Quartier Interdit

Published on novembre 22nd, 2017 | by Jeremie Marchetti

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QUARTIER INTERDIT. SANCTUAIRE. Michele Soavi, 1989

Quelque part au Moyen-âge, des chevaliers teutoniques rasent un village sous prétexte qu’il s’agit d’un lieu maudit: sur ce charnier béni dans l’urgence et le sang, une église sera construite, une gigantesque croix dans les fondations empêchant toute propagation du mal. Jusqu’au jour où, bien évidemment, la protection s’effondrera: un mécanisme s’enclenche alors et bloque l’entrée de l’église, forçant les visiteurs et les ouailles à rester dans le bâtiment, à la merci d’un envoûtement collectif.

Hit des salles et des vidéos-clubs, le diptyque des Demoni donnera raison à la place toute puissante de Dario Argento au poste de producteur, quitte à grignoter un peu la place de l’homme initialement aux commandes. Lamberto Bava jette alors l’éponge, et un Demoni 3 se dessine, projet avorté, improbable et très ambitieux où les passagers d’un avion, ayant survécu à l’invasion des diablotins sur notre terre, s’abritent dans une cathédrale en ruine.

Élève appliqué et inspiré de l’école du bis, Michele Soavi se retrouve à la tête de cette commande qui ne l’enchante absolument pas: le scénario est revu de fond en comble, ne subsistant que vaguement l’idée de l’édifice religieux et des possessions maléfiques, pour l’amener vers son univers partagé entre le néo-gothique et l’onirisme sensoriel. La présence d’Argento, envahissante, lui laissera alors un goût amer, tout comme le résultat final. Seulement, même un Soavi usurpé et en petite forme, ça reste du Soavi: on sent à tout moment l’envie de claquer la porte, de passer à autre chose, de finir une scène pour passer à la suite. Sanctuaire est donc clairement un film boiteux mais dont la singularité fait aussi indéniablement partie de ses qualités. Visuellement, on est alors à milles lieux de la concurrence en Italie, et pour ainsi dire même de la concurrence de l’époque, qui commençait à s’essouffler généreusement. C’est le refuge absolu, le rempart contre le mal, qui sert ici de tabernacle satanique; ce qui en soi a quelque chose de délicieusement neuf et blasphématoire.

Livre d’images somptueux, Sanctuaire se laisse porter par un script à l’abstraction prononcée, où il n’existe pour ainsi dire aucun personnage principal: un chercheur possédé et une restauratrice comme objet du désir, un sacristi à demi-fou et sa petite fille (malicieuse et toute jeune Asia Argento), un prêtre sceptique et un gardien du temple patibulaire (Feodor Atkine reprend le même rôle que celui qu’il tenait dans Le Nom et de la Rose!), puis une galerie de victimes toutes désignées (une mariée, des écoliers et leur maîtresse, un couple de motards). Désintéressé par toutes ces âmes, Soavi fait courir sa caméra dans les cryptes moites, s’imprègne d’une imagerie évoquant les gravures médiévales ou même la fantasy de Boris Vallejo.

Le réalisateur du futur Dellamorte Dellamore filme des saynètes dont la beauté obscure évoque parfois La Forteresse noire: un gamin prenant l’apparence de son camarade, une fontaine envoûtée provoquant une soif irrésistible, des tripes exposées à la ville endormie, un démon cornu chevauchant un demoiselle, une vieille cinglée sonnant les cloches avec la tête décapité de son mari, un amas de corps surgissant du sol… Même lorsque c’est dénué de cohésion dramatique, il y a un trouble caverneux qui circule dans les veines de Sanctuaire, une bizarrerie accentuée par le score tout aussi bordélique de Keith Emmerson, d’où surgit une reprise de Flow de Philip Glass traduisant fièvre cosmique et chaos mental. Oui, il faut avouer que tout ça n’est pas si mal…

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Cinéphile déviant, obsédé notoire et italo-disco boy



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