BREAKING

Published on mai 5th, 2018 | by Gautier Roos

0

[STAR DE CANNES 2018] ANTOINE DESROSIERES

Antoine Desrosières fait partie des carrières les plus passionnantes du cinéma français, celles à qui la marge sied si bien. Son super culotté A genoux les gars va s’imposer comme l’un des événements forts de ce Cannes 2018.

Dans son numéro d’avril 2017, le magazine So Film parlait d’À genoux les gars comme d’une « tragi-comédie de plus de trois heures qui parle de sexe sans filtre et de chantage à la sextape avec des jeunes« . Le mensuel évoquait une version lascar des Beaux gosses ayant pour ambition de faire « le boulot que Kechiche n’a pas fait« . Comprendre: parler d’un même mouvement de sexe et de religion, et non pas réserver chaque thématique à un long – ce qui est le terme approprié chez notre cinéaste palmé. Le film a finalement été ramené à une version plus UCR digeste d’une heure et 38 minutes: on appelle ça la jurisprudence Djinn Carrenard dans le petit milieu du cinéma guerilla*. On peut trouver ça court, mais si on se souvient qu’Haramiste, dernier opus en date du réalisateur, ne durait que 40 minutes, on y gagne nettement au change.

Antoine Desrosières fait partie des carrières les plus passionnantes du cinéma français: il a écrit son premier film à 17 ans (À la belle étoile, 1993), il n’a pas tourné de long-métrage depuis 20 longs printemps (Banqueroute en 1999) et il travaille sur une économie bien plus Piketty friendly qu’un bénéficiaire de l’avance sur recettes lambda: À genoux les gars a nécessité 18 jours de tournage pour… 7 mois de montage image, rien que ça.

C’est peu dire qu’on est ravis de le retrouver en Sélection officielle, son cinéma méritant mieux qu’une sortie confidentielle dans une petite salle du Quartier latin (Haramiste avait tenu l’affiche à l’Accattone pendant de longs mois, agrémenté de rencontres dantesques chaque dimanche). Son œuvre se situe à un carrefour étrange dans le cinéma français, sur un équilibre où beaucoup se sont cassé les dents: on y rigole souvent, on y parle de sujets de société avec un peu plus d’ambition qu’un sujet BFM (le tiraillement tradition/modernité dans une famille musulmane pour Haramiste par exemple) et surtout, on s’inscrit dans un cinéma exigeant qui ne semble exclure personne. En clair, ses films ne s’adressent pas qu’à ceux qui ont, comme lui, foulé les bancs de la Cinémathèque avec abus pendant l’adolescence, à une époque où celle-ci s’appelait encore Chaillot.

Son deuxième long (Banqueroute) est une petite merveille dans l’histoire du cinéma français turbulent, relecture savoureuse des polars de Godard 1ère façon, qui ne sentait à l’époque ni la naphtaline, ni l’étalage de références savantes empilées pour se lustrer le nombril (ce qui est rare chez quelqu’un d’à peine 25 ans). On y distinguait déjà sa science quasi-infuse du dialogue, qui nous interroge sur la discrétion du bonhomme dans l’écosystème du cinéma français indé: mais pourquoi ne fait-on pas plus souvent appel à ce bon vieux Antoine, dont la fiche Wikipédia mentionne pourtant des collaborations au scénario de Section de recherches, la série pas jolie jolie de TF1?

« Haramiste montrait comment l’interdit provoque de la frustration, et À genoux les gars travaille sur la suite, ou comment la frustration travaille à la violence » : sur le papier, le projet semble aller plus loin qu’un certain cinéma de quartier sponsorisé Fémis. Depuis De bruit de de fureur (1988), on peine à retrouver l’audace formelle, la violence inhérente à la vie périphérique, l’humour poétique totalement improbable qui s’en dégage: des ingrédients qu’on espère réunis pour le 20 juin prochain, date de sortie officielle.

Quelque chose nous dit que son À genoux les gars, avec ses punchlines urbaines et le champ libre octroyé à ses deux comédiennes, nous fera vite oublier les incohérences boiteuses mais sympathiques de Divines, la Caméra d’or 2016. De même pour les extravagances très afida-turneresques d’Houda Benyamina: quand le site Critikat demande à Desrosières pourquoi il a réalisé si peu de films en 30 ans, la réponse du monsieur ne peut que forcer l’admiration: « Parce que je suis un loser« . Et si notre cinéma hexagonal, jamais avare en ego-tripping et en fausse modestie mal déguisée, en prenait de la graine?

A genoux les gars, présenté dans la section Un Certain Regard, au 71e Festival de Cannes.

*Présenté en ouverture de la Semaine de la critique 2014, son Faire l’amour de 2h45 a eu toutes les peines du monde à sortir en salles, même en version écourtée.

Spread the chaos
  • 140
    Shares

Tags: , ,


About the Author



Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Back to Top ↑

error: Chaos Reigns !