Mon CHAOS à MOI

Published on septembre 2nd, 2016 | by CHAOS REIGNS

0

PHOTOMATON #08 : QUENTIN CARBONELL

quentincarboLa rubrique PHOTOMATON met en lumière ceux qui font le cinéma. Huitième invité: QUENTIN CARBONELL

Quelle est votre profession?
Durant la plus grande partie de mes journées, je guette et chasse des films en tant que Directeur des Acquisitions pour MUBI, le plus souvent pour une exploitation SVOD locale ou mondiale mais aussi, désormais, pour la salle aux Royaume-Uni et USA. Il m’arrive parfois de traduire des sous-titres dans l’avion, d’interviewer des DPs par téléphone recroquevillé sur les marches les moins sexy de Cannes et de prendre quelques photos, niaisement sur pellicule que je ne sais pas moi-même développer.

Quel est votre parcours?
J’achève mon adolescence avec un Bac S, dans un super lycée parisien peuplé de vrais humains, avant d’enquiller sur une prépa Arts Plastiques où j’ai suivi 20% des cours mais découvert la liberté (et perdu toutes mes économies). Après une année sabbatique durant laquelle j’enchaîne les petits boulots de la lose et me gave de films, de jeux-vidéo mais surtout découvre la curieuse ville de Lille, je m’y inscris en Licence de Ciné pour saisir à plein corps le challenge de trouver un travail rémunéré. J’en ressors avec ma compagne et un Master. J’ai commencé à bosser directement après, même durant, mon M2 pour MUBI sur un coup de bluff : j’avais débuté comme traducteur à distance après avoir harcelé leur équipe durant des mois et, au bout d’un an, je me suis vu offrir un stage à Londres à condition d’y être sous deux semaines. Cela fait maintenant plus de quatre ans que j’y sévis en dirigeant principalement, depuis cette année, les opérations d’Acquisition tous territoires, après de nombreux rôles comme superviser les équipes française, allemande, scandinave et turque, réaliser des opérations marketing délirantes ou encore travailler sur des partenariats classieux avec de nombreux festivals, la Cinémathèque Française ou encore récemment La Quinzaine des Réalisateurs.

Sur quoi travaillez-vous actuellement ?
Je cherche, tout le temps, des perles rares, des classiques, des folies cultes et de jeunes auteurs fantasques, pour un pays précis comme pour le monde entier, qui seront programmés sur MUBI ou distribués en salles. Je suis très heureux d’avoir signé Ma Loute ou le dernier Eugène Green, Le Fils de Joseph, pour l’Angleterre par exemple. En ce moment, même si je n’y serai pas, je travaille sur le TIFF et Venise tout en assurant le post-Locarno et en finalisant sur certaines pépites cannoises. Je bosse aussi bien avec les auteurs qu’avec les prods, vendeurs, distributeurs, studios etc. Il y a tellement de films que c’est sans fin et très excitant. Le côté excavation de droits et recherche dans l’annuaire sont très grisants quand on finit par trouver ce qu’on veut.

Quel est le film et/ou le cinéaste qui vous a donné envie de faire ce métier?
Ichi the Killer de Miike. A l’époque, je devais avoir 15 ans, je squattais sur différents forums et sites de ciné. Je suis tombé sur une section dédiée aux films « chelous » qui, pour le forum en question, dépassait tout ce qui n’était pas American Pie. Je repère ce film, Ichi the killer, j’achète. Je me pose un soir, armé de mon bol de Chocapic, en face du film sur l’écran PC. En quelques minutes, je vois une femme se faire battre sauvagement, un type se masturber face à la scène derrière une fenêtre et le titre du film sortir de sa flaque de sperme. Je suis resté figé face à l’écran, je n’avais jamais vu ça. Ma mère, aussi clé dans mon éducation au ciné, m’avait amené principalement vers les classiques et contemporains US, mais je n’avais jamais vu de film japonais de ma vie à part certains Ghibli, et encore moins de cette force (j’avais cependant, vers 10 ans, entendu parler d’Une vraie jeune fille et de Salò en lisant un de ses Première, ce qui m’avait déjà intrigué). Tadanobu Asano est devenu instantanément mon acteur fétiche, reste le seul d’ailleurs et continue de me fasciner comme dans Vagues invisibles. J’étais heureux de le croiser pour la première fois à la sortie de Journey to the shore l’an passé. Autrement, mon film préféré reste Jack Burton, à la française, enregistré sur VHS et usé jusqu’à l’os depuis que j’ai 6 ans, récemment revu au Prince Charles en 70mm. Je ne savais pas qui était Carpenter à l’époque, mais déjà scotché.

