Quartier Interdit

Published on avril 10th, 2016 | by Thierry Conte

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QUARTIER INTERDIT. ZOMBIE. George A. Romero, 1978

zombbbbbDans le monde entier, les morts sont revenus à la vie et attaquent les vivants. Une fois mordus, ceux-ci se transforment à leur tour en zombies. Les autorités tentent d’endiguer l’épidémie. Le seul moyen d’éliminer un zombie est de lui tirer une balle dans la tête. Fran se réveille après une courte pause dans le studio de télévision où elle travaille. Le chaos règne grave. Les équipes envoyées pour réparer les stations relais disparaissent les unes après les autres, ce qui provoque la colère de l’équipe contre la direction. De plus, le personnel chahute l’invité, un officiel qui annonce des mesures radicales et autoritaires pour lutter contre les morts-vivants. Steve, pilote de l’hélicoptère du studio et petit ami de Fran, propose à cette dernière de s’enfuir en volant l’appareil. Au même moment, une unité du SWAT investit un immeuble occupé essentiellement par des Afro-Américains et des Portoricains précaires, qui refusent, comme l’exige la loi, de détruire les corps de leurs proches. L’intervention tourne mal : des policiers et des civils sont tués, notamment parce qu’un des membres des forces de l’ordre, ouvertement raciste, ne se contrôle plus. Après avoir éliminé les zombies qui étaient parqués dans la cave, Peter fait la connaissance d’un de ses collègues, Roger. Celui-ci, ami de Steve qui doit s’enfuir avec lui, propose à Peter de les rejoindre. Le groupe des quatre fugitifs quitte donc la ville pour trouver un refuge.

Réalisé dix ans après La nuit des morts vivants, ce second volet de la saga horrifique de George Romero met en scène des personnages de rien qui tentent de survivre face à une horde de zombies maléfiques et prêts à tout. Mais avec plus de moyens, le résultat est encore plus explosif. Sommairement, Zombie raconte l’envahissement progressif de la Terre par des zombies qui se nourrissent de chair humaine. Un noyau de résistants vont essayer de les combattre, mais ça ne sera évidemment pas chose facile… Si l’histoire paraît typique, le traitement l’est moins. Ne serait-ce que dans les personnages qui ne répondent pas aux critères archétypaux du genre, à tel point que Romero transcende cette dimension caricaturale où les personnages sont rangés dans des fonctions de stéréotypes. L’exemple le plus flagrant demeure les celui des deux héros du film qui eux-mêmes sont des paradoxes ambulants.

Buddy-movie avant l’heure, Zombie donnait l’occasion de réunir un duo où deux coéquipiers – un blanc et un noir – mettent leurs efforts en commun pour sauver la planète. Pour l’époque, cette caractérisation des personnages est novatrice, et ce, même dans les détails les plus subtils. Par exemple, ceux qui ont toutes les qualités pour survivre sont en fait ceux qui échoueront en premier, à l’instar du coéquipier blanc a priori infaillible qui bute sans vergogne et semble se sortir sans problème de toutes les situations ou du coéquipier noir qui n’arrive pas à masquer ses sentiments (ses larmes au début) ni à tirer plus vite que son ombre (il sera épaulé par son coéquipier). Le film n’hésite alors pas à souligner les faiblesses de chacun. Les personnages de la femme et du coéquipier black sont assurément les plus complexes du lot. Ce sont les seuls à subir une évolution tangible ici : la femme passe du statut de potiche qui panique pour un rien (impressionnante séquence liminaire sur mur rouge) à celle qui accumule les expériences pour au final s’en tirer dans les meilleurs conditions. Au départ, les membres de l’équipe la considèrent comme quelqu’un de trop sensible pour le monde tel qu’il est, alors que petit à petit, elle parvient à prouver qu’elle est la meilleure de tous. Le coéquipier black, lui aussi, est a priori le personnage le plus fragile. Il va apprendre lors de son périple que l’important n’est pas de vivre mais de survivre. Une scène magnifique montre la métamorphose de son pote en zombie (ce dernier est caché sous une couverture). Tout passe par la simple expression du regard : cette montée de l’angoisse, de l’oppression, du stress, est renforcée par la télévision dont le volume devient de plus en plus fort. Progressivement, on perçoit le visage désincarné de l’ami qui, par son regard blafard, semble demander à son camarade de le tuer. Un peu comme Jeff Goldblum dans La mouche de David Cronenberg où ce dernier place directement le fusil sur son front pour que sa femme tire. Incidemment, cette séquence est une belle démonstration des vertus de l’ellipse. Si Romero abat les zombies et montre sans problème leurs tronches de déterrés ensanglantés, il sait également rester pudique concernant les sentiments : la mort de l’ami, par exemple, est suggérée par un bruit (le coup de feu) et le hors-champ (la douleur est perceptible par les visages des deux autres membres du groupe).

