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Published on avril 5th, 2017 | by François Cau

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RACISME ET COMÉDIE FRANÇAISE, UNE HISTOIRE D’AMOUR

D’après une idée originale et en collaboration avec Baptiste Liger

Ami entends-tu les cris sourds du pays qu’on enchaîne dans la bien-pensance ? La sortie ce mercredi de la nouvelle comédie de Philippe de Chauveron A bras ouverts (anciennement Sivouplééé) agite les débats bien au-delà du raisonnable, jusqu’à se demander si elle n’a pas déjà eu un plus grand impact sur la présidentielle que le falot Chez Nous de Lucas Belvaux, mais dans l’autre sens que celui redouté par le pauvre, pauvre FN persécuté… les méchants critiques ayatollahs-gauchiasses-journalopes ne manquent pas d’y souligner ce qui peut déranger la dictature droit-de-l’hommiste, l’équipe du film assure de sa bienveillance, en rang serré derrière la défense, désormais traditionnelle, du « on n’a plus le droit de rien dire », toujours aussi savoureuse quand elle provient d’une production à 17 millions d’euros distribuée sur plus de 600 copies.

Avant de juger sur pièce, le Chaos souhaitait rappeler que si, ooooooh si, le cinéma français a toujours eu le droit de s’exprimer sur le sujet du racisme, au point même d’en faire une composante, passez-nous l’expression, identitaire dans son appréhension de la société. L’analyse de notre cinématographie nationale n’a de cesse de le confirmer : de par son gros passif colonial, ses évolutions socio-politiques, la réalité et la trouille simultanées de son multiculturalisme, la France « de tradition » baigne allègrement dans le malaise de l’autre. Revisité sous le prisme du genre vedette du cinéma cocorico, la comédie, le sujet a été traité sous à peu près tous les points de vue, dans tous les registres, à toutes les époques.

Xénophobie, cliché, préjugé, caricature, procès d’intention, racialisme, racisme, conscience, inconscience, premier et second degré réflexif ou non, toutes les couleurs de l’arc-en-ciel sont représentées. C’est le but de ce panorama non exhaustif : dévoiler toute la richesse, la diversité du racisme dans la comédie française. De souligner, au final, que le tout n’est pas de reconnaître le caractère limite de son humour et de s’en dédouaner automatiquement. On a le droit de tout dire, tout faire et tout montrer, à condition de le faire un minimum correctement et d’être clair dans ses intentions – mais c’est sûrement beaucoup demander.

Le bon vieux temps des colonies : Bouboule 1er, roi nègre (1934) de Léon Mathot

Il y a des titres qu’on pense impossible : c’était sans compter sur une certaine production populaire nationale, qui regardait avec une affection ses colonies et ses « indigènes ». Tout un pan du septième art cocardier flattait ainsi son empire territorial, avec des fictions exotiques fleurant bon l’aventure, ses légionnaires, ses baroudeurs, ses beautés, etc. Cela n’a d’ailleurs pas inspiré que des mauvais cinéastes : Julien Duvivier (La Bandera), Jacques Feyder (Le Grand jeu) ou Maurice Gleize (Légion d’honneur). Mais il y eut aussi des pochades embarrassantes qui ont rempli les salles. C’est ainsi qu’est née cette pure aberration : Bouboule 1er, roi nègre – qui ferait passer Tintin au Congo pour un tract révolutionnaire -, champion du box-office d’alors, qui envoyait (bou-)bouler Jean Renoir and co. Vedette du musical-hall, Georges Milton s’est fait un nom grâce au succès de quelques tubes (Les Artichauts, La Fille du bédouin… On vous prévient, c’est rapidement addictif…). Il se trouve alors embrigadé dans l’aventure du cinéma parlant en devenant le héros de la série des Bouboule, dont le troisième épisode l’emmène au Sénégal, pour une obscure histoire de trafic de diamants. Cela mènera le sympathique héros en plein cœur de la brousse où, peinturluré en noir, il deviendra roi d’un village… A quand une réédition chez René Chateau, tiens ? Ou une projection à la Cinémathèque ?