DSCF2146

Quel est votre meilleur souvenir professionnel?
C’est difficile. J’ai beaucoup de plaisir à réaliser de nombreuses choses du quotidien ou qui me tombent entre les pattes inopinément. Danny Kasman, ami et rédacteur en chef du webmagazine de MUBI le Notebook, m’a permis de prendre des clichés lors de ses interviews de Takashi Miike, Emmanuelle Bercot ou Corneliu Porumboiu par exemple. Il choisit ses réalisateurs aussi bien que ses films pour la prog de MUBI, et j’adore l’accompagner. On a aussi discuté ensemble avec William Friedkin via Skype il y a peu. C’était génial. Au niveau des deals, mon histoire préférée reste celle d’Argos Films. Au début de MUBI France, on avait peu de contenu français. Quand Resnais est décédé, on avait vraiment les boules car on avait aucun film dispo en France, à ce moment là, pour lui rendre hommage. Idem pour Marker. Le catalogue d’Argos regorge de pépites de ces deux auteurs, mais aussi de Wenders, Schlöndorff (à qui on va consacrer un cycle tout bientôt), Godard, et bien plus. Argos c’est la Chouette, le symbole mythique qui ouvre Sans Soleil ou Mouchette. Lors du Festival Lumière, avec l’aide du génial Gérald Duchaussoy, j’ai fait la rencontre de Florence Dauman. On discute à trois avec Anaïs. Pas du tout convaincue par la VOD, elle nous offre malgré tout une chance, surprise que nous lui parlions de certains de ses films les plus secrets et que nous mourrions d’envie de diffuser ses films. On commence alors avec une dizaine de films. Deux ans après, nous avons maintenant la quasi-totalité du catalogue d’Argos qui circule dans le monde entier et avons récemment montré sur MUBI à J+1 la restauration de Masculin Féminin dévoilée à Cannes Classics. J’en suis vraiment heureux et fier. Quant aux séances, un souvenir formidable de The Texas ChainSaw Massacre à la Quinzaine. Une ambiance de folie, Tobe Hooper ému. J’aime beaucoup cette salle (incroyable pour Quinquin aussi).

Quel est votre pire souvenir professionnel?
Déménager à Londres et entendre au quotidien à quel point j’ai de la chance et que c’est «trop trop bien» et qu’il y a des gens «trop trop cools». Ceci dit, le bon point de travailler pour MUBI ici, c’est essayer avec tous les efforts du monde de contrecarrer le désert cinématographique assez profond (malgré quelques très belles salles, et une poignée de distributeurs avec d’excellents catalogues). Sans être chauvin, quand on est habitué aux salles et au paysage du cinéma français, c’est assez traumatisant de voir qu’ici une « projection » c’est aussi parfois regarder un Bluray sur une TV géante depuis sa chaise en plastique et avoir payé 10 balles pour «ça». Mon premier Cannes était très chaud aussi. On a pas lu les petites lignes du Airbnb de notre équipe qui indiquaient qu’il n’y avait aucun drap fourni. L’un de nous dormait sur le canap’ du salon, je partageais un lit et son dessus-de-lit / drap / couverture avec Danny Kasman et une collègue occupait la seconde chambre. Ne connaissant rien de Cannes, j’enchaînais la journée en me levant aux aurores avec les critiques qui se rendaient chaque jour à la séance de 8h30, les meetings, les cocktails, les soirées et je rentrais vers 2-3h bosser sur le site, les mails urgents, etc. Cure de 1-2h de sommeil quotidien pendant 12 jours, je repars avec 40 de fièvre et une valise, au départ de 16kg, de 28kg car je n’avais pas su dire non aux lines-up papier, aux DVD et autres catalogues. Point positif, l’hôtesse d’accueil de British Airways, tout en constatant le surpoids de mon bagage, a vu que j’étais en instance de décès face à elle et a laissé couler. Merci madame.

Citez-moi quelqu’un de bien/pro/formidable dans ce métier si cruel?
Cruel, mais peuplé de gens tant étranges que formidables. Natacha Missoffe d’ED Distribution pitche les films avec une passion dingue. J’ai récemment pu passer plus de temps avec Miliani Benzerfa de Potemkine qui est bluffant de connaissance (avec forcément un clin d’œil à Nils Bouaziz). Gérald Duchaussoy, présent dans cette série, est un homme d’une générosité, d’une patience et surtout d’une gentillesse rarement égalées. Anne Luthaud et Marie-Anne Campos du G.R.E.C., Inès Alez Martin de La Quinzaine, Ariane Buhl de Gaumont, Xavier Jamet et Fred Benzaquen de la Cinémathèque Française, Benoît Hické et Olivier Forest de F.A.M.E. … Je ne vais pas faire une liste Club Dorothée (même si…), mais c’est presque sans fin. MUBI possède aussi ses pépites comme Anaïs, Danny ou encore Kurt Walker, qui forment le meilleur environnement qu’on puisse souhaiter afin de bosser avec la même passion des années durant.

14039120777_7d7333d4a2_k14039038339_dce50f9eae_k

Ce que vous avez fait de plus chaos depuis que vous faites ce métier?
Prendre Abel Ferrara en photo durant une petite table ronde pour Welcome to New York. Je n’avais qu’à tenter de cadrer décemment, mais il faisait tout le boulot pour moi. Un personnage fascinant au visage brut. Le plus trippant : la séance d’Adieu au Langage à la salle de la Soixantaine. Déjà bien usé par une bonne grosse fatigue cannoise, j’équipe les lunettes 3D et je me lance. Je résiste plutôt bien au film, et suis bluffé par le travail délirant sur la 3D : Chien à tête multiple, mouvements traversants et 3D comme flottante et jouant sur la multiplicité puis reconstitution des formes. Un gros debriefing avec mes collègues s’ensuit, et je m’extasie de l’expérience que je viens de vivre, «une bombe créative!». Ils me regardent tous avec des yeux ronds, et Anaïs finit par me dire «Tes lunettes ne marchaient pas, en fait». Derp.

A quel film ressemblera le monde de demain?
Probablement à Fuli Culi, avec de la crainte et de l’incertitude, mais aussi le bonheur de se donner et de vivre pleinement avant tout.

DSCF3344

Spread the chaos

Tags: ,


About the Author



Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Back to Top ↑

error: Chaos Reigns !