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Published on mai 5th, 2018 | by Sina Regnault

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[STAR DE CANNES 2018] MATT DILLON

Lars Von Trier pourrait bien donner à Matt Dillon le rôle de sa vie dans The House That Jack Built. Avec eux, la Croisette va trembler de plaisir. Plaisir simple, plaisir chaos.

Né en 1964 à Nouvelle-Rochelle près de New York de parents irlandais, Matt Dillon débute sa carrière tôt, âgé à peine de 14 ans. À l’époque, il est une petite teigne régulièrement renvoyé de son collège ou puni par le biais de rapports. C’est pendant une colle qu’il est repéré, errant alors dans les couloirs façon The Breakfast Club, par Vic Ramos, un célèbre agent de casting (Star Wars, Le Parrain 2). Il voit en lui un ersatz de Jim Stark dans La Fureur de vivre. Motivé, Ramos le présente au casting de Violence sur la ville de Jonathan Kaplan. Le réalisateur l’adore. Il est parfait pour le rôle de Richie, l’un des adolescents de la bande de délinquants.

Le jeune Matt découvre sur le tournage un univers merveilleux où sa propre délinquance est cultivée comme une matière première. Aux bagarres à répétition avec ses frères et sœurs se substituent des échanges riches en authenticité et marquants les esprits de chacun. Le virus du cinéma passe. Après son premier cachet, il abandonne ses études pour les cours de théâtre à l’institut Lee Starsberg de New York (rien que ça) et enchaine les petits rôles de mauvais garçon. Si bien que Ramos (toujours sur les bons coups) l’aide à passer l’un des castings de Fred Roos pour The Outsiders de Francis Ford Coppola. Un premier grand succès national, suivi de près par Rumble Fish (la consécration) où il incarne Rusty, mentor d’un groupe de caïds et chef de fil d’un célèbre affrontement physique avec une bande rival. Une baston qui rassemblera, cette nuit-là, sous un pont, à environ quarante degrés à l’ombre, toute une nouvelle génération d’acteurs. Autour de Matt Dillon: Mickey Rourke, Vincent Spano, Chris Penn, Laurence Fishburne, Tom Waits, et le chaotique Nicolas Cage, neveu Francis F. Coppola, aperçu en train d’enlever des grains de vomi dans ses cheveux entre les prises. On est bien loin du club des pseudo-trublions de The Outsiders. Rusty James, c’est du sérieux. Avec ce film, les années 1980 sont lancées, et Matt connaîtra un succès mondial. Les filles s’arracheront ses posters à prix d’or. Il sera également un membre auxiliaire du Brad Pack, aux côtés d’Emilio Estevez, catalogués dans la case de «ceux qui rapportent» et qui «plaisent aux ados».

Cette vague d’acteurs n’aurait pas pu naitre à un autre moment de l’histoire d’Hollywood que celui-ci: l’âge de la restauration et de la dissolution définitive des derniers relents du Nouvel Hollywood. L’Amérique veut des beaux gosses, des gars forts avec du caractère, et beaucoup de films d’action. Matt Dillon apparaît toujours en bande, où qu’il soit – rien n’a changé depuis le collège. Devenu riche, il bénéficie simplement d’un espace plus important à explorer. Une rencontre va cependant marquer un tournant dans sa carrière et dans sa vie personnelle. En 1989, il donne la réplique à Sir William S. Burroughs (himself) dans Drugstore Cowboy de Gus Van Sant. Âgé de 25 ans, le Bad Boy fait face à un géant, un mythe absolu des fastes et de la démesure de l’underground. Rien ne peut le battre. A l’image de son rôle, Matt comprend en échangeant avec Burroughs qu’il serait préférable de ne pas toucher à toute cette drogue qui circule continuellement sur les plateaux. Il déclare solennellement, en 1990, ne pas être accro à «ces choses-là», se répondant à lui-même dans l’auto-interview de l’émission Lunettes noires pour nuits blanches.

Sans doute est-ce le sens de la mesure qui préfigurera sa stabilité et sa bonne conservation. Pour preuve, son visage ne bougera pratiquement pas les deux décennies suivantes, de même que son image de bad boy qu’il va traîner toute sa carrière. Il essayera de l’atténuer, tantôt dans To Die For, en interprétant un mari soumis et mou, tantôt dans Golden Gate de John Madden, transformé en flic-ange-gardien, ou encore dans Singles, jouant un amoureux hébété. Beaucoup de tentatives qui seront vite oubliés par le public, et jetés dans la chasse d’eau par les distributeurs. Les années 1990 sont comme les années précédentes, à ceci près que le peuple en veut beaucoup plus: du sexe et des thrillers à gogo. On baigne en pleine époque du scandale Bill Clinton-Monica Lewinsky, rappelons-le. Dans ces années, son plus grand succès sera Sexcrimes de John McNaughton.

