Quartier Interdit

Published on mars 13th, 2017 | by Jeremie Marchetti

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QUARTIER INTERDIT. L’UOMO, LA DONNA E LA BESTIA. Alberto Cavallone, 1976

Que sait-on d’Alberto Cavallone? Pas grand chose hélas. Un homme de scandale dont les traces se sont évaporées avec le temps. Même à une époque où le cinéma était excès, Cavallone était peut-être allé trop loin. Des films jusqu’au-boutistes, malades, surréalistes, qui ont gardé toute leur capacité à choquer: Afrika, Blue Movie, Blow Job… des œuvres énigmatiques et (quasi) introuvables. Un film perdu plus loin (Maldoror, qui semblait plus s’inspirer de Lautréamont que l’adapter), et une fin de carrière sous le signe du porno glauque et malsain (Il nano erotico et Pat, une donna particolare) : Cavallone n’a pas été béni, sans compter une exploitation au niveau zéro. À croire que personne n’en voulait. Too much chaos pour ce monde.

Il y a quelques années, l’éditeur italien Next Video a sorti des oubliettes Spell – Dolce Mattatoio (littéralement, «doux abattoirs») second titre de L’uomo, la donna e la bestia, avant d’en faire à nouveau une bande rarissime. C’était l’occasion de découvrir ce morceau de choix, très représentatif de l’œuvre du bonhomme, dont la rage et la bizarrerie évoquent les méthodes et l’univers d’Arrabal, autre artiste sauvage déjà cité entre ces murs. Mais peut-être Cavallone est-il plus méchant, plus pessimiste encore et moins poétique. Tout un programme assurément.

L’action prend place dans un petit village italien, comme tant d’autres. On prépare une immense fête: les enfants se bousculent dans les ruelles, on boit (beaucoup), on s’amuse, on trépigne. Derrière tout cela, c’est laid: frustration sexuelle à tous les étages, secrets honteux (un père met en cloque sa propre fille), violences. Un vagabond surgit d’un cimetière et traverse le village: tel l’inconnu de Théorème, il va alors intervenir au sein des foyers dégénérés. Il y a aussi cet artiste communiste, dont la compagne, belle femme, a sombré dans la démence: bloquée au stade de gamine perverse, elle explore sa chair et celles des autres. Ou ce boucher, qui fornique avec sa viande, à défaut de goûter aux nymphettes du coin. Le drame n’est pas loin.

Comme ce personnage superposant un corps écorché vif sur un mannequin de publicité, Cavallone s’intéresse aussi bien à ce qu’il y à l’intérieur de ses protagonistes qu’à l’extérieur. La naissance d’un veau, la décapitation d’une poule, des seins menacés par une paire de ciseaux, la terre du cimetière que l’on remue, la bouffe qu’une protagoniste dévore à même la lunette des WC: tout évoque une nature pourrissante, décadente; la nôtre. Un rapport au monde et au corps très Bataille en somme, auquel le film renvoie en permanence (le gimmick du cri du coq ou la séquence de l’œil de bœuf, empruntés directement à Histoire de l’œil) : un monde régi par ses pulsions primaires, comme bloqué au stade anal, qui palpite dans la crasse.

Quant au décorum de bal du village, aujourd’hui suranné, il plonge les événements dans une tourmente de carnaval, nous rappelant que ces fêtes faisaient (gentiment) sauté les barrières jusqu’ici prudemment établies dans notre vie quotidienne. Quand les festivités s’emballent, le film prend un tour baroque et incantatoire (avec une reprise tonitruante du Hall of the mountain king d’Edvard Grieg) jusqu’à une scène finale impensable, qui rendrait fou de jalousie un Lars Von Trier qui n’aura pas osé faire autant dans son Nymphomaniac. Promis juré chaos.

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Cinéphile déviant, obsédé notoire et italo-disco boy



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