit, sans que celui-ci ne corresponde à une réelle envie. Toutes les rumeurs circulent sur le film, la différence entre ce que met en boite Gilliam et ce que souhaite le studio creuse un fossé immense. Afin d’être le plus proche possible de ce qu’il a en tête, il s’applique à shooter des plans volontairement impossibles à raccorder et complexes. Ce qui n’empêche pas le studio de montrer le film aux spectateurs comme il l’entend. L’objet final ressemble plus à un remake de Sleepy Hollow qu’à un film de Terry Gilliam, mais possède des allures de best-of et une bonne ambiance qui le rendent plaisant. La bonne nouvelle se nomme Tideland, dont l’apéritif était son film précédent. 100% Gilliamesque, le film raconte l’histoire de Jeliza-Rose dont les deux parents sont des junkies. Lorsque sa mère meurt, elle s’embarque dans un étrange voyage avec son père Noah, un rocker has been. Terry Gilliam a la chance de jouir d’une singularité extraordinaire, si bien qu’un plan exécuté par ses soins s’identifie au premier coup d’œil. Ses films suivants, L’Imaginarium du Docteur Parnassus aux allures de grand barnum et Zero Theorem, ne comblent pas les espérances.

[INTERVIEW CARRIÈRE] TERRY GILLIAM

jaberJabberwocky (1977)
«Il n’y a pas eu de réels ennuis sur ce tournage, sinon que je devais apprendre le métier de réalisateur. C’était la première fois que je réalisais seul, je voulais vraiment m’émanciper des Monty Python à cette époque et arrêter de mettre en boîte des successions de gags. Je voulais raconter une histoire, créer un univers à l’intérieur duquel je pourrais varier les genres. Et évidemment, ce n’était pas facile parce que j’ai dû faire des concessions, composer avec les autres personnes impliquées. Et vu que j’étais encore à mes débuts, je faisais plutôt profil bas quand des problèmes surgissaient. Par exemple, un jour, sur le plateau, un comédien a refusé au dernier moment de tourner une scène selon mes indications. Il trouvait la scène mauvaise pour son image. Je me suis écrasé et j’ai fait comme il voulait. Il y avait le monstre également, nous avions choisi de le faire incarner par un comédien dans un costume, et ça a créé pas mal de difficultés parce qu’il fallait faire croire à la taille démesurée de la bête. Quant à la bataille finale, qui comprenait beaucoup d’effets physiques réalisés à même le plateau, nous n’avions plus assez d’argent pour nous permettre de perdre du temps, d’improviser ou de chercher des compromis. Donc, du coup, vu que j’avais dessiné un story-board très précis, j’ai dit à tout le monde qu’on allait le suivre à la lettre et ne jamais s’en éloigner. Personne n’y croyait, tout le monde pensait que ça ne fonctionnerait jamais à l’écran. Mais ça va, nous ne nous en sommes pas trop mal sortis… En revanche, au moment de la sortie, le film a été vendu dans certains pays comme un long-métrage des Monty Python, et un certain nombre de critiques se sont acharnés sur le film en disant que c’était un mauvais Monty Python. Je voulais m’éloigner de l’univers des Monty Python et on m’y ramenait malgré moi.»

