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Published on octobre 28th, 2016 | by CHAOS REIGNS

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« SAN JUNIPERO » (BLACK MIRROR 3) : POURQUOI C’EST L’UN DES MEILLEURS FILMS DE 2016

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Surprise: la troisième saison de Black Mirror nous offre avec son quatrième épisode San Junipero un chef-d’œuvre lumineux, magnifique anomalie d’une série imprégnée de noirceur et de «triste monde tragique». Ridiculisant la concurrence actuelle et supportant de nombreux visionnages, cet épisode de seulement une heure, d’une telle densité que l’on pourrait marcher dessus, devient l’un de nos films préférés vus en 2016. Coup de foudre chaos.

vlcsnap-2016-10-28-16h15m02s268[ALERTE SPOILERS] Si vous n’avez pas vu San Junipero, merci de nous quitter sur le champ. Croyez-nous, vous n’avez pas envie de connaître tous les secrets de ce météore scintillant dans la nuit signé Owen Harris (d’où sort ce petit Richard Kelly en puissance?). Partez, sur le champ, ouste, et ne nous faites pas croire que vous avez mieux à faire que de vous coller devant illico. Si vous l’avez vu, restez. Nous devons en parler. Préparez votre temps; pour vous, nous avons tout le nôtre. Nous devons vous dire à quel point cet épisode a fait chavirer tous les cœurs des rédacteurs chaos, à l’unanimité ou presque. Pour faire simple, disons-le: San Junipero nous a atomisés. Un électrochoc comparable à L’échelle de Jacob (Adrian Lyne, 1991), nos premiers Zuzu ou la trilogie de la haine de Sono Sion dans nos parcours cinéphiles, dans lequel on craque pour tout. La reconstitution des années 1980, de cette décennie où les gens n’avaient pas les yeux rivés sur leur Smartphone et regardaient droit dans les yeux des autres, la bande-son rétrograde mixant Terrence Trent d’Arby, Simple Minds, INXS et Robbie Nevil (ah, c’est-la-vie), la manière dont nos deux héroïnes se cherchent à travers les décennies, dont les avatars dansent sur la piste ou s’habillent, les bornes arcades, les tentatives pleines de sollicitudes et de maladresses, les actrices capables de charrier des émotions de tous âges, cette façon de s’inscrire dans un contexte science-fictionnel sans se laisser submerger par un univers d’une richesse pourtant hallucinante, à même d’engendrer une multitude d’épisodes à lui seul. A tel point que l’on ne peut manquer de prendre cet épisode doucement par la main, de le faire sortir de son carcan télévisuel pour l’asseoir aux côtés des réussites cinématographiques majeures de l’année, en termes de mise en scène, de scénario, de dialogue. A tel point que plus on revoit cet épisode, plus on l’adore. Il faut dire aussi que rien ne laissait présager un tel tumulte de chaos doux. Alors que les trois premiers épisodes de la troisième saison de Black Mirror glaçaient l’échine pour différentes raisons et faisaient montre d’une noirceur abyssale – celle dont personne ne se relève jamais – et d’un pessimisme absolu, voici donc un peu de douceur dans ce monde de pervers avec ce quatrième épisode qui surprend d’emblée par sa douceur pop et son apparente absence de manipulation ostentatoire.

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L’intrigue de Charlie Brooker, démarrée en 1987, semble a priori linéaire. Elle raconte un coup de foudre entre deux femmes – la timide Yorkie et l’extravertie Kelly, jouées par deux superbes actrices : respectivement, Mackenzie Davis et Gugu Mbatha-Raw, sublimées par une photo à tomber, cherchant la beauté dans sa direction artistique aux couleurs saturées. Évidemment, les dialogues à double-sens et les ruptures chronologiques (on annonce une semaine après alors que le spectateur fait des loopings dans l’espace-temps, passant des années 80 aux années 70, des années 90 aux années 2000) invitent à douter de cette apparente simplicité et amènent à réaliser à quel point, dans un premier temps, les nouvelles technologies ont bouleversé notre monde, ont contribué à nous isoler sans doute et à nous détacher aussi du cinéma (voir comment sont vendus aux différentes périodes Génération Perdue, Scream et The Bourne Identity). Sans crier gare, à mi-parcours, l’épisode va basculer dans la quatrième dimension en révélant la réalité derrière l’écrin factice des beaux couchers de soleil et des belles baraques au bord de la mer. Ce qui aurait pu n’être qu’une simple histoire d’amour dans l’espace-temps – ce qui déjà nous aurait éblouis – se complexifie au fil de sa progression pour révéler d’autres enjeux, pour raconter le passé de deux femmes qui wanna have fun pour oublier leur passé. Celui de Yorkie (Mackenzie Davis, personnage à la Ghost World, descendant d’un poster ou d’une case de bédé, ultra-complexée derrière ses grosses lunettes), mariée à un homme qu’elle n’aimait pas, handicapée à vie suite à un accident tragique à l’âge de 21 ans, malheureuse de l’éducation drastique de ses parents qui n’auraient jamais toléré son homosexualité. Celui de Kelly (Gugu Mbatha-Raw) qui ne s’est jamais remis des morts de sa fille à 39 ans et de son mari qui, pour des raisons de croyance religieuse, a refusé l’option San Junipero pour, dixit lui-même, rejoindre sa fille au paradis. Et comment elles deviennent amantes comme amies, sœurs comme confidentes, suivies comme suiveuses, réunies par la douleur. C’est cette douleur réclamant les caresses et les fuites en avant qui les empêche de vivre dans le monde réel, qui demande à s’en extraire et qui les incite à rejoindre San Junipero, ce monde virtuel aux airs de jeu vidéo grandeur nature où chacun est libre de prendre le chemin qu’il souhaite, y compris « transférer » sa conscience avant de passer l’arme à gauche. Le Second Life rétro kitsch se voit ainsi peuplé en partie par des gens littéralement morts, de quoi traumatiser les nostalgiques les plus enthousiastes de ces années dorées marquées par le zombie Michael Jackson…

