L'invité de minuit

Published on décembre 19th, 2014 | by Romain Le Vern

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@L’INVITE DE MINUIT #05: JEAN-DENIS BONAN

Coucou! Il est minuit et, à minuit, à l’heure où le chaos règne, en attendant l’heure où blanchit la campagne, nous recevons un invité : JEAN-DENIS BONAN!

Bonan

QUOI DE PLUS CHAOS QUE JEAN-DENIS BONAN? Quoi, effectivement, de plus chaos qu’un cinéaste tabassé et marqué à vie par la censure ayant interdit son court métrage Tristesse des anthropophages (1966), limité les possibilités d’exploitation d’un autre court, Mathieu-fou, l’année suivante. Sans oublier cette autre censure, économique celle-ci, ayant flingué La Femme-Bourreau, un long métrage qu’il avait autoproduit. Que faire alors lorsque personne ne veut que vous fassiez de cinéma? Rebondir, autant que possible. Et vivre, malgré tout, dans l’espoir que ses œuvres maudites seront un jour déterrées, redécouvertes. Comme dirait l’autre, « il le faut ».

Quel est votre rapport au cinéma et quel est le premier film que vous ayez vu?
Jean-Denis Bonan : Mon histoire avec le cinéma n’a jamais cessé d’évoluer, de changer. Je crois qu’enfant, je ne comprenais pas ce que je voyais sur un écran. Je ne retenais que certaines images ou certaines scènes qui continuaient à vivre dans ma tête. Cette chose-là est restée en moi. Souvent, face à un tableau, à une œuvre, je suis devant un insaisissable. C’est peut-être cet insaisissable que je poursuis en faisant des dessins, des peintures, des films ou en écrivant. Le premier film que j’ai pu voir était Cela s’appelle L’aurore de Luis Buñuel. J’étais gamin, je n’ai absolument rien compris, j’ai simplement retenu cette main d’homme qui glissait sur la cuisse d’une femme. Je n’ai jamais revu ce film. Cette scène d’un érotisme pudique, je l’ai sans doute retravaillée dans le grenier de ma tête.

De manière générale, qu’est-ce que vous préférez au cinéma?
Jean-Denis Bonan : Ce que je préfère au cinéma, c’est le cinéma. Je veux dire que je cherche sur l’écran les scènes que je ne peux pas voir de ma fenêtre. Je cherche ce que mes yeux ne voient pas. Autrement dit, je crois que j’aime les images et les sons qui mûrissent pour parler aux sens, comme un langage inédit qui outrepasserait l’intelligence connue pour s’adresser à une part plus profonde, plus fondamentale en nous.

Quels sont les films qui ont marqué votre parcours de cinéphile par leur intensité, par des séquences précises ou par la simple force des images ?
Jean-Denis Bonan : L’âge d’or, M Le maudit, La nuit du chasseur, A bout de souffle, Los Olvidados, Miracle à Milan, certains Chaplin, certains Buster Keaton, d’autres Godard… etc.

A quel moment avez-vous eu envie de faire un film et comment passe-t-on le cap du court métrage au début des années 60 ? 
Jean-Denis Bonan : Je voulais faire de la peinture et plus exactement de la petite peinture. Je ne voulais pas faire de grands tableaux, mais des gouaches (surtout) qui soient comme les illustrations d’une page d’un livre inexistant. Mes parents m’ont inscrit dans une école privée de cinéma, car je n’avais aucun diplôme, complètement réfractaire au système éducatif. C’est dans cette école que j’ai eu une sorte de révélation, surtout en voyant L’âge d’or. Là je me suis dit «on peut faire de la poésie en cinéma». La Nouvelle Vague n’était pour rien dans ce qui est devenu un besoin : faire des films. J’obéissais à une nécessité.

Dans les années 60, au moment de Tristesse des anthropophages, vous étiez sous influence des surréalistes. Vous vous sentiez plus proche du mouvement Panique ou de Buñuel ?
Jean-Denis Bonan : Je ne connaissais rien du mouvement Panique. Arrabal m’était tout à fait inconnu. Buñuel était mon dieu cinéma.

Vous qui avez dû affronter la censure (et aussi la censure économique), quels sont les recours et quels sont les soutiens pour défendre une œuvre d’art ?
Jean-Denis Bonan : À vrai dire, je n’ai jamais su défendre la moindre chose que je faisais. J’arrivais facilement à me persuader que la censure s’exerçait contre moi, parce que j’étais nul. Quand on a été un cancre durant toute sa scolarité, on est persuadé qu’on reste un cancre. Et paradoxalement, cet état de mauvais élève, je le ressentais parfois comme une position sociale à revendiquer coute que coute. Dans une certaine mesure, la censure me mettait à ma place, dans la marge, hors société. Mais puisque votre question est générale, je pense que le seul moyen de défendre une œuvre combattue c’est de le faire en groupe, d’essayer d’appartenir à un groupe, à une mouvance, ce qui manque cruellement aujourd’hui.

Comment avez-vous rencontré – et travaillé avec – le producteur Anatole Dauman ?
Jean-Denis Bonan : J’ai rencontré Anatole Dauman en 1968. Il avait vendu pour le groupe auquel j’appartenais «le groupe Arc» un de nos films. Je lui ai, peu après, montré quelques rushes de La Femme Bourreau que j’avais pu développés. Il a pensé qu’il y avait dans les images une véritable poésie. Il a avancé les frais de développement et de tirage. J’ai effectué un premier montage, mais les distributeurs à l’époque ont prétendu que le film était inexploitable puisque aucune étiquette ne lui convenait, ni film érotique, ni film policier, ni comédie, un peu tout ça.

