Quartier Interdit

Published on janvier 10th, 2018 | by Jean-François Madamour

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QUARTIER INTERDIT. CALMOS. Bertrand Blier. 1975.

Toujours un peu honteux, Bertrand Blier présente Calmos comme un film poubelle et anti-MLF, réalisé entre Les valseuses et Préparez vos mouchoirs comme «la plus grosse connerie de sa carrière». Oui mais ce pamphlet fomenté en réaction au féminisme galopant des années 70, fiasco financier sans précédent, ne connaît pas le calme et fonctionne à l’ivresse. L’ivresse de se casser la gueule. C’est sur le fil du rasoir. Ça passe ou ça casse. Ce n’est pas fait pour plaire. Et un sens, c’est tant mieux.

Première scène: le gynéco Marielle bouffe avec une mine dégoûtée son sandwich au pâté en examinant sa patiente impatiente, les jambes écartées, se grattant les poils pubiens. Et là, monologue du vagin: le mec en a marre. Calmos témoigne de l’évolution intéressante du statut de la femme dans la société et surtout dans le cinéma de Blier fils (Bellucci dans Combien tu m’aimes? pouvait être vue comme une hybride de la femme volcanique – genre Miou-Miou dans Les Valseuses et Tenue de soirée –, de la sentimentale – Carole Laure dans Préparez vos mouchoirs – et de la mystérieuse – Carole Bouquet dans Buffet Froid et Trop belle pour toi). A travers les pérégrinations hasardeuses de deux mecs peinards qui veulent vivre au plein air, à la fraîche, décontractés du gland. Ils se barrent loin de tout, tombent sur un curé ubuesque (Blier père) qui les convie aux plaisirs simples de la bonne bouffe et accessoirement de la bonne chair. Dans leur périple, ils sont rejoints par des tonnes d’autres mecs aussi dépassés qu’eux par les femmes, de plus en plus agressives et incontrôlables. Elles sont libres, belliqueuses, grandes gueules et ça bouscule leur quotidien de messieurs. Fini donc le temps où les femmes étaient belles lorsqu’elles repassaient les slips. Finis les soliloques enflammés d’un Marielle extasié devant le cul de sa bonne femme dans Les galettes de Pont Aven, de Joël Séria. Les beaufs sont déboussolés. Les deux antihéros ne sont pas au bout de leur peine lorsqu’ils tombent sur une tribu d’amazones nymphomanes qui veulent les utiliser dans une clinique pour la procréation. Les femmes élèvent les bébés, seules; les mecs sont réduits à des sexes turgescents. Et ils doivent se taper de tout: de la belle, de la moche. Voilà un film qui suinte la misogynie par tous les pores (porcs?) mais tellement franc du collier, tellement sans gêne, tellement moins académique que le Blier faussement provoc d’aujourd’hui qu’on pardonne les outrances et qu’on rit des situations décalées, surréalistes, graveleuses. Et comme on n’est jamais à l’abri d’une (mauvaise) surprise, on se surprend à halluciner lors des scènes finales où les deux mecs finissent en morpions chatouilleux dans l’eden pileux d’une beauté allongée sur une plage. Cette zone secrète visitée par les deux zouaves lilliputiens. Mieux vaut voir cette situation à l’écran, ouvertement tournée en ridicule et suffisamment kitsch et déplacée pour réellement choquer le petit bourgeois qui n’ose pas toucher à un exemplaire de Hara Kiri (Choron et ses joyeux sbires allant souvent plus loin dans la provocation).

Pour se dédouaner, Blier cite souvent Bukowski comme référence majeure pour ce dénouement, une nouvelle des Contes de la folie ordinaire où un homme devenu minuscule se réfugie dans un utérus. Avec Calmos, Bertrand Blier a failli dilapider toute crédibilité avant de se racheter avec tout plein de films lyriques, drôles, touchants, surprenants avec du Dewaere transfiguré, du Gégé hanté, du Serrault poignardé. Ce Calmos n’a jamais été réhabilité à sa juste valeur: celle de bizarrerie iconoclaste qui avait le mérite d’aller au bout de son délire. Jamais on sent Blier en train de se dire qu’il va trop loin. Jamais on sent la retenue. Toujours on sent cet instinct suicidaire à aller dans le nonsensique. C’est raté, vraiment raté et bien, allons-y quand même. Suicidons-nous façon Grande Bouffe. Comprendre donc que si la petite histoire veut que Giscard D’Estaing se soit barré au bout d’un quart d’heure des Valseuses, loupant ainsi la sublime poitrine de Brigitte Fossey, il ne serait certainement pas resté plus d’une minute devant Calmos qui dépasse en grivoiserie, en mauvais goût et en misanthropie tout ce que Blier a pu réalisé jusqu’ici.

Un nanar certes. Mais un nanar singulier. Blier confie: «Je pense que c’est une énorme connerie d’avoir fait Calmos. Contrairement aux apparences, le film n’est pas très marrant parce qu’on avait un scénario extraordinaire qu’on n’a tourné qu’à moitié, mais je n’étais sans doute pas suffisamment prêt pour le faire. Ça manquait d’épaisseur. Mon producteur de l’époque et moi-même étions jeunes tous les deux, on s’est lancé un peu n’importe comment, d’autant que c’était après Les Valseuses. Toutes les portes étaient ouvertes de manière royale. Et on s’est planté. C’est un film dans lequel il y a des scènes réjouissantes puis d’autres très mauvaises. Aujourd’hui, à voir, il doit être sympa. Avec le recul, c’est un truc de malade, on n’a jamais vu ça, hormis chez Fellini. D’ailleurs, il a connu le même bide que moi avec La Cité des femmes. Ce n’est pas tout à fait le même sujet mais ce n’est pas loin. Il faut savoir quand même qu’on l’a fait pour l’année de la femme.». Bref, une vraie curiosité hexagonale qui ressemble à la revoyure à une succession de sketchs inégaux et qui mériterait d’être (re)découverte rien que pour se rendre compte de l’ampleur d’une telle dérive. Comme dirait mon cousin Machin: « À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire« .

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Ours plumitif.



2 Responses to QUARTIER INTERDIT. CALMOS. Bertrand Blier. 1975.

  1. Sghagon says:

    Culte ! Une merveille de liberté !
    Hilarant et complètement barré !

    Ah c’était chouette le cinéma français des 70’s…

  2. FredB says:

    Calmos est un de mes films préferé. Le sujet est toujours d’actualité en 2018, les dialogues sont succulents, le jeu de Rochefort et Marielle…. Magnifique !

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