Quartier Interdit

Published on mars 13th, 2017 | by Jeremie Marchetti

0

QUARTIER INTERDIT. GIORGINO. Laurent Boutonnat, 1994

On vous le dit et on vous le répète: les films maudits, c’est so chaos. Et leur histoire autant (si ce n’est plus) que l’œuvre elle-même. Dans notre placard «flop mega chaos», voilà ce petit Giorgino, fruit du labeur de Lolo Boutonnat, clippeur ultra cinématographique, torturé et volontiers macabre, qui appelait forcement à quelque chose de plus grand. Le cinéma en l’occurrence, sirène de promesse, également toute désignée pour sa muse Mylene Farmer, si cinégénique, si éthérée, si flamboyante: on voulait voir tout ça sur grand écran, au moins une fois, comme ça. La belle sortait alors de son album L’autre, chef-d’œuvre dépressif absolu citant au détour de certaines chansons Les Diables ou Elephant Man, faisant au passage un duo mythique avec son «jumeau» Jean-Louis Murat: pas vraiment le genre de succès prévisible; mais, à l’époque, on fonce dedans tête baissée, et il n’y avait pas besoin de se peindre les paupières de noir pour en garder un exemplaire à la maison.

Succédant à d’autres fresques hexagonales à la réception catastrophique (Le brasier ou Justinien ou le bâtard de Dieu), Giorgino portait pourtant une ambition pleine, cohérente et rêvée de la part du duo Boutonnat/Farmer. Mais le public ne veut rien comprendre à ce blockbuster poudré de neige et de bois mort, alignant malades mentaux, amours impossibles et sinistres cimetières sur 3h de métrage. C’était fin août 94, et malgré la promo intensive, personne ne voulait voir ça. Pour un budget de 2 millions, 60 000 entrées. Les fans ne suivent pas trop le mouvement, la critique regarde le film de haut: trop noir, trop long, trop bizarre. La même rengaine habituelle. Le pieu dans le cœur. On oublie alors les sorties internationales. Le film ne connaîtra aucune sortie vidéo (!) et une seule diffusion sur Canal +: pour stopper l’hémorragie, Boutonnat achève son bébé et rachète les droits, ferme le cercueil et enterre le tout. Impossible de revoir Giorgino, si ce n’est dans des copies pirates russes (où l’on distinguait à peine quelque chose) bien connues des fans.

En 2007, peu après la sortie de Jacquou Le croquant, une tentative de faire du «pas chaos» pour draguer le public populaire (mais aussi une nouvelle veste pour Lolo), Giorgino ressort de sa tombe pour une sortie dvd. Une fausse édition collector (seul bonus : un making of où Mylene nous sort en guise d’intro «je ne me souviens plus vraiment du tournage» cool) mais enfin l’occasion de revoir le film dans des conditions normales. On défend le film à l’occasion, en mode «oh bah finalement c’était pas mal hein». La mauvais foi de béton n’est pas loin. Bref.

Giorgino n’est donc certainement pas arrivé au bon moment, à tel point que même Farmer quittera son univers gothique pour se tourner vers du spleen plus rock. Lolo chaos lui, traînant déjà un film perdu (La ballade de la fécondatrice) qu’on devine hallucinant, ne s’en remettra plus vraiment, abandonnant (à quelques tentatives par ci par là) son statut de clippeur prodigue. Mais Giorgino est un beau film, c’est certain. Hier, aujourd’hui, demain. Boutonnat a ce talent pour nous prendre par la main, de savoir conter les choses, même les plus atroces. Mais là encore, pas sûr que le public français voulait assister à ça.

Assez inhabituel, le récit prend place vers la fin de la guerre 14-18, dans une France meurtrie et livide, privée de ses hommes et de sa joie de vivre. Sur des ruines fumantes, le Docteur Giorgio Volli, écarté pour sa santé fragile, tente de retrouver les orphelins dont il s’occupait: tous ont été transférés dans une bâtisse du village de Chanteloup, un petit coin lugubre paumé dans les montagnes. Mais, mauvais timing, tous les orphelins sont morts dans des circonstances mystérieuses: on parle de noyade, d’assassinat, et de loups, alors que l’animal a pourtant disparu de la région. Seule témoin: Catherine, la fille du médecin auquel appartient l’orphelinat, une superbe créature à la peau de lait et aux cheveux de feu (vous avez deviné?) mais doté de l’esprit d’une enfant.

Autour de Jeff Dalgren, un Johnny Depp like chopé dans le crew de Farmer, zéro stars, mais des comédiens qu’on a adoré voir ailleurs: Jean Pierre Aumont en fou farceur qui parle encore au cadavre de sa femme ; Frances Barber, nourrisse frustrée, et Joss Ackland, curé sympa, tous deux parachutés de chez Greenaway (ils conversaient déjà dans ZOO) ; Louise Fletcher, qu’on ne présente plus, en tenancière morose; et même Albert Dupontel, en gardien d’asile grimaçant.

Tourné en anglais du côté de la Slovaquie, Giorgino reste malgré du tout étonnement homogène, et n’a rien du nanar friqué vendu ici et là. Gorgé de romantisme noir, suivant les pas des romans des sœurs Bronté ou du cinéma de David Lean, Boutonnat façonne un conte gothique qui ne rechigne jamais à glisser dans l’inconfort le plus total, proche du film d’horreur. En particulier lors une descente mémorable dans le sous-sol d’un asile qui ferait passer l’aile des fous de Midnight Express pour une ballade de santé.

3h c’est un peu trop certes, mais le film, jamais ennuyeux, fait preuve d’une belle mécanique dans l’inexorable et d’un soin maniaque dans l’élaboration d’un décor peuplé de fantômes vivants, ramenant toujours le récit vers l’inquiétude, l’angoisse sourde (ou littéralement hystérique) et le fantastique feutré. Comme ce gamin à tête de vieillard surgissant à des moments propices ou ces bruits indéfinis qui agitent la vallée (serait-ce le vent ou les loups?). Boutonnant parle un vrai langage chaos, à l’identité forte, auquel on veut croire (et on y croit). On s’étonne aussi de voir qu’il ne s’affaire pas tant que ça sur son ange roux, loin d’être présent dans tous les plans: sa prestation, ni sublime, ni honteuse, définie un joli contraste avec les paysages mortuaires qui défilent à l’écran. Et cet épilogue, avec ce plan insensé, fulgurant (on ne dira rien) a la gueule du plus beau des cauchemars.

PartagezShare on Facebook0Tweet about this on TwitterShare on Tumblr0Pin on Pinterest0Share on Google+0Email this to someone

Tags:


About the Author

Cinéphile déviant, obsédé notoire et italo-disco boy



Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Back to Top ↑