Le vaudeville sur fond d’intrigues géopolitiques : Les Aventures de Rabbi Jacob (1973) de Gérard Oury

Si le film reste aujourd’hui dans les mémoires à 90% un one-man-show DeFunesque de première bourre, gorgé de clichés pour surligner l’ouverture d’esprit de son personnage principal, qui se souvient de son évocation à chaud de l’affaire Ben Barka, ou encore du détournement d’un Boeing par la femme de Georges Cravenne, l’attaché de presse du film, pour faire pression et interdire la sortie d’une comédie qu’elle jugeait trop pro-Israël en pleine guerre du Kippour ??? Armée d’une carabine, Danielle Cravenne finit abattue sous les balles du GIPN à l’aéroport de Marignane. Libé titra sur le meurtre d’une « désespérée » par des « tueurs assermentés » de la République. Georges Cravenne perdit son procès contre l’Etat français, défendu par Maître Robert Badinter. On n’ose imaginer le nombre de crises cardiaques et de combustions spontanées des éditorialistes défenseurs de la liberté d’expression de Clavier si de tels événements se déroulaient aujourd’hui… On a beaucoup ri en lisant que la fille du réalisateur, Danièle Thompson, prévoyait de réaliser une suite tardive intitulée Rabbi Jacqueline. Jusqu’à ce qu’on s’aperçoive que ce n’était pas une vanne.

Le cinéma communautaire : Rodriguez au pays des Merguez (1979) de Philippe Clair

Est-ce que la caricature passe mieux quand elle est exécutée et coordonnée par un membre de la communauté dépeinte ? Oui, of course, no shit Sherlock, la comédie américaine l’a tellement compris qu’elle en est déjà à la mise en abyme au carré de ce postulat. En France, Philippe Clair pratiquait l’humour pied-noir comme discipline quasi olympique sur scène, disque et grand écran depuis les années 1960, avec infiniment plus de légitimité et de tendresse maladroite que, au hasard, la trilogie La Vérité si je mens, dont il se targue d’être l’inspiration. A la vision de cette transposition du Cid de Corneille en argot pied-noir, le soulagement de voir un enfant du cru investi aux manettes, devant et derrière la caméra, ne rend pas le film meilleur (très loin s’en faut, Philou était en pleine phase d’expérimentation sur les cadres tordus), mais évite de justesse le pédalage surplace dans la semoule clichesque. C’est toujours ça de gagné pour cet OVNI trèèèèèès étrange.

La décomplexion totale : On l’appelle catastrophe (1983) de Richard Balducci

Pour nos lecteurs millennials, en résumé, la carrière d’humoriste de Michel Leeb reposait en grande partie sur des « imitations » d’accents étrangers tellement accentuées, embarrassantes et condescendantes que chaque tentative ratée de s’exprimer avec des intonations autres que la sienne fiche immédiatement l’adjectif « michel-leebien » dans la tête de n’importe quelle personne de plus de 30 ans. C’est comme ça, une malédiction portée depuis trois générations maintenant, et qui explose de liberté jamais contrôlée dans ce film de Richard Balducci, grand troubadour s’il en est de la gêne pelliculée. Du racisme de cour d’école, de jeux de mot d’une débilité hallucinée dans leur plate évidence, dans leur absence totale de recul, comme on peut le voir dans l’extrait ci-dessus. Ça n’a l’air de rien sur ce court montage de 26 secondes, mais sur la longueur du film, à la 153e contraction faciale de Michel Leeb pour simuler une allure simiesque, le malaise engloutit peu à peu toute volonté de comprendre, de rationaliser, de contextualiser, de revenir patiemment en arrière pour voir ce qui a déconné, quand, comment.

Le spectre du Grand Remplacement : Paris sera toujours Paris dans Tranches de vie (1985) de François Leterrier

Il est à parier que les idéologues de la théorie du Grand Remplacement sont tombés, en fin d’adolescence, sur ce sketch scénarisé par Gérard Lauzier pour l’anthologie Tranches de vie, qu’ils en font encore des cauchemars réguliers, dont ils ne se réveillent que par leurs propres cris d’horreur. Récupéré avec gloutonnerie par les prélats de la fachosphère qui s’y déchaînent dans les commentaires (« Ils le savaient déjà il y a trente ans ! », « Bon, ça a pris le temps, mais on y est presque ! » et autres oracles visionnaires), le sketch n’est finalement un cauchemar que dans l’œil de celui qui veut le voir comme tel – on n’est plus chez nous, et alors ? semble nous dire le personnage de Balasko. Preuve d’une bonne dose de souplesse sur la corde raide, même la vanne sur la CGT passe bien.

