Quartier Interdit

Published on mai 4th, 2017 | by Jeremie Marchetti

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QUARTIER INTERDIT. A NIGHT TO DISMEMBER de Doris Wishman

À partir du moment où vous êtes la seule reine du cinéma d’exploitation et que vous avez signé des titres comme Super Nichons contre Mafia, The sex perils of Paulette ou Mamell’s Story, vous êtes classés chaos à vie. C’est comme ça. Doris Chaos, pardon, Doris Wishman, fut ainsi. Quelques années après son improbable documentaire transgenre Let me die a woman (tout un programme), notre Mamie Nova du chaos tente de bricoler un slasher, alors que le genre commençait déjà à mourir doucement.

Et quand on dit bricoler, n’y voyez pas un terme innocent: pour la légende, une grande partie des rushes de A Night to Dismember aurait été détruite par un employé un peu maladroit. Résultat: Doris, avec quelques mètres de pellicule muette, tente de sauver le tout pour le tout. On tourne quelques scènes en plus, on double, on rapièce: de série z médiocre, A night to dismember est devenu, après son passage sur la table de montage, une œuvre littéralement hors du temps et de l’espace, bible anarchique sur tout ce qu’il ne faut surtout pas faire au cinéma, un objet non identifié dont la seule existence défie la raison, le bon goût, le bien et le mal. Et si jusqu’ici le chef-d’œuvre de Mamie Doris a raté son statut de nanar culte, c’est peut-être parce qu’il est resté désespérément inédit hors States. En même temps, qui aurait voulu sortir ça, même en vidéo? Avec un minimum de bon sens: personne.

Un titre jaillissant dans une nuit de carton-pâte et des nuages flottant en surimpression sur un cimetière: le film n’a déjà pas commencé qu’on se frotte les yeux. La voix-off, robuste, sûre d’elle, nous raconte les faits… et à vrai dire, on n’y comprend rien: dur d’être un tant soit peu attentif à ce glougiboulga alors que devant nos yeux ébahis, une blonde se fait tuer sur une musique d’ascenseur. Tragique et banal, bien sûr. Mais c’est tout de suite moins évident d’évoquer le montage à la tronçonneuse – que dis-je, à la tondeuse à gazon – qui transforme une scène nullissime en cadavre exquis. Un peu plus loin, une doubleuse, visiblement très motivée, imite le bruit d’un couteau rentrant dans une plaie. On reste cool, malgré tout.

Prenons le raccourci côté scénario (parce qu’il y en a un, mais on a toujours pas compris): Vicky a tué deux garçons et revient auprès de sa famille, pas très convaincue, après un long internement. Encore très fragile, la jeune fille voit ses nerfs mis à rude épreuve lorsque sa sœur et son frère tentent de la faire replonger. Pendant ce temps, on découpe des gens. En gros.

Cohérence, raccord, harmonie, homogénéité: foutez donc tous ces mots à la poubelle, Doris n’en a pas besoin. Souvenez-vous quand gamin, excédé, vous tentez de raccorder la mauvaise pièce au reste de votre puzzle. Le montage, chez Dodo, c’est pareil. Les images se suivent, mais ne se ressemblent pas, ça ne s’imbrique pas. Les sons, non plus. Au hasard, un thème façon «agence tous risques» débarque au milieu d’une scène dramatique, et il n’est pas interdit de surprendre deux bandes sons – sans rapport évidemment – se chevaucher. On imagine les techniciens passablement drogués, ou à l’agonie, lorsque par exemple la piste sonore dérape soudainement. Et pas qu’une fois.

Préparez-vous à voir la double décapitation la plus laborieuse du monde. À voir l’héroïne manger sauvagement du jambon pour illustrer sa détérioration mentale, ou à frôler un mur pendant une bonne minute parce qu’un mort vivant au nez pointu la poursuit. À assister à des rêves érotiques sous LSD. À surprendre un hommage au Lac des morts vivants (au point où on en est). Impossible d’énumérer en fait toutes les aberrations de cette chose filmique. On pourrait vous parler du saxe ou de la flutine, surgissant en pleine scène d’horreur. De cette main translucide caressant un volet. Des acteurs changeant systématiquement de coupes de cheveux (ou de visages…). De cette fille qui jouit alors qu’elle se fait lacérer de toute part. Ou de ce double meurtre anthologique autour d’une voiture: pendant que la doubleuse semble manifestement au bord de l’orgasme, doublant pourtant une vieille dame essoufflée, le meurtrier arrache un cœur en caoutchouc à main nu. Tout ça avant de voir la dite vieille écrasée, le bruiteur ayant jugé bon d’imiter lui-même le son de la tête broyée (imaginez la scène «bruitée à la bouche» de La cité de la peur, mais en vrai).

A night to dismember peut se targuer de faire partie de cette race de films accidentellement hallucinogènes, bad trip sans faire exprès qui vous brisera aussi bien les côtes que les neurones. Trop pour un seul film, trop pour un seul homme. Trop chaos.

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Cinéphile déviant, obsédé notoire et italo-disco boy



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