Story

Published on juin 8th, 2017 | by Jeremie Marchetti

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QUEER CHAOS STORY

Mais pourquoi, encore et toujours les années 80? Parce qu’il s’agit sans conteste d’un sacré vivier chaos, et assurément le plus clinquant, le plus passionnant, le plus ébouriffant, bien loin de nos mornes années 2000/2010. Ainsi, quoi de plus chaos que la tornade queer qui s’abattit sur cette décennie, bien entamée par l’irruption Disco (qui était le genre gay number one alors)? On ne gueule pas encore sa sexualité sur les toits, le Sida fait peur, mais on se débrouille pour signifier les choses, entre les lignes ou pas. Chaos is Queer & Queer is Chaos. Aussi simple que ça.

Nous voilà au royaume du pop/rock. Et les années 80 n’ont pas fait les choses à moitié en bousculant totalement les codes de la masculinité, déjà bien triturés durant la décennie précédente: la new-wave affiche des mines troubles, androgynes, moites, qui chassent une certaine idée du mal alpha. C’est sans aucun doute le sillage laissé par David Bowie qui avait alors arrêté les ambiguïtés en tout genre. Les eighties, c’était la célébration des garçons fragiles, qui se maquillent et qui pleurent, des voix graves perchées sur des corps frêles: Depeche Mode, The Cure, Human League, Duran Duran, Alphaville… King de la confusion des genres, Prince joue la diva folle mais emballe toutes les demoiselles imaginables. Dans les coulisses, l’homme était cependant moins gay-friendly qu’on pouvait l’imaginer: preuve que l’androgynie est un style, une révolte, mais pour certains, on s’arrête là, merci monsieurjenemangepasdecepainlà. Bon.


En France, on pousse le bouchon comme on peut, gentiment, mais sûrement : Cherchez le garçon de Taxi Girl suinte la gaytitude par tous les pores et Indochine scande Troisième Sexe, tube qui pourrait résumer à lui seul toute la confusion genresque d’une époque. Alors que le ténébreux Jean Guidoni chante plus d’une fois le thème de l’homosexualité dans ses chansons, Serge Gainsbourg tourne un peu autour du pot lorsqu’il sort Love on the beat (et sa fameuse pochette transgenre), évoquant alors ses expériences bisexuelles (inventées ou pas d’ailleurs). Dans l’émission Sexy Folies, où les stars du Top 50 venaient causer cul, Marc Lavoine parle ouvertement de sa bisexualité (la susurrant aussi dans la chanson Tu me divises par deux), ce qui relève d’une première dans l’hexagone. Au Top 50, l’addition gueule d’ange + Mondino + Gaultier = Cargo de nuit, hommage certes plus allusif qu’explicite à Querelle, mais que oui quand même. Bizarrement, Axel Bauer cessera d’être intéressant après ça (même s’il tentera une nouvelle embardée dans le pseudo sulfureux avec le sympa Éteins la lumière).

Puis arrivent les assumés, les dur à queer, qui ne rechignent pas: presque tous en provenance d’Angleterre. Terre promise, terre pédé. Chez Soft Cell, des étoiles viennent emmerder un éphèbe dans le clip de Tainted Love et on glisse quelques jeunes femmes dans le décor du giga-queer Say Hello, Wave Goodbye pour faire illusion: son chanteur Marc Almond continuera sa carrière solo en invoquant toute l’imagerie gay imaginable (duo avec Marie-France, collaboration avec Pierre & Gilles…).

Jimmy Somerville chante la détresse du gay provincial dans l’universel et indémodable Smalltown Boy et fait danser tout le monde avec sa voix d’angelot castra, avec Why ou sa reprise de You Make me Feel, chanson qu’on devait à THE icône gay disco, Sylvester. Frankie goes to Hollywood scandalise le monde entier avec le clip de Relax, tube à l’honneur de ceux qui ne devraient pas jouir trop vite. Entre Cruising et Satyricon, l’orgie gay signée Bernard Rose (qui avait fignolé aussi des clips pour Somerville) ne passa pas les écrans de télévision. Too much chaos.

Les Pet Shop Boys, sous leur allure de garçons sages, feront leur chemin de drague musicale : ils s’attirent les faveurs de Derek Jarman (pour le clip de It’s a sin), de Ian McKellen (en vampire dans le clip de Heart), de Liza Minelli ou de Dusty Springfield. Même le clip de Domino Dancing ressemble à une leçon d’homo érotisme (avec une fille en robe moulante pour faire bouclier). Ils reprendront Go West, un vieux hit des Village People, en l’arrangeant à la sauce «chœur de l’armée rouge». Depuis, la chanson est devenue un hymne de footeux, tout comme un certain I Will Survive. Hey pssst, on leur dit ou pas?

Mixant les genres jusqu’à plus soif, Boy George dérange, intrigue et emballe le hit parade: dans Do you really want to hurt me, il effraye toute la populace coincée d’une piscine municipale. Hilarious. Son pote Marilyn frappe encore plus fort: dans le clip de Calling your name, il ferait passer Boy George pour un modèle de virilité. Flamboyant(e), le garçon est un bel exemple d’emporwement queer qui fera d’ailleurs fureur au Japon. Mais sa carrière ne survivra pas, entre autodestruction et retour de bâton homophobe.

