Interview

Published on décembre 8th, 2015 | by Marion Katel

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SHINYA TSUKAMOTO : « Je partage mes peurs avec le public »

tsutsu«Quand ma chair tombera, j’aimerais qu’elle atteigne la terre plutôt que le béton

Le réalisateur japonais de films cultes et underground SHINYA TSUKAMOTO était à Paris à l’occasion de la 10ème édition du Festival du film japonais contemporain Kinotayo où était projeté son dernier long métrage. FIRES ON THE PLAIN (NOBI) est plus un film de survie qu’un film de guerre, une adaptation saisissante des Feux de l’écrivain Shohei Ooka (roman qui retrace certains épisodes terribles de la guerre du Pacifique auparavant adapté par le maître Kon Ichikawa en 1959) où la moiteur d’une jungle Philippine à l’air chargé d’hémoglobine laisse après une heure et demie le spectateur dans un coma sensoriel. Il s’agit d’une guerre où les ennemis sont des fantômes, où les limites incertaines entre la vie et la mort, entre l’absurde et le réel, entre la bestialité et la nécessité, ne sauraient mieux persuader nos yeux de l’horreur absolue qu’est la guerre. Et Tsukamoto, lui, est plus que convaincant, à la fois dans le rôle principal et en tant que réalisateur encore capable de signer, à 55 ans, des œuvres viscérales qui poussent à remettre en cause notre appropriation et notre approbation de la réalité. FIRES ON THE PLAIN est de ces films dont les images créent des connexions qui aboutissent à une expérience authentique de CHAOS, d’abord esthétique, puis mental. Convaincant, Tsukamoto l’est également vis à vis de ses propres ambitions : on n’a jamais autant vu de verdure dans l’œuvre du japonais agitateur de prestigieux festivals que dans FIRES ON THE PLAIN, une préoccupation apparemment majeure du cinéaste puisque ce retour à Mère Nature, il l’évoquait déjà dans ses premiers courts métrages tournés en 8mm. Doublement récompensé par le prix Canon pour la meilleure photographie et par celui de la critique au Kinotayo, il prouve que l’indépendance au cinéma est encore possible et reconnue en 2015.

A l’une des projections de Fires on the plain à Paris, les réactions du public étaient partagées ; fascination pour certains, grand choc émotionnel pour d’autres… Quelle ont été vos réactions, vos émotions au fil de la lecture du roman de Shohei Ooka? Quel contenu du roman vous était t-il cher de retranscrire à l’écran?
Shinya Tsukamoto : Je suis ravi d’avoir suscité ces réactions mitigées car c’est exactement ce que j’ai ressenti en découvrant le roman de Shohei Ooka. J’ai été fasciné par la beauté de la nature Philippine qui y était décrite, et de l’autre côté j’ai été choqué par la stupidité des hommes. Je l’ai lu lorsque j’étais encore lycéen, et c’est plus particulièrement entre l’age de vingt et trente ans que l’envie de retranscrire ces émotions au cinéma ne cessait de me quitter. En adaptant ce roman, je voulais que les spectateurs s’identifient au soldat Tamura, que j’ai joué moi-même, et qu’ils vivent l’expérience de la guerre à travers ce personnage.

A l’heure actuelle où le monde semble escalader des échelles de violence, attendez-vous que Fires on the plain bénéficie d’un retentissement aux yeux des jeunes générations au Japon comme ailleurs ?
Shinya Tsukamoto : Oui! Certaines personnes me questionnent, n’osent pas croire que cela s’est vraiment passé comme ça. Or durant cette guerre, il y a vraiment eu des phénomènes de cannibalisme, par exemple. La condition dans laquelle se trouvaient les soldats était extrême. Maintenant, je pense qu’il faut accepter cette réalité tout en songeant à l’avenir et ne pas fermer les yeux sur ce qui s’est passé, il faut essayer de trouver des alternatives à l’horreur.

Votre film n’est pas un remake du film de Kon Ichikawa sortie en 1959 mais votre propre interprétation du roman de Shohei Ooka, avez-vous cependant trouvé de l’inspiration dans d’autres films de guerre ou de genre ?
Shinya Tsukamoto :Quand j’avais environ quatorze, quinze ans, j’ai vu Apocalypse Now de Francis Ford Coppola ; cet enchaînement d’épisodes sur la guerre m’a laissé une très forte impression. Il y a aussi eu Platoon d’Oliver Stone. Ces deux films là m’ont donné le sentiment de vivre la guerre.

La question du corps a toujours été présente dans vos films. Ici, il s’agit d’un corps affamé, qui tente de se maintenir dans un milieu hostile. Comment l’avez-vous abordée personnellement et avec les autres acteurs de Fires on the plain ? Quelles furent les conditions du tournage ?
Shinya Tsukamoto : D’habitude, lorsque je joue dans un film, je me prépare physiquement pour avoir la meilleure forme possible. Au départ je voulais juste m’occuper de la réalisation, de la caméra, du scénario… et prendre un autre acteur pour le rôle principal. D’ailleurs je voulais faire un grand film avec un budget conséquent, mais cela n’a pas été possible. J’ai dû tout modifier ! Au final, ça a été plus économique et moins contraignant que je joue le personnage principal [Tamura]. J’ai dû perdre beaucoup du poids, et ça a été difficile. Nous étions une équipe réduite et le casting comprenait également des techniciens qui travaillaient sur le film, nous étions très maigres, nous n’avions pas de force, et il fallait transporter du matériel assez lourd à chaque déplacement. A l’avenir, je ne referai probablement pas un tel tournage.