On se dit que ce décès douloureux rendra le coéquipier noir plus fort pour affronter la horde de zombies qui errent dans le centre commercial mais là, encore, les apparences sont trompeuses. Progressivement, le personnage se replie sur lui-même et se demande si cela vaut encore la peine de vivre dans un monde en proie aux forces du mal. Si, vers la fin, son inaction peut sembler inquiétante, elle traduit en fait les inquiétudes et les turpitudes d’un personnage en panne de lui-même. Cela le poussera même à ne plus vouloir s’enfuir et au retranchement extrême, voire au suicide. Mais la vie est plus forte que tout : au moment de tirer, l’homme reprend conscience et rejoint la femme dans l’hélicoptère. Et alors la vie, elle-même, devient plus importante que la survie… Ici, les zombies ne sont pas des êtres pathétiques conscients de leur condition, mais des monstres assoiffés de sang et de chair fraîche qui «reviennent sur Terre parce qu’en Enfer, il n’y a plus assez de place». À ce sujet, les maquillages de Tom Savini (qui fait un caméo en motard dans le film) sont d’une efficacité à toute épreuve. En dépit de quelques gags disséminés ça et là, n’oublie jamais de se poser les bonnes questions face aux situations : qui est avec qui ? Et si parmi le groupe se cachait un zombie ? Et si l’un d’entre eux devenait un zombie, que se passerait-t-il ? Dans le film, les protagonistes se trouvent dans un monde apocalyptique où il n’y a plus de loi ni de morale. Lorsque ces derniers débarquent dans un centre commercial a priori désert, ils se donnent le droit de profiter des lieux. Par exemple, ils s’amusent à des jeux vidéos en tirant – virtuellement – sur un écran, comme ils le feront – concrètement – sur des zombies. Et Romero place discrètement une critique des plaisirs capitalistes et de notre société de consommation qui croit qu’avec l’argent, on peut tout s’offrir.

Le rôle de la musique de Goblin (compositeurs attitrés de Dario Argento) accentue la folie et l’étrangeté de certaines scènes. Elle provoque des effets particuliers qu’on ne retrouve que dans les films du maître du giallo. Certains morceaux musicaux semblent aussi incongrus que le Flash of the Blade, des Iron Maiden dans Phenomena (1985), où l’inestimable Jennifer Connelly tentait de démasquer un vilain tueur en série qui sévissait dans un pensionnat de jeunes filles. Les rebondissements étant fous (souvenez-vous de la révélation du tueur dans Phenomena), cela met ainsi en valeur la tonalité grotesque d’une narration dont le principal dessein est d’échapper aux conventions du genre. Mais si le résultat est distrayant – et même plus – à l’écran, il faut savoir que la réalisation de ce chef-d’œuvre n’a pas été faite sans difficulté. La majeure partie des problèmes concernant Zombie reposait sur le montage.

A sa sortie, le film a subi deux montages différents : un américain, réalisé par Georges Romero et un autre – européen – par Dario Argento, alors producteur. Tout le monde sait que ces deux cinéastes ont des personnalités fortes et contrastées. Ce qui devait arriver arriva : ils n’ont pas pu s’entendre sur une version définitive du film. La version d’Argento est plus longue de vingt minutes, mais paradoxalement, elle n’est pas plus violente ni même traumatisante. Elle se focalise davantage sur les excès gore tandis que celle de Romero tente d’approfondir les personnalités. Incidemment, on se rend compte que cette différence de montage tend à influer sur notre perception du film. Si on regarde les deux versions du film, on se rend compte qu’elles ne disent pas les mêmes choses des personnages et ne véhiculent pas les mêmes messages. Toute la richesse d’une œuvre visionnaire.

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Je me lève, je respire, je vis, je dors, je ris, je pleure cinéma. Donc je le critique. Avant au PLUS. Maintenant sur CHAOS REIGNS. Pour toujours.



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