Alors que Elton John, à l’époque pas tout à fait sorti du placard, danse à Cannes dans un mémorable et over gay clip de Russell Mulcahy (I Still Standing pour ne pas dire), Freddie Mercury abandonne sa carrure androgyne pour devenir une icône cuir moustache. Sa vie privée est peu mise en avant jusqu’à sa mort il est vrai, mais l’énergie sexuelle du personnage transparaît infatigablement: fée du logis moustachue et bacchus en collant dans I want to break free, ou littéralement noyé dans les hauts lieues queer dans l’incroyablement décadent Living on my Own, c’est quand même là, devant nous. Au rayon «on s’en doutait depuis le début mais pas encore out», Georges Michael enchante les minous minettes en crop top et sourire colgate. Si on cite souvent le clip de Wake me up pour ses outrances kitch très représentatives de l’époque, celui de Club Tropicana semble presque sponsorisé par Cadinot. Et puis comment passer à côté de Dead or Alive et son chanteur Pete Burns, pirate (multi)sexuel jouant à fond la carte de la diva.

Toujours en Europe, qu’en est-il de l’Italo-Disco, soit le royaume du «queer sans faire exprès»? On pourrait s’arrêter longtemps sur la mélancolie des mélodies, les perruques too much, les body fluos, la sexualité floue… mais c’est quand même déjà assez clair. Exemple pour la forme : Den Harrow, chanteur de Bad Boy (!) ou de Catch the fox, minet tout blond dont les pochettes se révèlent parfois plus gays qu’un porno gay. Jimmy Mcshane de Baltimora, emporté par le Sida en 94, est en pleine gueulante dans le méga tube Tarzan Boy. Et que dire de Paul Lekakis, qui chantait «Boom Boom, let’s go back to my room». Tout est là.

Ailleurs, l’îcone johnwatersienne Divine s’émancipe et enchaîne quatre albums au début des 80’s, avec des tubes monstres qui ne passeront guère les frontières. Redécouvrir aujourd’hui des titres comme Walk like a Man ou You think you’re a man, performance comprise, tient de la sidération et de la jubilation totales. Divine, si chaos, so long.

Au rayon phénomène, l’incroyable et insaisissable Klaus Nomi, poulain de David Bowie, décède du Sida au début des 80’s, laissant derrière lui une énigme. Homme ou femme? Humain ou alien? Ses reprises d’opéra cosmiques et bizarroïde (dont un Cold Song qui traversait le À nos amours de Maurice Pialat) faisaient l’effet d’une chantilly glacée dans le cerveau.

Malgré l’agonie du disco, le groupe Boys Town Gang, tout droit venu du quartier gay de San Francisco, réanime la reprise de la reprise de Can’t take my eyes of you, avec un tube imparable. Entre le précédent titre Cruisin’ in the Streets, ode aux aires de drague qui fit un tabac en Angleterre, et la décomplexion totale dans l’iconographie gay, aucun doute sur la provenance de l’objet. Dans le même rayon Hi-NRG, The Weather Girls affolent leur monde avec It’s Raining Men (c’est clair non?) et I’m so excited des Pointers Sisters rend totalement folle: les traces des grandes musiques fiévreuses 70’s (soul, funk, disco) sont encore bien visibles.

Après les garçons fragiles, on redessine évidemment la féminité: impénétrable et masculine, Annie Lennox se taille la part du lion rayon icône lesbienne dans le clip de Sweet Dreams. Garçonne, déesse, chanteuse de cabaret, tapineuse : tous les looks lui réussissent. Dans Who’s That Girl, elle s’embrasse, grimée en homme, alors que Dave Stewart pavane avec des filles ambiguës (où se cache Marilyn, cité plus haut). Suivez-moi ce carré du regard, et hop: en France, Desireless et sa brosse magique voyage voyage sous la caméra de Bettina Rheims (coucou David Caruso dans les figurants). Bien qu’adoptant un look androgyne seulement au début des 90’s, Mylène Farmer évoque le travestissement et la jouissance féminine avec Sans Contrefaçon ou Libertine, et surtout le premier (?) amour saphique dans Maman a tort: après Dalida, elle deviendra la suprême icône gay française de la fin du vingtième siècle. À la fin des années 80, le groupe Mecano (dont le spectre lesbien rôde gentiment autour de sa chanteuse Ana Torroja) voit leur chanson Mujer contra Mujer traduite en France sous le titre Une femme avec une femme et se tape – surprise – un carton. Hypocrisie ou libération des mœurs, on ne saura jamais. Mais on aime.

Si toute cette esthétique décadente a plus ou moins survécu dans les 90’s grâce par exemple aux excès de l’Eurodance (ouiiiiiiiii), on ne peut pas dire autant des années 2000: alors que la scène queer indé fait son petit bonhomme de chemin, rares (voire inexistants) sont les artistes jouant sur leur (homo)sexualité dans la cour du grand public. Pas si ouvert que ça, le placard, quoi…

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Cinéphile déviant, obsédé notoire et italo-disco boy



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