Quartier Interdit

Published on septembre 12th, 2017 | by Jeremie Marchetti

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QUARTIER INTERDIT. SHOCK TREATMENT. Jim Sharman, 1981

Comme tout genre connaît ses limites et ses accidents, le film musical a connu une drôle de tournure à la fin des 70’s, enchaînant les suites peu recommandables et les projets improbables qui sont devenus cultes pour les plus zinzins d’entre nous. Citons donc dans la joie et l’allégresse The Apple, Can’t stop the music, Sextette, Grease 2, Staying Alive, Sgt Pepper’s Lonely Heats Club Band, The Wiz, The Pirates of Penzance… Ouf, on a le choix. Mais on pourrait aussi y inclure sans hésitation Shock Treatment, suite officielle et oubliée de The Rocky Horror Picture Show, chef-d’œuvre exsudant du culte à des kilomètres qui, pourtant, ne demandait aucune (de suite). Jim Sharman et Richard O’Brien rempilaient avec la Fox et se crasheront avec pertes et fracas: le film n’a connu qu’une exploitation minime en dehors des États-Unis (en Allemagne et en Australie, pour être précis) avant de connaître un tout petit statut culte tardif. Eh oui, figurez-vous que la plus grande comédie musicale des 70’s a bien une suite. Et ce n’est pas sale du tout.

On ne cachera pas d’emblée que le résultat n’a rien du niveau de son prédécesseur, raison pour laquelle on l’a sans doute enterré vite fait. «It’s not easy to having good time» comme dirait Frank. Cependant, s’il y a bien une chose qu’on ne peut pas reprocher à O’Brien, c’est d’avoir refusé de faire la même chose: point de cauchemar érotique ici, point d’orgies bisexuelles, mais un résultat drastiquement opposé à son prédécesseur, volontairement fait de bric et de broc, d’hommages et de collages. Shock Treatment évoque davantage les nombreux et alarmants films de SF servi par Hollywood durant les 70’s, et dont on mesure un peu plus l’impact sur notre actualité.

Dans l’introduction de Rocky Horror, lorsque Brad & Janet claironnaient leur amour dans un cimetière de carton-pâte, on apercevait des panneaux publicitaires ventant les mérites de la ville de Denton, «home of happiness». C’est donc là-dessus que va reposer le postulat de cette fausse/vraie suite, puisque aucun des événements du premier film ne sont évoqués. Sous son cœur chaleureux, Denton est un simulacre de ville; en réalité, c’est un gigantesque plateau tv qui hypnotise ses téléspectateurs et les gave d’émissions où l’on switche de sujets comme de comédiens… qui n’en sont pas. En visite sur le plateau, les braves Brad & Janet deviennent les victimes de cette fake society: on se débarrasse de Brad, balancé alors en traitement de choc, alors que Janet devient une star à l’ambition dévorante. D’en haut, le tout puissant Farley – qui ressemble étrangement à Brad – lorgne sur la jeune femme, cigare en bouche, et fourre son œil partout en bon Big Brother.

Il est franchement surprenant de voir une œuvre de 1981 s’attaquer aussi vivement et précisément aux dérives de la télé-réalité, à une époque où celle-ci n’existait pratiquement pas. On manipule, on accessoirise, on dégage. On titille les frustrations et les égo de chacun: le public est là, dormant à même le plateau, et il en veut toujours plus, et ça tombe bien, car personne n’est irremplaçable ici. Denton est bâti sur sur la base du conformisme, du sourire plein de dents, le tout généreusement nourri par les sponsors (dont certains logos évoquent littéralement la croix nazie!). A l’époque, Reagan débutait sa présidentielle, et c’est étrangement l’Amérique Trumpiste auquel on pense constamment à la revoyure, le mégalo Farley allant jusqu’à être une caricature totalement involontaire de bad Donald. Fascinant, oui, c’est le mot. Et que dire du numéro de Thank god I’m a man, le chant du masculiniste moyen, qui résonne à une époque où on peut balancer en prime-time un reportage sur de piteux stages de virilité? Shock Treatment est drôlement actuel, et gentiment acide.

Si on peut dire adieu à la Janet pétillante et naïve de Susan Sarandon, celle incarnée par Jessica Harper détonne par son énergie et son charme: l’enchaînement des numéros de Little Black Dress et de Me of Me est à ce titre, franchement jouissif. Son rôle de housewife devenant megastar du jour au lendemain tisse un curieux pont avec la Phoenix de Phantom of the Paradise, le grand frère au rayon culte de The Rocky horror picture show. Pour ce qui est des fidèles au premier film, O’Brien, Patricia Quinn et Little Nell reprennent sur service en médecins fêlés (mais pas assez), tandis que l’inimitable Charles Grey prend du galon avec davantage de présence. Seulement voilà, si Shock Treatment est plutôt intelligent, bien filmé, et parfois inspiré (le très beau Looking for Trade et ses hallucinations néons, Lullaby et sa berceuse filmée comme un De Palma), il perd hélas deux qualités certaines de son prédécesseur: son insolence coquine et son humour. Pas franchement drôle, pour ne pas dire pas du tout, Shock Treatment est bien sage, sans compter qu’il faut supporter les numéros affligeants de Cliff de Young (qui joue deux personnages…) et de Barry Humphries en présentateur excentrique. Autant dire que ça manque de Tim Curry, qui avait à l’époque poliment refusé plusieurs rôles potentiels.

Reste le centre névralgique du film: la musique. Et, sur ce point, zéro inquiétude: les chansons de O’Brien sont géniales, entraînantes, malignes, catchy. C’est ce qui donnera envie aux cinéphiles de revenir sur ce Shock Treatment: un peu malade, un peu visionnaire, pas très bien écrit mais quand même bien sympathique.

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Cinéphile déviant, obsédé notoire et italo-disco boy



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