Le premier visionnage se conclut d’un exploit redoutable: oui, il est possible de pleurer sur la pop sirupeuse de Belinda Carlisle, dévasté par des émotions habilement contradictoires – la puissance du mélodrame s’accouple aux implications morales et spirituelles du geste. Puis on réfléchit en notant l’intelligence du scénario, à cette première rencontre dans le nightclub où Kelly se fait passer pour la meilleure amie de Yorkie alors qu’elle n’a que quelques semaines à vivre. On repense aussi à l’insistance avec laquelle Yorkie demande à Kelly de l’aider à passer de l’autre côté (ce qui a un double, voire une triple sens quand on connait le dénouement). On réfléchit deux secondes sur cette fin en montage parallèle, prompte à deux interprétations possibles et au doute volontairement maintenu. Comme le souligne la présence des jeux d’arcade, on peut jouer seul ou à plusieurs. C’est ce que révèle à un moment donné cet attachant personnage geek, revenant leitmotiv comme amoureux transi mais aussi comme guide-démiurge au fil des décennies. Mais l’on sait aussi que Yorkie a la maladresse de ramener Kelly à son passé et que dans le paradis virtuel de San Junipero, elle ne peut plus danser ni faire abstraction de ce qui la ronge intérieurement. Ainsi, on ne s’étonnera de voir que si pour rejoindre le monde virtuel, il faut poser la puce sur la tempe gauche, la mort de Kelly est filmée de l’autre côté. Qu’est-ce qui nous prouve qu’elle est bien reliée à San Junipero de l’autre côté?

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Sa dernière phrase se révèle également ambiguë, de même que ce plan où son cercueil rejoint celui de son mari et de sa fille. Cela signifie-t-il donc qu’elle a rejoint son mari et sa fille et pas Yorkie qui vit avec une illusion d’amour, un fantôme d’amour, bien virtuel? Il serait bien sûr tentant d’y voir une conclusion heureuse, surtout dans une série aussi sombre que Black Mirror, et de se dire que, peut-être, Kelly a pris la décision de ne plus conserver sa conscience pour rejoindre la constellation de la lobotomie heureuse, enjouée à l’idée de danser forever young sur un disque répété, répété, répété comme ça, en boucle.
Ainsi, comme pour chaque épisode de Black Mirror, il importe une fois encore de ne pas se fier aux apparences, en particulier lorsque l’on questionne le futur proche, la conscience artificielle et la réalité virtuelle. Mais ici, quelque chose de plus fort se joue: un philtre d’amour qui obsède, soulage, apaise et une souffrance qui revient en sourdine comme une plaie à jamais béante. Derrière l’exaltation de la danse et la naissance d’une idylle, il est aussi question de mort, de faire le deuil ou de ne pas le faire, de faire un choix ou de ne pas le faire, de prendre un chemin ou de ne pas le prendre. Personne n’a raison, personne n’a tort non plus. Toutes les options sont ouvertes devant cet épisode, infiniment plus cruel que tous les autres épisodes ancrés dans une inflation doloriste. On ne l’en trouvera peut-être que plus pervers. Plus poétique, aussi; de l’ordre du cosmique. On sait depuis la nuit des temps que de l’espace ou la lune, les étoiles ne scintillent pas, que c’est la traversée de l’atmosphère par la lumière qui produit ce scintillement, la lumière qu’elles faisaient avant de mourir. Soit l’éclat éternel de l’esprit immaculé.

[Texte rédigé par Romain Le Vern et François Cau]

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