Quartier Interdit

Published on février 8th, 2015 | by Romain Le Vern

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QUARTIER INTERDIT. KINSKI PAGANINI. Klaus Kinski, 1989.

Kinski Paganini est le premier film réalisé par Klaus Kinski himself et le dernier dans lequel il ait joué, deux ans avant sa mort prématurée. Quelque chose d’unique, d’évident et de prémonitoire va avoir lieu devant nous. Pas étonnant que Klaus ait décidé d’incarner le rôle éponyme et d’ajouter son patronyme en premier dans le titre. En vérité, Klaus parlera plus de Kinski que de Paganini. Porté au pinacle comme abhorré, Kinski a commis une identification dangereuse entre sa vie et celle du violoniste et compositeur Niccolò Paganini. Il s’est servi de ce parcours véridique et un peu romancé pour faire littéralement son autoportrait d’artiste controversé et signer de fait une évocation passionnée, à la fois intime et expérimentale.

hiiiiLe casting est représentatif de sa démarche artistique avec pour la partie intime, son fils (Nikolai Kinski, 12 ans à l’époque) et sa femme d’alors (la jolie Deborah Caprioglio-Kinski que l’on reverra très nue un an plus tard dans le génial Paprika, de Tinto Brass) et pour la partie expérimentale, Bernard Blier et même le mime Marceau, dans des rôles brefs et marquants. Que ce soit bien clair, ce biopic n’est pas né sur un coup de tête : Kinski voulait incarner Paganini, au sens propre, depuis une vingtaine d’années. Parce que Paganini, c’est lui, à bien des égards : sa sexualité exacerbée, son dévouement à l’art, son tempérament passionné, son appétence pour l’excès, son goût du scandale etc. Au départ, il voulait confier la réalisation à Werner Herzog avant que ce dernier ne décline l’offre et se brouille définitivement avec lui sur le tournage de Cobra Verde. Paganini est devenu le rôle de sa vie, littéralement, et le film a pris une dimension encore plus forte au moment où il faisait n’importe quoi comme acteur (Nosferatu à Venise, pseudo-suite du chef-d’œuvre de Herzog – si, si, on vous jure).

Au début, on s’amuse de la forme anarchique avec Bernard Blier (dans son dernier rôle au cinéma) qui baragouine de l’anglais super mal, le montage sous coke ou encore Kinski/Paganini adulé comme une rock star par des demoiselles en chaleur sous leurs habits corsetés. Puis l’absence de rigueur, le montage alterné, l’entrelacs de flashback et les situations outrées décrédibilisent un peu la démarche, tendant l’expérimentation vers le salmigondis. C’est un immense foutoir hanté par le tragique auquel manquent une ligne claire, une narration, une dramaturgie. Ici, on est au bord du Grand Guignol, voire en plein dedans (la partie Vénitienne). Comme Paganini était violoniste, que Kinski était Paganini et que les deux étaient des génies incompris, on doit se fader du violon d’un bout à l’autre, jusqu’à l’overdose. A tel point qu’à la fin on a envie de baffer un violon. Ce qui devient ainsi un peu compliqué pour nos yeux et nos oreilles même si on aime bien s’enliser avec Kinski et même si nous sommes tous d’accord pour parler de «film unique», imbitable sans le dénuement, la foi, le cœur de son auteur.

Toutefois, et sans rire, on retiendra de l’expérience sa part troublante, propre au parcours de Kinski, qui justifie à elle seule la présence du film dans cette rubrique. Lorsque, vers la fin, Kinski organise «son propre enterrement» au cinéma et que l’on voit son fils passionnément attaché à son cercueil. La relation père-fils est ce que Kinski Paganini a de plus beau, de plus fou, de plus précieux. Il faut savoir que deux ans plus tard, seul le fils fera le déplacement pour l’inhumation de Kinski à Los Angeles. Ses enfants, ses amis étaient tous brouillés avec lui. Comme si, derrière la folie, Kinski savait déjà ce qui l’attendait et n’était pas dupe. Toute cette passion aurait dû convenir à un festival comme Cannes. Kinski n’avait pas compris pourquoi son ultime chef-d’œuvre n’était pas en compétition cette année-là et en voulait grave à Gilles Jacob…

Soit résumé, en version courte et nawak :

Même avec le nom de Kinski, les distributeurs italiens étaient bien conscients de tenir entre les mains un monument de narcissisme. Ils ont ainsi procédé à quelques coupures ; ce qui provoqua une fois encore l’ire de notre ami l’incompris. Film maudit, aucune sortie VHS et seule l’Allemagne le sortit courageusement dans un double DVD contenant les deux versions (version salles de 84 min et version originelle de 98 min), juste pour satisfaire la curiosité de quelques pervers comme nous.

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C'est en découvrant la scène où le renard prononce un sublime "le chaos règne" dans "Antichrist" de Lars Von Trier qu'il a eu l'idée de créer ce blog.



One Response to QUARTIER INTERDIT. KINSKI PAGANINI. Klaus Kinski, 1989.

  1. Eeguab says:

    J’ignorais tout de cette expérience ultime.

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