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Published on août 30th, 2015 | by Romain Le Vern

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LES SECRETS DES AUTRES de Patrick Wang : des gens comme les autres

Ricky et John n’arrivent pas à surmonter le deuil de leur enfant né avec une grave malformation. Leurs deux autres enfants dégustent en secret: d’un côté, Paul, l’aîné, un pré-ado obèse chahuté à l’école par de sales cons, qui ne trouve aucune satisfaction à l’extérieur et se sent bien uniquement lorsqu’il retrouve sa chambre, sa barre chocolatée à la main et son monde intérieur où tout se bouscule; de l’autre, Biscuit, une petite fille solitaire qui sèche l’école, se comporte intuitivement comme une adulte, préfère espionner les grandes personnes que jouer avec ses petits poneys. Chacun souffre de quelque chose, qu’un accident, un manque a creusé, et se terre dans le silence. La maison est devenue un repère de fantômes incompris. Lorsque la demi-sœur issue d’un précédent mariage du père surgit, qu’elle se révèle enceinte et s’installe pour une durée non déterminée, les souvenirs comme autant de secrets remontent à la surface. Parallèlement, elle se lie d’amitié avec un jeune voisin qui, lui, a perdu son père et ne sait pas trop bien comment surmonter ça. Sur le papier, autant dire que l’on n’a pas franchement envie de voir Les Secrets des autres. C’est même, vu l’actualité abjecte de cet été, le dernier film que l’on a envie de voir au monde. Et pourtant, si nos craintes sont légitimes, on a évidemment tort.

“On dirait que personne ne vit sur la même planète”.

Alors que, sur un tel sujet, n’importe quelle fausse valeur du cinéma indépendant US dans les années 90-2000 (des noms! des noms! des noms!) aurait cherché le terrorisme lacrymal à tout prix en nous enfonçant ses sales doigts dans nos purs yeux, Patrick Wang, dont on ne cessera de vanter ici la délicatesse, nous épargne tout ce que l’on pouvait redouter, à commencer par cet effroyable pathos qui pourrait nous attendre au détour de chaque scène ou cette possibilité de voir des choses que l’on n’a pas envie de voir. Pas de ça ici, pas de visions putassières; et le refus de cette basse facilité comme la volonté de miser sur l’intelligence du spectateur constituent de vrai actes chaos. D’autant qu’en suggérant, Wang ne minimise pas la tristesse pour autant, bien au contraire. Elle nous contamine insidieusement, doucement. Ici, personne ne pleure en hurlant, en s’effondrant sur le sol, en arrachant les posters de sa chambre. Comme dans les mauvais téléfilms. En revanche, tout le monde sait, se souvient, se contient par pudeur. Comme partout.

Il faut voir comment Patrick Wang aime à trouver la beauté voire de la noblesse là où personne ne la voit (le père mort du voisin, postier artiste manqué), à traquer des détails (le couple au lit, la main de la femme qui glisse sur le torse de son homme), à faire naître une émotion fugace le temps d’une évocation liée au passé et à suggérer que l’on en apprend toujours plus sur tel ou tel personnage à travers un autre, comme lorsque la petite fille, dans son lit, écoute une conversation et apprend que sa demi-sœur est enceinte. En apprenant cette nouvelle, révélée comme un secret en off, la famille va être secrètement confrontée à la peur de reproduire la même erreur, de revivre la même épreuve, de se dire qu’elle entendra encore les paroles d’un corps médical froid comme la mort et que, peut-être, un traumatisme la déformera de nouveau.

Tout est affaire de gestes, de regards, de filtres. A la macération doloriste, Patrick Wang voit loin pour ses personnages, les aide en privilégiant la nécessité de tout repeindre, de tout reconstruire. Le besoin de se cogner les uns aux autres, de se toucher, de se sentir vivants aussi. Rien n’est facile dans Les secrets des autres. Rien ne se révèle vraiment, tout y est complexe. Pas de solutions cuites ou mâchées, mais la possibilité d’un nouveau départ, ensemble. Imperturbable, Patrick Wang continue, après son déjà beau In The Family (premier long prometteur, déjà sorti en France par les indispensables ED Distribution), de creuser son sillon, sensible et attentif à l’humain et à réaliser des petits films qui ne manquent pas de grandeur. Par la modestie de sa mise en scène, il obtient un émouvant collage de fragments d’humanité et parmi toutes les idées qu’il propose en une heure trente, il a gardé la plus délicate et la plus forte pour la conclusion, dont la beauté justifie à elle-seule le visionnage. L’inspiration est sombre, l’art lumineux.

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About the Author

C'est en découvrant la scène où le renard prononce un sublime "le chaos règne" dans "Antichrist" de Lars Von Trier qu'il a eu l'idée de créer ce blog.



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