banditsBandits, Bandits (1981)
«Je n’ai pratiquement pas eu de problème sur Bandits, Bandits. Le tournage a été un vrai plaisir, entouré de tous ces grands acteurs comme Sean Connery, Ralph Richardson, Ian Holm… J’ai découvert sur ce tournage la simplicité et le professionnalisme d’une star comme Sean. Il était toujours volontaire et ne faisait jamais sa diva. Par exemple, alors que nous tournions au Maroc, il prenait son repas tous les jours avec toute l’équipe, sans jamais se plaindre. Ou alors, sachant que j’allais devoir tourner des scènes avec le jeune garçon qui était le héros du film et sachant que diriger un enfant est toujours long et fastidieux, il venait me voir et me suggérait de commencer par filmer ses scènes à lui, de manière à ce que je ne perde pas de temps et que j’aie le reste de la journée pour me consacrer au gamin. Non, le seul réel problème que j’ai connu sur ce film, c’est après le tournage, lorsque les distributeurs ont voulu me faire changer la fin. Ils ne comprenaient pas comment on pouvait conclure un film familial en faisant sauter les parents du héros. Du coup, il y a eu des projections-tests. Je me rappelle que j’ai assisté à l’une de ces projections dans une petite ville californienne. Ça s’est très mal passé parce que l’équipement sonore de cette salle était complètement bousillé, on n’entendait pas les dialogues, c’était horrible. Du coup, le public est sorti très en colère. Ils n’avaient rien compris au film et ne l’aimaient pas. Lorsqu’ils ont rempli le questionnaire à la sortie de la salle, à la question «quelle partie du film préférez-vous?», ils ont tous répondu «la fin». Je pense qu’ils voulaient dire qu’ils appréciaient que le film soit terminé et qu’on les libère enfin! Mais les résultats de cette projection sont allés se noyer dans les statistiques des projections-tests, statistiques desquelles il ressortait que le public à qui l’on avait montré le film adorait la fin. Et comme les distributeurs suivent les statistiques, j’ai donc pu conserver la fin du film telle que je l’avais tournée. Personne ne voulait faire ce film à Hollywood, et personne ne voulait le distribuer, or c’est encore aujourd’hui mon plus gros succès sur le sol américain. Il est resté en tête du box-office pendant cinq semaines!»

brazil-gilliamBrazil (1985)
«Brazil était déjà un tournage très long et très dur. Je ne sais pas comment nous avons fait pour rester en dessous du budget imparti, mais ça a quand même duré neuf mois. Après un peu plus d’un mois de tournage, nous nous sommes aperçus que le film allait durer cinq heures à l’arrivée. C’était impossible, le budget allait immanquablement exploser. Du coup, le tournage s’est arrêté pendant deux semaines et nous avons réécrit le script en enlevant des morceaux entiers de l’intrigue. Le travail a été tellement intense durant ces neuf mois qu’à un moment, pendant plusieurs jours, je me suis retrouvé paralysé des jambes. A cause du stress. Et puis lorsqu’il a été question de sortir le film aux États-Unis, c’est là que la bataille a vraiment commencé. Brazil était un film de science-fiction à l’ambiance rétro et au ton désespéré, et qui durait dans les 140 minutes. Pour Sid Sheinberg, le patron du studio Universal, qui distribuait le film, c’était beaucoup trop long et beaucoup trop sombre. Il a payé des gens pour remonter le film et ramener sa durée à 94 minutes, changeant au passage tout ce qui était trop noir et remplaçant la conclusion pessimiste par un happy end. C’était une catastrophe, Sheinberg et ses acolytes ne comprenaient rien à mon film. Ils voulaient le dénaturer et donc, j’ai refusé de participer à cela et j’ai décidé de contre-attaquer sur le terrain des médias. C’est allé très loin et j’ai fait des choses qui auraient pu, qui auraient dû stopper net ma carrière à Hollywood. J’ai organisé des projections privées de ma version un peu partout, la presse californienne a fini par voir mon film et une campagne de soutien a commencé. Je suis même allé jusqu’à acheter une page dans l’hebdo Variety, sur laquelle j’ai fait écrire en gros: «Cher Sid Sheinberg, quand allez-vous sortir mon film Brazil?». Robert de Niro, qui jouait dans mon film mais qui détestait apparaître à la télévision, m’a quand même accompagné au journal télévisé, pour me soutenir. La présentatrice, Maria Schriver, m’a dit qu’elle avait entendu dire que j’avais des problèmes avec Universal. Et là, j’ai sorti une photo de Sheinberg que j’ai montré aux millions de gens qui nous regardaient et j’ai répondu que ce n’était pas avec le studio que j’avais un problème mais avec cet homme. Devant la pression médiatique, Sheinberg a fini par plier et j’ai pu sortir ma version dans les salles. En décembre 1985, alors que le film était sorti en France en février ! Je crois que le fait d’avoir montré mon film à Steven Spielberg a également joué en ma faveur, car il était très ami avec Sheinberg. J’ai projeté ma version à Steven et il a adoré le film. Je lui ai demandé s’il ne trouvait pas ça trop long et il m’a répondu: «Non, non, c’est fantastique. Combien de temps ça dure? Deux heures?». Il avait tellement aimé le film qu’il ne s’était pas rendu compte que le film durait vingt minutes de plus. A mon avis, son appréciation a dû peser dans la balance auprès de Sheinberg car ce dernier l’écoutait attentivement…»

