Quartier Interdit

Published on octobre 26th, 2017 | by Sina Regnault

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[QUARTIER INTERDIT] FACES OF DEATH / FACE À LA MORT. John Alan Schwartz, 1978.

Dans une Amérique qui a troqué le Nouvel Hollywood pour la cassette vidéo et la révolution des mœurs de la fin des années 1960 pour la censure systématique et idéologique, les films les plus audacieux tournés pour le magnétoscope demeurent aujourd’hui des objets de fascination intéressants, aux destins insolites de pont entre l’hyperréalisme gore et le vintage loving des festivals de cinéma d’horreur actuels. Parmi les plus fous, et proposé par un certain Conan Le Cilaire (alias John Alan Schwartz), il y a Faces of Death qui se ferait bien porte-parole de la rubrique « Quartier interdit » du Chaos le temps d’un tour de cassette.

La Betamax de l’enfer
Les Visages de la mort (trad. française) s’ouvre sur les images brutales d’une opération à cœur ouvert, tournée en hôpital (plait-il à Yorgos Lanthimos dans The Killing of a sacred Deer), suivies des paroles sous extase du chirurgien qui annonce le programme qui nous attend. D’une voix cérémoniale, appliquée mais légèrement détachée, comme le font les meilleurs voix off documentaires, il déclare que la mort est partout, qu’elle est la nature et la raison même de l’être humain sur terre, et qu’il a eu l’occasion de la voir, lui, sous toutes ses formes. La plus limpide comme la moins acceptable. Le tempo est lancé. Le film sera donc une compilation de morts, souvent violentes, bourrées d’exsangue, de psychédélisme et d’images réelles. Le grand livre de la vie mais à l’envers.
Animaux torturés, dévorés, rituels de tribus africaines ou procédés de mort industrielle, tout y passe, accompagné de la voix off du chirurgien, obsédé par la « naturalisation » de la furie humaine. Des images de la guerre du Vietnam où l’homme tue d’autres hommes à l’aide d’un défoliant ultrapuissant utilisé pour assainir les récoltes: l’agent orange. L’insecticide le plus controversé jamais créé, et dont la combustion a propagé l’effroi dans la jungle vingt années durant. Des accidents, des témoignages de rescapés, de tueurs en série, toujours accompagnés de la voix off du chirurgien, le Docteur Gröss, qui veut renforcer sa thèse avec ces images. Un mode de narration d’ailleurs repris ironiquement par John Carpenter en 1993 dans Petits cauchemars avant la nuit (Body Bags), un film à sketches où cette fois un croque-mort à moitié fou et savant raconte ce qui est arrivé aux corps éparpillés autour de lui, et nous fait part de son avis sur tout ça.
La voix en question, de Faces of Death, est celle de Michael Carr, un cowboy dans plusieurs films intimistes des années 1950, reconverti malgré lui dans le monde obscur des voix off. Il est le point fort du film, car son phrasé capte l’intérêt. Y compris lorsqu’on observe, dubitatif, une orgie cannibale aux traits oniriques fortement inspirés par l’esthétique de Lucio Fulci, logée entre la chaise électrique et une décapitation au sabre.

Cruelle réalité
Le plus terrifiant dans Faces of Death est en réalité la figure de la monstruosité qui dévoile en nous un inconnu, un hôte mitoyen, consommateur de viande depuis toujours; le bipède qui autrefois chassait mais ne voit aujourd’hui plus l’objet de sa violence. Le consommateur de viande et soldat des rouages horrifiques du secteur primaire qui, face aux éventrements tressaute. Et plus loin dans le film: l’être humain connecté à des rituels immémoriaux et souvent barbares – falsifiés ou mis en scènes, certes, mais bien réels. Passé une heure de projection, le message du chirurgien prend cette nouvelle dimension, d’ordinaire réservée aux amphithéâtres de philosophie: le recul et la réflexion.
Rares sont les films avec de telles fulgurances horrifiques à l’époque. Faces of Death est interdit dans 46 pays à sa sortie. Sont présents parmi ces pays : l’Australie, la Norvège, la Finlande, la Nouvelle-Zélande et le Royaume-Uni, où le sénateur conservateur Graham Bright l’utilise comme parchemin pour intensifier la censure au cinéma. Nous sommes en 1978, rappelons-le. Déjà bien loin des années libres et érotiques, et juste avant que la restauration esthétique et idéologique ne s’empare à nouveau du cinéma américain au début des années 1980. Deux ans après la cassette, tous les films qui dépassent seront embastillés dans la catégorie « Rated X » ou discrédités par le milieu du cinéma.
Faces of Death est aussi connu pour avoir atteint un pic du genre Mondo (Mondo movie) et encouragé une vague de suites ratées – des remakes sans Conan le Hilaire à la direction (6 épisodes jusqu’en 1999) –, tout en nourrissant une certaine exploitation pseudo-documentaire-trash diffusée par des gens un peu louches, souvent situés sur 42e avenue à New York. Ou à San Francisco, comme le montre Hardcore de Paul Schrader (1979). Le personnage principal, Jake VanDorn, à la recherche sa fille en fugue, tombe sur un Mondo movie supposément réel, installé dans l’arrière salle d’un peep show glauque. On y voit une prostituée se faire tuer par un client et des curieux qui payent pour voir ça. Le Mondo passionne également Don Johnson dans un épisode de Miami Vice : La Belle et la mort, en 1987. Dans l’épisode, une enquête est ouverte pour savoir si le grand artiste contemporain Milton Glantz assassine ses mannequins pendant les tournages.

[De gauche à droite: saison 4 épisode 3 de Miami Vice par Colin Bucksey et Michael Mann. Hardore de Paul Schrader.]

Après des vérifications qui ont duré plusieurs années jusqu’aux années 2000, dans Faces of Death, aucun meurtre n’est à déclarer. Sauf si, bien sûr, vous êtes spéciste. Du format cassette Betamax puis VHS (voir l’excellent documentaire La Révolution VHS de Dimitri Kourtchine sur ARTE), le film est édité en version DVD remasterisé en 2008, et est classé depuis dans le «Top 50 des films cultes de tous les temps» par le magazine américain Entertainment Weekly.

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