Interview

Published on novembre 17th, 2017 | by Romain Le Vern

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[INTERVIEW] RIAN JOHNSON

Le réalisateur Rian Johnson se révèle depuis plus de dix ans un cas très intéressant du jeune cinéma (indépendant) américain. Nous le suivons depuis le début et nous l’avons rencontré à plusieurs reprises, le voyant évoluer comme un grand. Celui qui appartient à la Lucky McKee’s team est aujourd’hui le réalisateur de la super-production Star Wars, épisode VIII : Les Derniers Jedi. Croyez-le ou non, il est resté le même, fidèle à ses principes, fidèle au chaos.

On le sait peu mais Rian Johnson appartient à la bande de Lucky McKee (The Woman) et de Chris Sivertson (I Know Who Killed Me, un film d’horreur avec Lindsay Lohan qui a ses fans dans la rédaction). Son premier fait d’armes, c’est un film que nous adorons: le drame fantastique May qu’il a intégralement monté. De toute cette bande, Rian a toujours été le moins radical, le plus souple: il réalise avec sobriété et humilité en composant un minimum avec les contingences du système. Avant Looper, ce thriller mental fascinant fonctionnant comme un monde de réseaux et de connexions secrètes dans lequel il confrontait Bruce Willis et Joseph Gordon-Levitt, Rian Johnson a réalisé deux petits films malins : Brick, un teen-movie mâtiné de film noir très influencé par le cinéma de Richard Kelly (Donnie Darko) dans lequel jouait déjà Joseph Gordon-Levitt et Une Arnaque presque parfaite, une comédie dans laquelle deux frères (Mark Ruffalo et Adrien Brody) érigeaient le vol en œuvre d’art et dont les arnaques confinaient à la sophistication maniaque. Tout ça, c’était avant Star Wars.

Vous avez commencé comme monteur pour Lucky McKee sur un film très culte chez nous, May
Rian Johnson:
Lucky et moi, nous nous sommes connus à l’école de cinéma et c’était quand même cool de trouver une bande de potes partageant la même passion. D’autant que cela ne provoque aucune rivalité lorsque nous sommes tous des débutants. A ce moment-là, on possède en commun la soif d’apprendre. Dans cette période d’apprentissage, l’union fait toujours la force. Si vous êtes seuls ou si vous essayez de vous démarquer en vous croyant supérieur, il n’est pas facile d’avoir confiance en soi. Sans cette rencontre, je ne pense pas que j’aurais eu le même parcours. Avec le temps, nous continuons à nous soutenir même si nos films ne peuvent pas être plus différents.

Est-ce votre volonté depuis le départ de réaliser des films qui se suivent sans se ressembler?
Rian Johnson : Oui. Sans doute parce que je me suis d’emblée occupé du scénario et de la réalisation. A l’arrivée, je passe quatre ans sur un même projet. Lorsque je finis un film, je suis vidé et je ne peux plus le voir en peinture. Je dois impérativement tourner la page et me diriger vers une nouvelle direction. Mais rien n’est jamais évident. C’est un soulagement quand un projet prend vie.

Lors de vos premiers films, vous sembliez proche de cinéastes comme David Gordon Green et Wes Anderson…
Rian Johnson : J’admire ce qu’ils proposent. J’adore la capacité de David Gordon Green à exceller dans des domaines totalement différents, du fantastique au drame en passant par la comédie. Idem pour Wes Anderson qui a su créer un univers bien à lui. Ils ne sont pas les seuls à susciter mon admiration dans le cinéma actuel. Mais je me sens infiniment plus proche des réalisateurs de l’ancienne génération. Ils constituent ma source d’inspiration, définitivement. Les films de Hitchcock, Kubrick et Welles ne souffrent d’aucune comparaison et c’est plus facile pour moi de me projeter et de m’y attacher intimement.

Qu’avez-vous appris en réalisant votre premier long métrage, Brick?
Rian Johnson : Pendant la réalisation de Brick, j’ai beaucoup appris sur la direction des acteurs. Je n’avais jamais été confronté à ça auparavant parce que je n’ai réalisé mes courts-métrages qu’avec des amis. Par contre, je serai incapable de vous dire les pièges à éviter pour réussir cette étape. Je ne suis pas très critique lorsque je regarde des films. Je suis bon public, je tombe facilement amoureux dans une salle de cinéma et je trouve toujours une bonne raison d’aimer quelque chose. En revanche, je suis très critique envers mon travail et envers moi-même. Je pense que ce qu’il faut fuir à tout prix en tant que cinéaste, c’est la paresse, la perte des illusions. C’est éviter de se reposer sur ses acquis ou, pire, réaliser des films que le public et la critique veulent à tout prix voir au lieu de réaliser ce qui vous tient à cœur. A chaque fois que vous commencez le tournage d’un film, il y a toujours deux craintes: ne pas le finir et que personne n’ait envie de le découvrir. Après, c’est que du bonheur.

Dans Brick, vous mélangiez les codes du film noir avec ceux du teenage-movie. Dans votre second film, Une arnaque presque parfaite vous poursuiviez ce travail d’expérimentation des genres.
Rian Johnson : Oui, un genre est excitant à explorer parce qu’on le définit clairement et qu’il appelle des conventions précises. C’est un repère pour les comédiens qui voient dans quelle direction leurs personnages peuvent évoluer mais aussi pour les spectateurs qui aiment être rassurés et savoir ce qu’ils vont voir avant d’entrer dans une salle de cinéma. En ce qui me concerne, ça ne me satisfait pas. Je trouve ça plus évident d’explorer à travers un genre des choses qui me sont personnelles et de créer un univers singulier dans lequel je pioche dans des registres indéterminés. En plus, je pense que le public apprécie cet art du décalage.