La fausse bonne conscience « Touche pas à mon pote » : Black mic-mac (1986) de Thomas Gilou

1986, l’année de la mort de Daniel Balavoine. A l’époque, il était de bon ton de porter au revers de sa veste en jean un badge représentant une main, avec le slogan de S.O.S. Racisme. Après tout, pourquoi pas. Mais il n’en fallait pas plus pour que des producteurs malin récupèrent l’air du temps et en proposent des comédies grand public emblématiques. Parmi ceux-ci (on pourrait aussi citer le pas bien bon L’Oeil au beur(re) noir de Serge Meynard, avec Pascal Légitimus et Smaïn), on retiendra Black mic-mac de Thomas Gilou (oui,  le futur réalisateur de la trilogie La Vérité si je mens), farce portraiturant la communauté africaine du Nord de Paris. On y voit un préposé de la préfecture (Jacques Villeret), scrupuleux sur les normes d’hygiène et de sécurité, qui souhaite faire évacuer les habitants d’un foyer d’immigrés. Pour contrer ces plans, ces derniers font appel au service d’un marabout venu du Continent noir. Or, le professionnel va s’avérer quelque peu farfelu, le malicieux Lemmy s’étant substitué à un grand seigneur du paranormal… Et si un costard satiné et une coupe de cheveux funky suffisait à faire d’Isaach de Bankolé le Eddie Murphy français ? Certes, cela peut suffire pour un César du meilleur espoir masculin – que le comédien a obtenu… Si le film (d’ailleurs pas honteux et n’a rien d‘explicitement malveillant) a, à l’époque, été vu comme une bouffée d’air frais, il draine toutefois son lot de clichés tenaces et un regard par instants zoologique sur ses personnages forcément hauts en couleurs. Ceux-ci sont ainsi montrés dans le film de Gilou comme ayant un rapport très relatif à la propreté (notamment alimentaire…), s’arrangent volontiers avec les normes ou le droit et refusent toute forme d’intégration, préférant recréer une petite Afrique à Paris. Mais, voilà, ils sont tellement sympas… Malaise ? A ce « premier film côté en brousse » (le slogan d’époque), on préférera lire, par exemple, Black bazar d’Alain Mabanckou !

Désolé, c’est soirée privée : La Boîte (2001) de Claude Zidi

Il suffit d’un  gag pour vous pourrir un film (certes déjà pourri et signé du réal’ des Ripoux). A priori, La Boîte aurait pu s’avérer une comédie estudiantine comme il y en a tant, dans la lignée, par exemple, du sous-estimé Quatre garçons pleins d’avenir (on assume !). Le pitch vaut ce qu’il vaut : une bande de potes sans cesse refoulés en discothèque décident de monter leur propre établissement. Ce qui, évidemment, ne pas plaire à la concurrence, représentée par Bigard (oui, là, la température monte). Le problème, c’est la typologie des jeunes gens prêts à se lancer dans l’aventure de l’entreprenariat. Ou, plus exactement, l’évolution de ceux-ci depuis leur enfance. Ainsi, Nassim (Nassim Iazouguem) aimait bien, à l’école, chaparder – rien d’étonnant, dès lors, qu’il continue de voler au supermarché où il travaille comme magasinier. Encore mieux, William (William Kinganga) adorait quant à lui fouiller dans la poubelle – alors, comment ne pouvait-il ne pas trouver le métier qui lui convenait le mieux, à savoir éboueur ? Ajoutez à ça un peu de misogynie et d’homophobie et vous obtenez le dernier film du cinéaste de L’Aile ou la cuisse et de Banzaï. Au passage, on se remémore certains gags limite des Sous-doués et des Sous-doués en vacances et l’on se dit que John Huston, lui, a fini sa carrière avec Les Gens de Dublin… Ah, on oubliait : Claude Zidi est toujours parmi nous…

« A notre empire colonial ! » : OSS 117, Le Caire, nid d’espions (2006) et OSS 117, Rio ne répond plus (2009) de Michel Hazanavicius