Bad boy un jour, bad Boy toujours, Hollywood est une industrie sans concession, une machine tentaculaire où chaque anfractuosité a un rôle; une utilité bien précise, correspondant à un visage ou un caractère, collant à la peau comme une ventouse – à l’image de sa condamnation immédiate dans Sexcrimes. Aux yeux de la communauté du film, ça ne peut être que lui le coupable car il a «une gueule de coupable». Ce qui sera vérifié plus tard, dans le final. Les mélodrames et thrillers psycho-érotiques fleurissent à ce moment-là. Beaucoup de grands films populaires utilisent cette formule. Un film comme celui de McNaugthon est à l’époque l’équivalent d’un film de super-héros aujourd’hui. Ça cartonne.

Avec l’argent de Sexcrimes et de There’s Something About Mary, il s’essaye la réalisation (une autre manière de casser son image) et tourne City of Ghosts. Budget: 17 millions, Box-Office: 300 000. Gros coup dur. Les belles images du Cambodge et la présence insolite de Gérard Depardieu au casting n’y changent rien. Personne n’en veut. Et Matt, un peu groggy, retourne vers son impresario. Pour le consoler, Ramos lui file un coup en or: jouer un mauvais garçon (encore et toujours) dans Collision (Crash) de Paul Haggis (2005). Un succès à trois Oscars et un Grand prix au Festival du cinéma américain de Deauville. Sa descente n’aura même pas duré deux ans… Dès lors, il commence à comprendre le sens de son rôle, de sa carrière, ou plutôt à comprendre qu’il est enfermé dans son rôle et qu’il faut l’accepter ainsi. On le voit un peu partout en mauvais garçon, y compris dans La Coccinelle revient (Herbie: Fully Loaded). Un remake d’Angela Robinson avec Lindsay Lohan (future ex-étoile montante d’Hollywood qu’on retrouvera en junkie dans la vraie vie, plus tard).

A la fin des années 2000, On retrouve Matt Dillon quotidiennement sur les chaines du câble. Il occupe l’espace. Ses films sont diffusés en boucle sur la télévision américaine. On le dit rangé, en couple avec une actrice plus âgée ou Sandra Bullock, mais globalement, la presse people s’en fiche et le laisse tranquille. Il ne défraie aucune chronique. Aucun scandale ne vient perturber son aura.

Un beau parcours qui le mène aux années 2010, à aujourd’hui. Matt Dillon a franchi le cap de la cinquantaine sans encombre. Il a fait une cinquantaine de film, tourné pour la télévision, doublé les Simpson, et en a vu périr beaucoup (énormément) autour de lui. De la bande de potes présents à la fameuse baston de Rumble Fish, Rourke est devenu méconnaissable de chirurgie, Chris Penn: mort, Tom Waits: disparu des radars, Spano (son pote dans Violences sur la ville: totalement oublié par l’industrie), Vic Ramos: décédé. Franchir ce «golden cap» symbolique des cinquante ans en bon état n’est pas si évident. On continue de compter les cadavres. Étrangement, le seul qui reste aujourd’hui est un revenant; un gars sur lequel personne n’aurait parié il n’y a pas deux mois de cela, un gars improbable: monsieur Nicolas Cage, récemment rescapé des enfers du monde du direct-vidéo, aperçu en 2017 dans un fast-food de la banlieue de Las Vegas en train d’enlever les cornichons de son hamburger. Espérons au film Mandy (de Panos Cosmatos, dans lequel il joue) un avenir plus radieux que celui de Dog Eat Dog (Schrader, Quinzaine de 2016).

Autre retrouvaille au tableau Cannois, Matt Dillon sera accompagné d’une autre ancienne élève de l’Institut Lee Strasberg: Uma Thurman. Beaucoup d’émotions sont attendues à la montée des marches. Ils ont l’air parfaits tous les deux dans le nouveau Lars Von Trier. Sur les photos promotionnelles, on dirait qu’ils forment une réunion d’anciens camarades de classe, toujours en vie, avec leur ancien proviseur, devenu un peu bizarre – qui dit parfois des conneries dans les bars. On a hâte de voir ce que cette concentration de talent va donner. The House That Jack Built est le titre du film. La sortie est prévue sans doute pour cet été. Il sera projeté le 14 mai à 22h30 au Grand Théâtre Lumière, en sélection officielle du Festival de Cannes. Et pour les chanceux qui le verront ce soir-là, ils auront le privilège de suivre Matt dans le rôle de Jack, un tueur en série perfectionniste, fasciné par la beauté que rêvait le visage de la mort.

Cannes est une puissance comme nulle autre, une destination, un idéal, rassemblant pendant 12 jours les conditions idéales qui engendrent ce que Deleuze aimait appeler «les trois points d’appréciation», à savoir: la lumière, la réunion en un même lieu des différents acteurs de l’histoire filmique et un effacement total de l’historicité de chacun, propice à l’émerveillement.»
Bon Cannes à toi, Matt Dillon.

Matt Dillon est à l’affiche de The House That Jack Built de Lars Von Trier, hors compétition au 71e Festival de Cannes.

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