Quartier Interdit

Published on novembre 23rd, 2017 | by Jeremie Marchetti

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QUARTIER INTERDIT. LA SECTE. Michele Soavi, 1991

Parrainé tout d’abord par Joe d’Amato avec son grandiose Bloody Bird, Michele Soavi devient le poulain de Dario Argento durant la pire période du cinéma d’horreur italien. Au milieu de réalisateurs agonisants, il sera le seul à tirer son épingle du jeu, lui qui a slalomé parmi tous les grands bisseux du genre, s’imprégnant de leurs artifices pour en livrer son propre style. Mais le nom d’Argento déborde, aussi bien sur le plateau que sur l’affiche, et la réalisation de Sanctuaire, qui sera donc un pénible film de commande pour Soavi (et ça se sent un peu pour tout dire), ne se passe pas si bien que ça. Étrangement, on remarquera beaucoup moins son film suivant, toujours une commande produite par Argento, mais nettement plus «contrôlée» par son auteur. En France, le film sera boudé par les salles obscures et atterrira directement en vidéo après un passage à Avoriaz (ce qui fut le cas aussi de Sanctuaire), arriverderci amore. Et pourtant…

Dieu sait si le point de départ de La Secte n’est guère excitant: une nouvelle variation de Rosemary’s Baby où une institutrice solitaire trouve le moyen de se faire courser par des satanistes en goguette. La direction prise par Soavi est alors à mille lieues du film de Roman Polanski, offrant même une évolution cohérente aux suppôts du Malin: le film débute dans un désert de sang et de plumes, où une bande de hippies se font rétamer par un gourou tendance Charles Manson après avoir papoté autour de Sympathy of the Devil. Héritage cohérent. Quelques décennies plus tard, un curieux vieillard ne pouvant se séparer de ses curieuses gouttes oculaires, débarque violemment dans la vie de l’héroïne, incarnée par Kelly Curtis, sœurette moins bankable et rarissime de Jamie Lee Curtis.

Pour se distinguer d’un modèle encombrant, Michele Soavi lâche tout, délaisse la grossesse panique et se lance à corps perdus dans une aventure bizarre où il est très difficile de deviner la suite des événements. Plutôt que de se réclamer de la vague des bondieuseries américaines, La Secte délaisse les oripeaux catho et s’incarne dans un jeu de pistes à la Lewis Caroll, avec lapin blanc, trou sans fond (ou presque) et symbolisme déglingué où se bousculent cercueil liquide, visage arraché, oiseau violeur et linceul envoûté. L’héroïne est une Alice glissant dans un pays de merveilleuses horreurs, soit une figure qui n’a jamais réellement quitté le réalisateur dès lors: l’héroïne de Bloody Bird, qui s’appelait évidemment Alice, voyait elle aussi un décor quotidien (un théâtre) se changer subitement en dimension parallèle au contact d’une figure mi-humaine mi animale (le bad guy Irwin Wallace et son masque de hibou). Même chose dans Sanctuaire où la petite Asia Argento incarnait le seul personnage innocent et attachant du métrage, une autre petite Alice concluant le récit en découvrant à son tour une fissure prometteuse dans le sol. Bref, toujours une idée de fuite, de dégringolade et d’ouverture vers un ailleurs, qui changera une vie à tout jamais.

Onirique jusqu’au bout des ongles dans La Secte, Soavi joue avec une matière faite de rêve, piquant l’inconscient du spectateur avec des images aussi étranges que ce gigantesque arbre où tintent des centaines de bijoux. Aux pierres ancestrales de Sanctuaire, La Secte se tourne vers la nature, film aquatique qui plus est, tant l’eau devient pulsion de vie et de mort, incarnation du mal (comme dans Prince des ténèbres et… Sanctuaire, forcément). La couleur s’intensifie et circule alors, contaminant éclairages et décors (par exemple, les blouses bleues des médecins). Tout est question de sensation, comme chez Fulci, comme chez Argento; ce que le compositeur Pino Donaggio prolonge avec un score de chœurs langoureux, qui sifflent et soupirent à loisir. La distance avec ses maîtres, Soavi la trouve dans un lyrisme inattendu, comme cette conclusion, quelque part aussi naïve et optimiste que celle d’un conte.

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Cinéphile déviant, obsédé notoire et italo-disco boy



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