umaLes Aventures du Baron de Munchausen (1988)
«Je crois qu’à Hollywood, régulièrement, les gens ont besoin de clouer un film au pilori. Munchausen fait partie de ces films-là. Je venais de triompher du système avec Brazil et le système ne pouvait me le pardonner. Il lui fallait sa revanche. Je sais que le film est apprécié aujourd’hui par beaucoup de gens, qui louent son imaginaire débridé à la Méliès ou à la Fellini, mais ça n’empêche pas que la fabrication de ce film a été un véritable cauchemar. Les ennuis ont commencé avec un producteur allemand qui nous a convaincus du fait que tourner le film dans les studios romains de Cinécitta nous permettraient de quasiment diviser le budget par deux. Mais c’était un mensonge et, une fois sur place, rien ne s’est passé comme prévu, nous manquions de tout : d’argent, de décors, de matériels, de techniciens… Nous avons été obligés de réduire ou de couper certaines scènes très ambitieuses. Le passage sur la Lune a été le plus endommagé : ça devait être «Ben-Hur sur la Lune», un vrai film dans le film, avec 2000 figurants, des décors dantesques et Sean Connery en roi de la Lune. A l’arrivée, Connery a quitté le projet et nous avons dû oublier la vision initiale. Beaucoup d’autres passages du film ont souffert et les comédiens ont vraiment dégusté. Ils travaillaient dans des conditions très difficiles. A Hollywood, la presse se régalait des dépassements du budget et prédisait un fiasco biblique. De plus, le film s’est retrouvé pris au milieu d’une véritable tourmente industrielle : Sony était en train de racheter Columbia, le studio qui nous produisait, et au sein même de Columbia, les nouveaux pontes ont réclamé et obtenu la tête de David Puttnam, qui s’était occupé, jusque-là, de Munchausen. Sa remplaçante, Dawn Steel, a tout fait pour saborder le film, le distribuant sur un nombre de copies ridicule et arguant que le film ne marchait pas malgré de bonnes premières séances. Au final, au lieu des 25 millions de dollars prévus, le film en a coûté plus de 45 et en a rapporté seulement 8 sur le sol américain. Depuis, j’essaie d’éviter les trop gros budgets : je crois que le manque d’argent rend plus talentueux.»

The Fisher King (1991)
«Je n’ai eu aucun problème sur ce film. Vraiment. Le tournage a été une vraie partie de plaisir. Je crois que c’est le film sur lequel j’ai été le plus heureux.»

monkeL’Armée des 12 singes (1995)
«Ça s’est très bien passé également. Il y a bien eu quelques frayeurs, quelques problèmes, mais rien de catastrophique. On s’est un peu affronté avec le producteur sur la façon dont on devait conclure le film, mais finalement, on a trouvé un compromis qui a plu à tout le monde. Et puis les avis des spectateurs lors des projections-tests n’étant pas très positifs, le studio voulait changer certains aspects du film, mais j’ai réussi à préserver son intégrité. Et bien m’en a pris puisque le film a fait un carton. Mais vous savez, c’est très bizarre : je déteste Hollywood, je suis tout le temps en train de critiquer Hollywood, et quand je fais un film comme celui-là, qui est très hollywoodien, produit par un gros studio, avec des grosses stars en tête d’affiche et un scénario que je n’ai pas écrit, et bien le film devient un très gros succès, public et critique. En fait, je déteste Hollywood mais, en même temps, je ne peux pas m’en passer!»

