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Published on juillet 23rd, 2017 | by Gérard Delorme

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KITANO SUMMER : « KIDS RETURN », « HANA-BI », « L’ÉTÉ DE KIKUJIRO » RESSORTENT EN SALLES

En attendant le troisième volet de sa trilogie Outrage, trois films de Kitano ressortent cet été. Trois films parmi les plus importants de sa filmographie, qui contiennent des traces des activités moins connues de leur auteur.

Même avec le recul, il est difficile d’appréhender Takeshi Kitano dans toute sa complexité. Aujourd’hui encore, à 70 ans, c’est un hyper actif et sa production est tellement variée que même les Japonais, pourtant bien placés, ont du mal à faire le tri. Le titre de l’un de ses films Takeshis témoigne de cette multiplicité. Son nom de scène Beat Takeshi lui vient de ses débuts dans le manzai (une forme japonaise de stand up comedy), qu’il pratiquait en duo avec son partenaire Beat Kiyoshi.

Sur cette lancée, Kitano a acquis une popularité colossale grâce à la télé, où il s’exprime dans un registre étendu qui va de la comédie grasse au talk show sérieux. Dans les années 80, il s’est mis au cinéma, d’abord comme acteur puis comme réalisateur, ce qui a beaucoup dérouté ses fans japonais. Pour en rajouter une couche, il a pratiqué la peinture en dilettante, tout en écrivant des romans, des essais et des recueils de poèmes.

En occident, c’est surtout le cinéaste qui est connu, même si la France l’a découvert un peu tardivement, alors qu’il avait déjà réalisé 5 films. Le premier à avoir sonné l’alerte est Quentin Tarantino, qui avait immédiatement repéré le réalisateur de Violent cop, un film de yakuza que devait à l’origine réaliser Kinji Fukasaku, légendaire auteur du Cimetière de la morale. Le reste est de l’histoire. En remplaçant le maître, Kitano s’est pris au jeu de la mise en scène, et il a enchaîné avec Boiling point, un autre film de yakuza dément. C’est grâce à des VHS importées d’Angleterre que des fans français dénichent Kitano. Toujours par le même réseau, ils découvrent dans la foulée une facette plus sensible de l’artiste avec le confidentiel et atypique A scene at the sea, portrait mélancolique d’un couple de surfeurs.

En 1993, Sonatine est sélectionné à Un certain regard au Festival de Cannes et Jean-Pierre Dionnet tente via Studio Canal d’acheter les droits pour sortir le film en France, mais les négociations tournent court. Le film ayant été un échec au Japon, les Japonais ne comprennent pas ce qui peut intéresser les occidentaux dans ce personnage violent qu’eux-mêmes considèrent comme un clown. En attendant, les fans doivent encore faire fonctionner leurs réseaux pour s’effarer à la vision de Getting any? (1994), une comédie dont l’humour grotesque et volontiers humiliant donne un aperçu du genre de sketch que Beat Takeshi réalise pour la télé. Son héros est un célibataire frustré qui cherche par tous les moyens à satisfaire sa libido torturée. Kitano exploite un de ses gags récurrents, basé sur la confusion entre l’accessoire et l’essentiel, entre le moyen et le but. Dans la logique de son héros, un dragueur ramasse des autostoppeuses à la pelle, donc, s’il veut une fille, il a besoin d’une voiture (ou d’un avion, etc…). Kitano perfectionne aussi son style elliptique qui consiste à montrer le moins possible d’une action: il expose les intentions, ainsi que la mise en place de leur exécution, avant de passer directement au résultat. Ainsi, une tentative de drague en auto-stop provoque un accident (hors champ) dont l’aboutissement est représenté en un long plan fixe du héros dans une situation ridicule.

Juste après Getting any?, Kitano survit à un accident de scooter qui lui laisse le visage à moitié paralysé. L’évènement (que certains interprètent comme un suicide manqué) aura des conséquences sensibles sur ses films à venir, incidemment les trois qui ressortent cet été. Ce sont des films charnière, chargés de gravité, dans lesquels on trouve une forte part autobiographique et presque testamentaire. Il est même tentant d’imaginer qu’il a réalisé chacun d’eux comme si c’était le dernier.