Descendez trois étages de votre génie autoproclamé et prenez des notes, Romain Lévy et Philippe de Chauveron. Des scripts en béton armé, aux doubles degrés de lecture faisant dialoguer les époques, truffés de dialogues superbement écrits jusque dans la dynamique de leurs pires écarts, une mise en scène fétichiste dans sa reconstitution des codes d’antan et libre de dérailler toujours au bon endroit pour rattraper le contrecoup comique parfait, un acteur dans le rôle de sa vie, les deux OSS ne cèdent jamais à la facilité et se placent de fait au-dessus de tout soupçon. En fait, la réplique la plus offensante des deux films, dans leur logique intrinsèque, intervient au tiers du premier film, quand Larmina balance à Hubert Bonnisseur de la Bath « Vous êtes très… français ».

Les gauchistes, ces hypocrites ou le vaudeville post-Hollande : Le Grand Partage (2015) de Alexandra Leclère 

« Vous aimez les migrants ? Accueillez-les donc chez vous ! ». Cet argument classique de l’internationale droitière envers tout bobo gauchiasse revient aussi régulièrement sur les réseaux sociaux alt-right que la victimisation dans le discours des suppôts Péniques. A bras ouverts de Philippe de Chauveron n’est pas le premier à s’infiltrer dans le potentiel comique de cette brèche, il est vrai hilarante : il y a un an et demi, le film d’Alexandra Leclère (à qui l’on devait déjà la très décomplexée comédie de droite Le Prix à payer, et sa tagline culte « Pas de cul, pas de fric ! ») plongeait la bourgeoisie bohème dans la fange de ses contradictions. Le pitch n’apparaît que trop réaliste : le gouvernement / dictature socialiste impose aux citoyens les plus fortunés d’héberger les plus défavorisés lors d’une vague de grand froid, et c’est parti pour le show des hypocrites. Un riche intellectuel de gauche s’y fait dérober ses affaires par des squatteurs des pays de l’est, la tolérante Karin Viard demande à une famille africaine de prendre une douche, et autres lol-eries en barre. Petit avantage sur le de Chauveron : la présence de Didier Bourdon en doppelgänger génialement veule de Christian Clavier.

Si, si, on vous jure qu’on rit du racisme et pas avec lui, comment osez-vous en douter : Agathe Cléry (2008) de Etienne Chatiliez et Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ? (2014) de Philippe de Chauveron

Etienne Chatiliez est un cinéaste de la méchanceté, un vachard, qui ne s’épanouit que dans les bas instincts. Et donc forcément, on sent qu’il s’amuse clairement plus à filmer Valérie Lemercier avant sa blackface, cet immense moment de gêne d’un bout à l’autre, cas d’école de fausse bonne idée exploitée de la pire façon possible. Quant au fameux carton commercial de Philippe de Chauveron, son postulat consiste à empiler les clichés les plus bas du front (ou « des petits préjugés de rien du tout » comme on dit chez les aficionados) dans l’espoir de les faire s’annuler. Sauf qu’au final, l’accumulation pèse plus qu’elle ne fléchit, et aucun des personnages n’évolue, si ce n’est dans la croyance qu’on est tous un peu raciste. Tout va bien, du coup ! Cette inconsistance dans le traitement de ses sujets rend la vision du film suivant de Philippe de Chauveron, Débarquement immédiat, particulièrement éprouvante. Typiquement, l’accent du personnage de Medi Sadoun est tellement forcé qu’on en vient à se dire qu’il s’agit d’une vanne, d’un déguisement vocal, mais non, en fait. C’est une caractérisation. D’où, aussi, potentiellement, l’angoisse du présage, pour quiconque à la gauche du parti de Marine Le Pen, de voir A bras ouverts envahir les salles trois semaines avant le premier tour d’une présidentielle où le FN caracole en tête des intentions de vote. Apparemment, la critique est la seule à déceler un problème, pour le buzz, en plus. Les spectateurs ne voient jamais le mal, jamais. La nouvelle devise de la comédie française : Criticum fragile est, publicum solidum est. Si le film vous dérange, attention : vous êtes sans doute un critique qui s’ignore.

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Défendra L'Amour Braque sur un champ de bataille. Mourra donc bêtement.



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