Quartier Interdit

Published on octobre 7th, 2017 | by Geoffroy Christ de Denis

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QUARTIER INTERDIT. REFLECTIONS OF EVIL. Damon Packard, 2002

Après avoir vécu plusieurs années de petits boulots humiliants en habitant une tente, puis sa voiture, de manière à financer ses courts underground, Damon Packard mérite sans aucun doute le titre de passionné du septième art. Début 2000, suite au décès d’un proche il hérite d’une somme d’argent suffisante pour pouvoir mettre en image sa vision malade et lucide d’un monde qui va mal, très mal, un cri intitulé Reflections of Evil.

Bob, trentenaire obèse accro au sucre, parcourt un Los Angeles paranoïde en tentant de vendre des montres-bracelets et des casques de baladeurs à des passants qui n’en veulent pas. Il est témoin des tantrums de badauds désaxés et visité par le spectre de sa sœur, morte au début des années 70 après une surdose de PCP.

Packard écrit, réalise, monte et tient le premier rôle de ce film qu’il décrit comme un compte rendu du niveau de colère, de peur et d’hostilité auquel l’américain moyen est sujet. Un bilan de la tension négative à laquelle les citoyens, les médias et ce qu’est de-venue la culture participent en alimentant toujours plus l’univers en bad vibes, jusqu’à ce que la population atteigne l’amok.

Entre la satire et l’horreur, Packard illustre un malaise bizarrement très familier; la brutalité du quotidien, vive, absurde, déconcertante. Comme lorsque Bob rate son bus, fulmine, rate de nouveau son bus, se jette au sol de rage, s’ouvre le crâne et convulse frénétiquement. Une explosion d’angoisse jubilatoire par sa justesse, le mauvais trip journalier est hystérisé jusqu’a déflagration.

La boîte crânienne de Bob sera fendue à d’autres moments, comme s’il s’agissait d’un geste exutoire, une catharsis éclaire, sans conséquences, qui devient un gag du même type que la mort impossible de Kenny dans South Park. Un acte répété, compulsif, qu’on retrouve dans la boulimie enragée de ce personnage qui mange comme il existe, au rythme exténuant d’une ville tarée. Bob porte sa surcharge pondérale, enveloppée dans plusieurs couches de vêtements informes comme sa croix. Lesté comme une mule, il se traine maladroitement avec un sac qui, comme lui, semble prêt à craquer, il suffoque et semble à deux doigts de l’infarctus. Une incarnation de l’effondrement physique et mental. L’inconfort règne jusque dans son rapport à la nourriture, les aliments du réfrigérateur émettent des bruits scatos lorsqu’il les touche pour finalement les remettre en place, les yeux hagards, l’air dégouté.

On suit l’errance de ce patapouf hors de lui, foirant toutes ses actions, jusqu’aux plus minimes, cumulant la frustration d’un parapluie qui s’ouvre à l’envers, des menaces de clochards schizos, des flics qui l’arrêtent. Agression constante qui devient d’une drôlerie horriblement oppressante lors d’une scène pendant laquelle Bob se fait aboyer dessus par un, deux, puis une armada de chiens, qui tous semblent le détester du plus profond de leur âme. L’univers entier paraît au bord de la folie meurtrière grâce à un travail de l’image, du son et du montage faisant de Reflections of Evil un film synesthésiquement diabolique. Les dialogues et bruitages sont redoublés, altérés, renforçant le sentiment d’irréalité de ce qui est montré dans un style quasi-documentaire.

Chaque élément constitutif du monde est perçu comme une menace, jusque dans le ciel avec le passage incessant d’hélicoptères qui surveillent on ne sait trop quoi. Une paranoïa fidèle au contexte post 11 septembre du tournage et aux balbutiements d’un conspirationnisme qui ne fera dès lors que croitre.

En plus d’être un coup de boule à la face d’une société qui meurt au ralenti, Reflections of Evil est un hommage au cinéma des années 70-80 – par conséquent un doigt d’honneur à la production hollywoodienne d’aujourd’hui. Attitude affirmée lors d’un flashback qui nous emmène à la rencontre d’un jeune Steven Spielberg sur le tournage de Something Evil. Un tribut qui passe aussi par un recours incessant à la citation et au détournement des TV movies chers au réalisateur, faisant état d’un talent rare pour l’association d’idées et de troubles mentaux plus ou moins inquiétants. Packard morcelle les pubs rétro d’ABC pour les disséminer comme des flashs lysergiques parmi ses propres images, offrant un résultat à se tordre de rire ou d’effroi. C’est le cas lors de cet autre détournement, musical cette fois, où il filme les tweakers de Skid Row, hurlants dans le vide, les yeux fous, vomissant du sang sur les trottoirs avec en fond le We Only Just Begun des Carpenters. Un dark psychédélisme qui se veut tout de même souvent beau comme lors du flash back où la sœur de Bob revisite en slow motion sa propre mort comme une hallucination en day glow. Certains de ces passages oniriques satanisants sont d’ailleurs filmés en super 8, de quoi ranimer la nostalgie que possède le grain des films de Fulci.

La traversée de Bob dans ces limbes peuplées de clochards et de chiens hurleurs s’apparente à une longue crise psychotique qui s’achève magistralement dans le parc à thème des studios Universal. Le cauchemar se poursuit sur grand écran pour mieux dire combien la laideur du capitalisme a contaminé notre imaginaire et qu’il n’y a plus qu’à faire comme notre héros; regarder les bandes annonces du Seigneur des anneaux et de Stars Wars dans le noir tandis qu’un inconnu maléfique se masturbe derrière nous.

Packard réalise un grand film sur la folie ordinaire, mais le vrai clou du spectacle reste encore le destin qu’il a offert à son œuvre: l’envoyer gratuitement à ceux qui en demandaient une des 23000 copies. Mieux, il en a posté une partie dans les boites aux lettres du gratin hollywoodien. Packard se voit désormais banni à vie des studios Universal pour y avoir tourné sans autorisation. Never let go your dreams.

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