Kid’s return (incidemment son premier film distribué en France avec une promotion digne de ce nom, Sonatine ayant connu une sortie confidentielle) est une évocation de la jeunesse gâchée de deux ados qui laissent tomber leurs études pour s’entraîner à la boxe (un sport que lui-même avait pratiqué dans sa jeunesse). Comme le titre l’indique, les gamins reviennent à leur point de départ, selon une structure cyclique, assez fréquente chez Kitano. Interrogé sur ce point à l’occasion de notre première rencontre avec lui, le cinéaste nous avait impressionné en citant la théorie fractale du mathématicien américain Mandelbrot, selon laquelle le monde, en perpétuelle expansion, peut être représenté par des cercles concentriques. Mon expérience personnelle, disait Kitano, est un peu à l’image de cercles représentant des expériences. Chaque nouvelle expérience débouche sur un espace nouveau et plus grand.

En 1997, le Lion d’or obtenu à Venise pour Hana bi achève de consacrer Kitano, y compris au Japon. C’est une synthèse de ses films de yakuza depuis les thèmes (violence, mélancolie, suicide) jusqu’aux figures de style (plans fixes, hors champ). Pour la première fois, il laisse voir quelques-uns de ses propres dessins. Jusqu’alors, il refusait d’exposer le résultat de cette activité qu’il avait débuté à la suite de son accident. Cette petite part d’autobiographie se retrouve dans l’évocation du flic qui tente de se convertir à la peinture après la fusillade qui l’a estropié. Comme dans Getting any?, le personnage confond l’accessoire et l’essentiel: « les peintres ont tous un béret, donc, si je veux peindre, j’ai besoin d’un béret« . Sauf qu’ici, le gag n’est pas drôle et débouche sur une profonde mélancolie. Si la beauté se mesure à l’intensité de la tristesse qui habite chaque plan de Hana bi, alors c’est certainement le plus beau film de Kitano.

Le suivant, L’été de Kikujiro est son plus lumineux. Kitano y joue un vieux yakuza qui prend soin d’un gamin à la recherche de sa mère pendant l’été. C’est un retour à l’enfance pour le cinéaste qui ne peut pas s’empêcher de donner au yakuza le nom de son propre père, un personnage plus ou moins redoutable dont Kitano s’est toujours tenu à distance. Il est une fois de plus entouré de ses interprètes fidèles, mais ceux qu’on a l’habitude de voir incarner des flics ou de yakuzas patibulaires sont cette fois plongés dans des circonstances beaucoup plus ludiques, déguisés en pastèques ou batifolant dans l’océan.

Par la suite, Kitano metteur en scène a poursuivi ses explorations dans des registres variés (mélo avec Dolls, chambara avec Zatoichi). Il s’est parfois fourvoyé, notamment dans sa trilogie sur lui-même, avant de revenir en forme avec Outrage, une nouvelle série en Scope sur les yakuzas. En tant qu’acteur, il a retrouvé Oshima dans Tabou, a finalement rencontré Fukasaku pour Battle royale, mais en dehors de ses propres réalisations, il se fait plus rare au cinéma. Sa dernière apparition dans l’inutile et régressif remake de Ghost in the shell lui permettait de se distinguer en étant le seul à ne pas parler anglais. Quant à l’homme de télé, il a poursuivi une activité intense, loin des yeux occidentaux. Du coup, on a fini par le perdre un peu de vue.

Pourtant son influence se fait sentir de plus en plus, notamment en Chine. Dans Touch of sin (produit comme les précédents films de Jia Zhangke par Office Kitano), il est difficile de ne pas remarquer le clin-d’œil en forme d’hommage dans l’épisode du camion de tomates renversé, qui utilise une figure de style typiquement kitanesque. Également, dans Black coal de Diao Yinan, l’utilisation du hors-champ pour une fusillade dans un salon de coiffure rappele le flinguage d’Hana Bi. C’est peut-être un hasard, mais le titre original du film signifie « Feux d’artifices en plein jour », comme Hana bi veut dire aussi « feu d’artifice ». Le revoir permettra de patienter avant la sortie d’Outrage coda.

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