Vous réunissiez un casting impressionnant dans Une arnaque presque parfaite. Dans quel film avez-vous découvert Rachel Weisz, Adrien Brody, Mark Ruffalo et Rinko Kikuchi?
Rian Johnson : Ce qui est drôle, c’est que je les ai découverts dans des drames aussi déprimants qu’éprouvants. Rachel Weisz, je l’avais remarquée dans The Constant Gardener (Fernando Meirelles, 2005), Adrien Brody dans Le pianiste (Roman Polanski, 2002), Mark Ruffalo dans Tu peux compter sur moi (Kenneth Lonergan, 2001) et Rinko Kikuchi dans Babel (Alejandro González Iñárritu, 2006). A l’époque, je trouvais amusant de tous les réunir dans une comédie cartoonesque, d’autant que, lors des situations les plus saugrenues, je savais qu’ils seraient capables de donner une consistance aux personnages et d’apporter une épaisseur émotionnelle.

Quelles étaient vos références pour Une arnaque presque parfaite?
Rian Johnson : En plus des films de genre comme L’arnaque (George Roy Hill, 1973) et La Barbe à papa (Peter Bogdanovich, 1973), je dirais qu’il y a une ambiance mélancolique proche du cinéma de Hal Ashby. J’ai beaucoup vu de films réalisés par Emir Kusturica pour l’organisation de certains plans fourmillant de détails, notamment pour définir les rapports entre Stephen et Bloom. Je voulais qu’à ces moments-là, le public ait besoin de prendre sa respiration et comprenne que le personnage de Bloom suffoque. J’ai également étudié les films de Tati pour le sens de l’humour et l’incroyable densité de la mise en scène, et encore, toujours, cette petite musique mélancolique qui les parcourt.

Est-ce que la bande-dessinée a constitué une source d’inspiration?
Rian Johnson : Pas vraiment. En fait, je ne suis pas un fan de comics. En revanche, je comprends pourquoi vous me posez la question. J’adore la série de manga et d’anime Lupin III créée par Monkey Punch (Kazuhiko Katô) et le film est empreint de cette tonalité.

Comment est né Looper?

Rian Johnson : Bien avant mon premier long métrage (Brick, en 2005), je pensais déjà à Looper. En fait, je voulais réaliser Looper comme un court métrage avec peu de moyens et juste trois pages de scénario. Mais je n’ai jamais eu le temps de le faire. Avec le recul, je me rends compte que toutes les idées de Looper étaient déjà dans le scénario du court métrage, même la conclusion. En fait, il y a que la seconde partie qui a vraiment été développée dans le film, très proche de Witness, de Peter Weir.

Quelles étaient vos influences à l’époque ?
Rian Johnson : A l’époque, je découvrais Philip K Dick et je m’étais mis en tête de lire tous ses bouquins. C’est de là qu’est née l’idée du dédoublement et d’un personnage confronté à lui-même mais à des âges distincts (NDR. Bruce Willis  incarne Joseph Gordon-Levitt âgé). Mais lorsque j’ai commencé à développer Looper comme une version longue, j’étais moins influencé par Philip K. Dick que par Ray Bradbury. Comme lui, je voulais partir d’un concept hyper complexe hérité de la science-fiction et évoluer progressivement vers quelque chose de plus universel et de plus humain. Des classiques de la science-fiction comme Terminator ou Blade Runner ont également été des sources d’inspiration, l’un pour l’exploitation du voyage temporel, l’autre pour la description de la mégapole violente et les codes du film noir. Mais j’ai longtemps travaillé pour que Looper ne ressemble pas à un maelstrom d’influences évidentes à l’écran et soit mûrement réfléchi dans la gestion des effets illustratifs et la composition des plans.

Vous avez écrit Looper en pensant dès le départ à Joseph Gordon-Levitt…
Rian Johnson : Joseph Gordon-Levitt a été une évidence, dès le départ. J’adore ce mec depuis le début. Au moment de Brick, il venait de terminer Mysterious Skin. Je ne l’avais pas vu dedans car pendant que je tournais Brick, Gregg Araki montait Mysterious Skin. Je l’avais repéré dans un autre film: Maniac, avec Don Cheadle. Ce n’était pas mémorable mais Jo, lui, explosait dedans. Nous sommes vraiment restés amis depuis. Sur Looper, il a fait un travail d’observation exemplaire en s’inspirant clairement du jeu de Bruce Willis même s’ils ne partagent pas beaucoup de scènes ensemble.

Comment une star comme Bruce Willis se retrouve dans Looper?
Rian Johnson :  Bizarrement, ce fut assez simple de le convaincre. Il a lu le scénario, il a dit oui de suite. Je ne m’attendais pas à ce qu’il accepte. D’autant que son rôle est ambigu et sombre. Le fait qu’il accepte des films comme L’armée des douze singes, Incassable ou même Pulp Fiction prouve qu’il a pour habitude de soutenir le cinéma indépendant américain. On l’oublie aujourd’hui, mais à l’époque, Quentin Tarantino n’avait fait que Reservoir Dogs. Sur le tournage, il ne s’est opposé à aucune scène et n’a eu aucun caprice de star. C’était quand même une chance énorme pour le film.

Looper n’a coûté que 30 millions de dollars. Vous n’étiez pas encore prêt pour une super-production…
Rian Johnson : Non, mais avec plus d’argent, je n’aurais pas eu la même liberté et je n’aurais certainement pu  prendre autant de temps pour illustrer une histoire aussi vertigineuse. L’astuce, c’est de compenser le manque de moyens par le maximum d’idées.

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C’est en découvrant la scène où le renard prononce un sublime « le chaos règne » dans « Antichrist » de Lars Von Trier qu’il a eu l’idée de créer ce blog.



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