fearLas Vegas Parano (1998)
«Là encore, aucun problème majeur. Il a fallu négocier avec les tenanciers des casinos de Las Vegas pour pouvoir tourner dans leurs murs, mais c’est à peu près tout. Tout le monde a parfaitement collaboré sur ce film. Le seul truc qui a été un peu difficile pour moi, ce fut de réécrire le scénario. Le film est passé entre les mains de nombreux réalisateurs avant moi, et le dernier en date a déclaré forfait en pleine pré-production. J’ai dû reprendre son script et le réécrire entièrement en dix jours! Et croyez-moi, adapter le bouquin original d’Hunter S. Thompson en dix jours, ce n’est pas une sinécure. Mais finalement, je crois que cette urgence a joué en faveur du film et de son énergie interne.»

gilliam-tidelandLes Frères Grimm & Tideland (2005)
«Les Frères Grimm a été une expérience difficile, je n’étais pas heureux de travailler sur ce film parce qu’il y avait beaucoup de pression, c’était un très gros budget (qui aurait avoisiné les 100 millions de dollars – ndr) et tout s’est mal passé dès le départ. Dès notre arrivée à Prague, alors que nous allions commencer à tourner, le studio MGM nous a lâchés et a retiré ses billes du projet. J’ai dû rentrer à Hollywood pour rencontrer les frères Weinstein en catastrophe. Ils ont accepté de reprendre les rênes du film. Et là, ça a tourné très vite à la foire aux égos. Ils ont voulu prendre le contrôle du film: ils m’ont imposé l’actrice principale, ont viré mon fidèle directeur de la photographie et ont refusé catégoriquement que je fasse porter un faux nez à Matt Damon. Si vous aviez vu les proportions qu’a pris cette foutue histoire de nez… Si je n’obtempérais pas, Bob Weinstein m’a juré la veille du début du tournage qu’il arrêtait tout et qu’on rentrait à Los Angeles. Et quand ils ont vu mon premier montage, ils ont refusé de le valider, ils voulaient tout remonter. C’en était trop, j’ai claqué la porte et je suis parti tourner mon film suivant, Tideland. Et j’ai bien fait parce que ce tournage a été une vraie respiration, ça m’a aidé à décompresser au milieu de gens agréables, avec qui je pouvais faire un petit film personnel et rapide. Au retour de Tideland, les Weinstein s’étaient calmés et m’ont laissé remonter le film à ma façon.»

parnL’Imaginarium du Docteur Parnassus (2009)
«Parnassus était un film très important pour moi. J’y ai mis beaucoup de moi-même, je l’ai construit avec toutes les idées que je n’avais pu utiliser tout au long de ma carrière, je voulais en faire une sorte de grand carnaval loufoque, une projection de mon univers intérieur. Je l’avais soigneusement mûri et préparé pendant un certain temps. Par exemple, j’ai fait un story-board pour ce film, chose que je n’avais plus fait depuis des années. Bref, j’étais très impliqué dans ce film, et évidemment, la mort de Heath Ledger m’a littéralement coupé les ailes. C’était terrible, on avait déjà tourné une bonne partie du film, Heath avait enchanté tout le monde sur le plateau, par sa gentillesse, son esprit d’équipe et son professionnalisme. Nous étions tous terrassés par cette disparition inattendue et injuste. Moi, je voulais carrément arrêter le film, mais ce sont les autres membres de l’équipe qui m’ont convaincu de le finir pour Heath. Et puis, au lieu de retourner toutes les scènes de Heath avec un nouvel acteur, nous avons trouvé une idée intéressante qui nous permettait de tourner les scènes manquantes avec d’autres comédiens. Et c’est là que Johnny Depp, Jude Law et Colin Farrell ont accepté de venir reprendre le personnage de Heath le temps de quelques séquences. Et aujourd’hui, malgré la tragédie qui l’a endeuillé, ce film est un de mes préférés.»

gilliam-zeroZero Theorem (2013)
«D’entrée de jeu, le script m’a plu. Il était très bien écrit, et les dialogues et les personnages étaient très convaincants. D’ailleurs, je me suis senti en terrain connu dès la première lecture. Certaines parties me rappelaient L’armée des douze singes et certains autres de mes films. C’est vraiment un film d’acteurs. Et Christoph est tout bonnement stupéfiant. Il a un charme hypnotique et on peut le regarder jouer pendant des heures.»

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Ours plumitif.



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