Quartier Interdit

Published on septembre 11th, 2017 | by Jeremie Marchetti

0

QUARTIER INTERDIT. MOI, CHRISTIANE F., 13 ANS, DROGUÉE, PROSTITUÉE… Uli Edel, 1981

Trainspotting pour les 90’s, Requiem for a dream pour les 2000’s. Pour aujourd’hui, on ne sait pas trop encore, et on s’en fout: bref, le drug-movie générationnel, le spot anti-drogues surfant sur les modes et m’as-tu-vu, c’est ici, là-bas, plus loin. Les ado des 80’s, eux, se rappellent plutôt de Moi Christiane F, adaptation d’une petite bombe nocive qui avait déjà brûlé tous les bacs de librairies alors. Venu de la télé, Uli Edel se plie aux exigences et livre un film marquant, à défaut d’être un véritable chef-d’œuvre. 10 ans plus tard, on fera d’ailleurs recracher à ce cinéaste le même fiel avec l’adaptation de Dernière sortie pour Brooklyn de Hubert Selby Jr: encore du glauque 4 étoiles qui attire l’attention et joue avec le feu.

Revenons à notre petite Christiane, dont l’histoire véridique fut en effet publiée dans une retranscription choc qui fera d’elle à la fois une icône et une bête de foire dans son pays natal. Le film sera finalement réalisé peu de temps après les événements, et tourné évidemment dans les mêmes lieux, à savoir la gare du Zoolofischer Garden, où se bousculaient désœuvrés, junkies et prostitués. Christiane F, 13 ans, bientôt 14, est une ado qui souffre en silence du divorce de ses parents, se tournant vers d’autres curiosités, d’autres envies. Elle prend l’habitude de traîner avec sa meilleure amie au Sound, la discothèque berlinoise à la mode. Petite chose aux longs cheveux, Christiane se cache derrière les gens, se faufile dans les couloirs, espère un regard, mais repousse les avances trop pressées. Elle croise un soir Detlev, un giton pasolinien qui l’électrise par son regard désolé. Et en amour, qu’est-ce qu’on peut faire comme conneries: gobeuse fébrile d’acides, Christiane refuse d’abord de croire que pratiquement tout son entourage est féru d’héroïne, avant de céder pour ne pas se dégonfler face à son crush. Lorsqu’elle apprend qu’il se prostitue aussi, petit à petit, impossible de revenir en arrière: accro, les deux amants traquent le moindre billet, la moindre occasion pour réunir leur dose. Christiane, petite Christiane, tu es en enfer, et tu ne le sais pas.

Pas du genre finaud, Edel nous balance l’horreur du monde à la gueule, sans génie, crûment, dans une complaisance presque légitimée par la véracité du récit – on a dit presque. À le revoir aujourd’hui, le film prend l’allure d’un documentaire ou d’un mondo, avec ses figurants évidemment recrutés sur les lieux mêmes, son Berlin spectral et glacé, magnifié (ou écorché?) par la très belle photo de Jurgen Jurges, qui travailla sur d’autres films très ACHTUNG ACHTUNG (Allemagne mère blafarde, La femme flambée, La tendresse des loups ou Funny Games). Il y a un charme indicible, tordu, crapoteux, mais évident dans ces vignettes du désespoir, avec deux comédiens à la beauté angélique, qui ne cessent de dépérir scène après scène. Dans le cinéma de la discothèque où se rend Christiane, la projection de La nuit des morts-vivants retentit comme une prophétie. Un Berlin zombie qui n’a encore vu son mur tomber, un Berlin qui attend, qui voit sa jeunesse crever. Le sacré bonus de Christiane F, c’est aussi son argument commercial number one, à savoir la présence de David Bowie dans son propre rôle. Pendant quelques instants, avant l’hécatombe, les aiguilles rouges et les visages creusés, il y a cette Christiane qui sourit face à une affiche fraîchement collée, qui range son second vinyle de Changes sur une étagère, qui attend son maître, sa lumière, dans un stade remplie. Elle le verra, et nous aussi, dans un halo aveuglant, faisant rugir Station to Station au micro. L’espace de ces moments là, on se revoit, fan d’un des plus grands, on revit là, devant la scène, dans cette fosse, avant le néant. À la fin, comme Christiane, ce sera trop loin, comme un songe déjà oublié. «We can be Heroes». Pas cette fois David, pas cette fois…

Spread the chaos

Tags: ,


About the Author

Cinéphile déviant, obsédé notoire et italo-disco boy



Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Back to Top ↑

error: Chaos Reigns !