En tant qu’acteur de théâtre et de cinéma, pensez-vous que l’expression corporelle peut être un moyen de se libérer d’un trauma -motif également omniprésent dans votre œuvre- ?
Shinya Tsukamoto : Enfant, j’avais vraiment peur de l’obscurité. Quand venait le moment de m’endormir, j’avais l’impression de mourir dans la nuit, et le réveil était pour moi une sorte de résurrection. Le contenu de mes cauchemars, de mes peurs sont présents dans mes films. Seulement, je tente de les rendre plus intéressants, je les partage avec mon public, peut-être pour me libérer de cette peur effectivement.

Vous avez opéré une sorte de retour à la nature depuis Vital (2003), qu’est ce que Fires on the plain, tourné dans un cadre luxuriant, représente pour vous dans votre cinématographie et dans votre vie ?
Shinya Tsukamoto : Je pense que c’est l’age. Lorsque l’on est jeune, le corps rebondit, est en forme. Mais en vieillissant, la chaire tombe, parce qu’elle ne peut plus résister à la gravité.
Quand ma chair tombera, j’aimerais qu’elle atteigne la terre plutôt que le béton. C’est peut-être à cause de cela que je m’oriente de plus en plus vers la nature.

Diriez-vous donc que la peur a été une sorte de moteur à votre processus créatif, une manière de repousser la mort ?
Shinya Tsukamoto : Suite à la discussion précédente, c’est vrai que l’on pourrait considérer que c’est un peu la peur de la mort qui m’a mené à faire du cinéma, mais je pense que ce n’est pas si simple. A la base j’aime peindre, écrire des histoires, jouer… Pour le moi le cinéma synthétise tout cela. J’aime ces activités individuellement, et plus encore le cinéma car il peut tout inclure. Quand j’étais enfant, j’aimais aussi imaginer beaucoup de choses, tout le temps… c’était une échappatoire à la réalité… Comme un tic ! Je dois dire qu’à l’école, j’étais un bon à rien ! J’avais la tête ailleurs. Au cinéma, il est possible de projeter tout ce que j’imagine, tout ce qui est contenu dans ma tête, de communiquer ma passion, de la montrer au monde entier. C’est pour cela que je continue le cinéma.

Pour revenir un peu au début de votre carrière, dans quel état d’esprit avez-vous écrit Tetsuo ?
Shinya Tsukamoto : A l’époque, je travaillais pour une société de publicité, et je voulais faire du cinéma pour montrer des films à un grand nombre de spectateurs. Bien sûr, la publicité aussi est vue par un grand nombre de spectateurs. Mais à un moment, j’en ai eu marre. J’ai réalisé que je pourrais montrer mon travail certes à un plus petit nombre de personnes, mais que ces films s’adresseraient à des passionnés. C’était plus important pour moi. J’avais déjà réalisé quelques petits films en 8mm, mais je souhaitais réaliser un vrai long métrage. Alors quand j’ai commencé à écrire Tetsuo, je faisais face à des frustrations. Beaucoup de frustrations. Je crois que cela est assez visible dans ce premier long métrage.

En abordant la guerre tant sur le plan existentiel qu’absurde, à travers l’esthétisation de l’univers mental et des conflits internes de vos personnages, vous sentez vous également proche du mouvement Ero Guro ?
Shinya Tsukamoto : Au niveau de la violence contenue dans mes films, je dirais que oui. Lorsque je tournais dans les grandes villes, l’ero guro était quelque chose d’un peu fantastique, je montrais beaucoup de violence; cependant, celle-ci était assez imaginaire, lointaine. Mais la réalité a évolué. Le monde est devenu plus dangereux, et plus violent… Ce que je montre aujourd’hui est une sorte d’ero guro qu’il faudrait plutôt éviter. Cette violence est réaliste, ou du moins elle pourrait vraiment exister. Je dirais que c’est un ero guro dont il faut s’éloigner.

Une dernière question : Il y a quelque chose d’animiste dans votre mise en scène et dans les thématiques que vous choisissez de mettre à l’écran. Souvent, c’est un élément de la nature qui est dominant, comme l’électricité dans Denchu Kozo, l’eau dans Rokugatsu no Hebi, le feu dans Fires on the plain… est-ce que cela résulte d’une proposition de discours sur la nature humaine ou d’une croyance qui vous est propre ?
Shinya Tsukamoto : D’une part, je décris beaucoup l’opposition entre la technologie, par exemple, et l’Homme. Au début ils sont antagonistes, puis je me plais à les mélanger. Comme dans Tetsuo où je crée un homme qui résulte de sa fusion avec le métal. L’homme est un être organique, et je tente de montrer ce qu’il se passerait s’il mutait avec un autre élément. Je pense que le monde devient de plus de plus semblable à un androïde, et qu’il possède un esprit, comme les Hommes. D’un autre côté, dans mes premiers films qui se passaient dans des décors froids faits de béton j’incorporais des éléments naturels comme l’eau ou la flamme dans ce genre de cadre pour en faire surgir l’émotion. C’est au moment où mes personnages se réveillent en tant qu’Hommes, et qu’ils prennent conscience de leur humanité qu’ils rencontrent l’eau, l’électricité, la terre, le feu. Mais je ne sais pas si j’ai bien réussi à répondre à la question ! (rires)

Totemo ii desu ! Merci beaucoup Tsukamoto-san.
Shinya Tsukamoto : Merci, arigato !

Remerciements Megumi Kobayashi & Laureen Guhur.

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About the Author

Lorsqu'elle était encore une très jeune pèlerine du cinéma bon chic bon gore, elle eut le malheur de croiser le Tetsuo de Shinya Tsukamoto. Sa cinéphilie vrilla à l'Est, et se condamna non sans jubilation à vadrouiller entre les cercles infernaux nippons de l'ero guro, de la Pinky Violence et du Kaidan-eiga.



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