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Published on mai 7th, 2018 | by Jean-François Madamour

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Que voir de Mai 68 en Mai 18?

Quels films voir pour comprendre ce fichu Mai 68 dont tout le monde nous rabat les oreilles? Si l’on ne reviendra pas sur l’arrêt du Festival de Cannes la même année par Truffaut, Malle, Godard et consorts, passons en revue les œuvres emblématiques de cette année-là.

Vous le savez tous, Mai 68 a abondamment été filmé et documenté par nombre de journalistes et de contemporains, et il faut bien reconnaître une chose assez affreuse, le cinéma n’a pas réellement fait son travail, loupant cette période de déstabilisation et de renouveau de la société française; un outil pas négligeable qui nous aurait permis de comprendre toutes les attentes et les espoirs nés de cet élan à la fois estudiantin, ouvrier et populaire. Car, oui, ce Mai 1968 s’inscrit en France dans un contexte particulier que marquent une décennie gaullienne et un essor sans précédent d’une jeunesse face à une société de consommation qui ne la comprend pas et face à des idéologies qui s’affrontent gravement. Naïfs, on s’imagine avec notre regard de jeune cinéphile 2.0 que les grands cinéastes d’alors se sont passionnés pour ce chaos social, ce point de friction, cet élan fou d’une génération face à une autre, là où en effet les pavés volaient bas et les CRS chargeaient haut. Eh bien, non. Rien ou si peu. On retient véritablement deux films d’époque, profitant de captations réalisées en plein durant les échauffourées.

Le premier, c’est Grands soirs et petits matins de William Klein, vaste plongée thématique et chronologique dans des événements que l’approche kaléidoscopique permet de seul suivre et de sentir. En même temps, typique des films réalisés par les documentaristes pour les centrales syndicales et politiques de l’époque, il est la forme la plus aboutie des films militants. A la différence près que celui-ci ne prend pas parti et se contente d’enregistrer discussions, débats et autres envolées. On songe ainsi aux actualités françaises et surtout étrangères qui s’attelèrent plus à faire du récit qu’à expliquer dans le bouillonnement du temps. Rétrospectivement, on appréciera donc cette œuvre parce que c’est l’une des deux seules à se nourrir de la vigueur de mai pour séduire et faire comprendre. L’autre a un statut plus ambigu, c’est celle que l’on doit à Romain Goupil et qui reçut la Caméra d’Or des mains de Steven Spielberg en 1982: Mourir à trente ans. Vaste projet narratif entremêlant les temporalités et dessinant le portrait d’un disparu incontournable (Michel Recanati) dont la vie bascula à la suite de la folie enthousiaste et violente de ces semaines de mai, cette fresque est autant un hommage qu’une plongée fictive et documentaire dans cette époque trouble. Ouvrant par le biais d’histoires parallèles, de témoignages et de reconstructions narratives étonnantes, les portes d’une existence qui allait sombrer tragiquement un 23 mars 1978, Mourir à trente ans signe aussi le premier film portant sur Mai 68 et tourné in situ, entre les podiums des AG et les manifestations engagées. En cela, ce film que produisit Marin Karmitz, autre grand acteur de l’époque, n’est pas vain et a marqué son époque et plus encore, une décennie plus tard. Ainsi, rouvrant une blessure et un espoir déçu, cette catharsis nécessaire dépasse son sujet, le transcende pour toucher montrer au travers de ce portrait en creux plus que n’importe quelle autre œuvre avant elle.

Bien sûr, dans notre rétro-conseil post-soixante-huitarde, on ne négligera pas Godard, La Chinoise ni tous les films qui jaillirent de cette époque et plus sûrement après cette dernière. Mais penser Mai 68 au cinéma en s’occupant uniquement du contemporain, c’est omettre nombre de films qui jaillirent et traversèrent nos salles en même temps qu’ils irriguèrent le geste cinématographique et ses visées. Ainsi, si l’on n’excepte pas la censure bien présente, 1968 fut celle de l’émancipation et d’une reconfiguration des formes qui alla des excès radicaux et politiques du groupe Dziga Vertov jusqu’aux expériences des cinéastes d’une Nouvelle Vague qui paradoxalement se brisa à son apogée sur la forme prise par ces mouvements. De fait, préparant d’autres temps, 1968 fut pour le cinéma français notamment, une période de renouvellement, de libération et de changements. A tous de points de vue. Autant dans ce qui était montré que dans la manière de le penser ou de le faire enregistrer sur bobine. Les conséquences en furent tantôt heureuses, tantôt fâcheuses mais toutes témoignèrent de la vitalité d’une génération trouvant de nouveaux moyens d’expression. Ainsi, on pourra retenir Le fond de l’air est rouge de Chris Marker où s’exprime dans une vaste fresque la tentative de faire voir au monde, la sublime sidération que donnent l’opposition et la contestation. Expérimental, déstabilisant et foisonnant, c’est assez saisissant tout comme L’An 01, adaptation d’une bande dessinée de Gébé que Jacques Doillon mettra en images pour donner corps à une utopie héritée de ce doux mois de Mai.

Ainsi, prolongée par Resnais et Rouch, l’intention faussement documentaire vise à donner corps en 1972 à une folie qui serait la continuatrice des idées qui foisonnèrent alors. Cette tentation se poursuivra la même année d’ailleurs par un autre film Coup pour coup de Marin Karmitz. Ce dernier inaugure dans un mélange de fiction et documentaire, le récit d’une occupation romancée et porteuse de toutes les figures imposées du genre, sans négliger une seconde le pouvoir du cinéma à montrer l’aliénation et l’autoritarisme patronal d’alors. Vaste coup de poing que prolongeront longtemps et d’autre manière, nombre de récits de lutte, Coup pour coup dans une veine plus noire et réaliste de l’après fordisme dont se moquait Les Temps Modernes fait date. Mais, il n’est pas seul car penser le cinéma à l’aune de Mai 1968 et de son impact, c’est songer à des films comme Au feu, les pompiers de Milos Forman sur le devenir d’une jeunesse que l’on voudra briser de l’autre côté d’un rideau qui mettra encore deux décennies à tomber.

1968, c’est également songer à La Salamandre d’Alain Tanner daté de 1971 où rayonne Bulle Ogier, film qui sonde l’après avec une noirceur délétère plus acerbe qu’amère. C’est aussi se rappeler que Godard a tourné Tout va bien, métrage de 1972 qui permit de refaire un point sur les évènements des années plus tard et d’en tirer une peu glorieuse conclusion. On se remémorera aussi l’apparition de Solo, le film de Jean-Pierre Mocky et celle en 1990 de Milou en mai, le film de Louis Malle où l’écho des mouvements parisiens gagne une famille endeuillée. Ainsi, et sans souci d’exhaustivité, on se rend compte que Mai 68 a engendré un renouvellement sans nom de ce que fut et sera à partir de là, le cinéma français, ouvrant la porte au cinéma des années soixante-dix où polar et noirceur politique domineront (l’œuvre à venir de Costa-Gavras, La Maman et la putain de Jean Eustache…). Voilà, vous êtes prévenus.

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