Comment avez-vous vécu Mai 68 en tant que cinéaste ?
Jean-Denis Bonan : Je n’ai pas d’appétence particulière pour le documentaire. Je m’étais très tôt, avec Marco Pauly et d’autres amis, essayé au filmage du réel. Mais j’ai toujours pensé que le documentaire était une illusion. Il y a toujours de la fiction quand on filme. J’ai fondé avec Jacques Kébadian, Mic Andrieu, Jean-Claude Polack et d’autres amis le groupe ARC en 1967. Par la suite en 1972, j’ai créé le groupe Cinélutte et j’ai été rejoint par Mireille Abramovici, François Dupeyron, un peu plus tard par Richard Copans et encore plus tard par Alain Nahum (Jean-Henri Roger et Serge Lepéron ont par ailleurs flirté avec ce groupe). Au sein de Cinélutte, j’ai réalisé mes premiers vrais documentaires : Jusqu’au bout (sur l’immigration) et Bonne chance la France (trois court-métrages durant les élections présidentielles de 1974). Ce n’était pas tant le documentaire qui importait, mais le désir de faire des films au sein d’un collectif contre le capitalisme et l’impérialisme. C’est grâce à la télévision que je me suis réellement trempé longtemps dans le documentaire. Le documentaire, c’est se confronter directement au réel et j’en avais certes besoin pour échapper au tout imaginaire.

Dans quelle mesure est-on tenté de se battre pour un film ou, au contraire, de tout arrêter ?
Jean-Denis Bonan : J’ai toujours pensé que mon insuccès était une fatalité. Je me suis résigné. Et puis je ressassais cette phrase d’Artaud dans Le suicidé de la société : « les artistes ne travaillent pas pour ce monde ». Ce n’est pas seulement la censure sociétale ou économique qui m’empêchait, mes scénarios ne parlaient pas aux décideurs… Je n’étais jamais assez dans les normes. Comment se battre quand on est hors jeu ? Je n’aimais pas les règles du jeu. Alors j’avançais, je ne cessais jamais, même si j’étais navré de ne pouvoir faire mes vrais films, j’en faisais d’autres pour les télévisions.

Encore aujourd’hui, vos films restent rares et la post-prod de La femme-bourreau a eu lieu en 2014. Pourquoi sont-ils réhabilités si tardivement ?
Jean-Denis Bonan : Non, je n’ai jamais rien tenté. J’espérais un miracle. C’est Jean-Pierre Bastid qui a montré ces films à la Cinémathèque Française en 2010. Par Grégory Alexandre et Christophe Bier, Francis Lecomte a pu voir ces films et a décidé de les exploiter. Au même moment des passionnés des Archives du Film du CNC ont découvert un de mes premiers court-métrages Une saison chez les hommes et l’ont mis à l’honneur. Le miracle a donc eu lieu.

Est-ce que, dans votre parcours de cinéphile, il y a eu un « avant et un » après un film ?
Jean-Denis Bonan : Après chaque Buñuel, après chaque Godard, après certains classiques japonais et après Femme sous influence de Cassavetes, après la pluie aussi ou après une histoire sentimentale…

Belle de jourQUIZ CHAOS DU CINÉPHILE
Un film : Belle de jour
Une histoire d’amour : EL
Un sourire : Marlon Brando
Un regard : Celui de Picasso
Un acteur : Robert de Niro
Une actrice : Ingrid Bergman
Un clown triste : Serge Reggiani
Un début : La soif du mal
Une fin : Miracle à Milan
Un coup de théâtre : Rashômon
Un générique : Le troisième homme
Une scène clé : Le crime était presque parfait (pour le jeu de mots avec «clé»)
Un plaisir coupable : Où serait le plaisir sans la faute ?
Une révélation : Xavier Dolan
Un gag : Moïse brisant une table de la Loi dans La Folle Histoire du monde, le reste du film étant médiocre.
Un fou rire : Les vacances de Monsieur Hulot
Un film malade : Mort à Venise
Un rêve : Les Fraises sauvages
Une mort : Sauve qui peut la vie
Une rencontre d’acteur : Marina Vlady
Une scène de cul : C’est toujours la même chose et ça change tout le temps
Une réplique: « Qu’est-ce que je peux faire, j’sais pas quoi faire… »
Un silence : L’île nue
Un plan séquence : Max Ophuls
Un choc : La mort
Un artiste sous-estimé : Ma voisine
Un traumatisme : Une garde à vue suivie d’une mise en examen
Un gâchis : Ma dernière histoire sentimentale
Un souvenir de cinéma qui hante : Le procès de M Le Maudit
Un film français : Le jour se lève
Un réalisateur : Fritz Lang
Allez, un second : Federico Fellini
Un fantasme : Faust (rajeunir)
Un baiser : Klimt
Une bande son : Les ailes du désir
Une chanson pour le cinéma (et qui n’apparait dans aucun film) : Avec le temps de Léo Ferré
Une chanson de cinéma (et qui n’a jamais été mieux qu’au cinéma) : Les Parapluies de Cherbourg
Un somnifère : Jacques Rivette
Un frisson : Sur les quais
Un monstre : Nosferatu
Un torrent de larmes : Stromboli de Roberto Rossellini

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About the Author

C'est en découvrant la scène où le renard prononce un sublime "le chaos règne" dans "Antichrist" de Lars Von Trier qu'il a eu l'idée de créer ce blog.



One Response to @L’INVITE DE MINUIT #05: JEAN-DENIS BONAN

  1. Abramovici says:

    S’il faut attendre quarante pour sortir une oeuvre … J’espère que Artaud se trompe. Personnellement, je suis une imbécile heureuse, je crois toujours que ça va exploser. Merci.

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