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Published on octobre 7th, 2017 | by Morgan Bizet

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KATHRYN BIGELOW STORY

DETROIT, dixième long-métrage de KATHRYN BIGELOW, se révèle notre film chaos du mois. Un petit retour sur la carrière de l’unique réalisatrice récompensée aux oscars s’imposait donc, au cœur d’une filmographie mouvementée, inégale, mais au final essentielle dans la cartographie Hollywoodienne depuis maintenant 35 ans.

Le monde des films de Kathryn Bigelow est violent. Il est violent car c’est un monde d’hommes et comme le dit si bien James Brown à la fin de sa chanson culte – «it’s a man’s man’s man’s world» – l’homme «est perdu dans la nature […] dans l’amertume […] Il est perdu». Ce que Kathryn Bigelow filme depuis plus de trois décennies, c’est cette perdition du masculin qui, plongé dans cet état, est condamné à se battre, voler, détruire, instaurer le chaos. Pourtant, il faut cesser de caricaturer le cinéma de Bigelow comme simplement bourré à la testostérone. Elle pose certes un regard fasciné et désirant sur les hommes, mais ce regard est aussi distancié et analytique. De même il ne faut pas tomber non plus dans la tentation de la catégoriser comme une artiste féministe. Kathryn Bigelow refuse cette dichotomie et cela se ressent dans son cinéma. Il faut voir The Set Up, premier court-métrage de 1978 tourné pendant ses études dans lequel deux hommes qui se bagarrent sont observés et analysés en direct par deux professeurs en off. Si on y trouve déjà un certain style graphique, le plus percutant reste qu’il est permis d’y voir son cinéma en puissance. Comme s’il était le film théorique de l’œuvre de sa créatrice.

Hollywood est aussi un «man’s world», peut-être encore plus impitoyable que la vie réelle. Pourtant, elle n’a pas hésité à se confronter à cette machinerie étouffante. Côtoyer Hollywood sert certainement de matière inspirante pour son cinéma. En effet, peu de choses séparent l’industrie du cinéma des champs de batailles dans lesquels nous emmènent souvent les œuvres de Kathryn Bigelow. Pourtant, tout ne fut pas rose. Si elle a connu un triomphe rapide et inattendu avec comme point d’orgue Point Break en 1991, elle a aussi fait face à une forme de disgrâce, voire même d’oubli après l’échec au box-office de son film suivant, Strange Days. Qui se rappelle de sa période pseudo-aquatique au début des années 2000 avec Le Poids de l’eau et K-19? S’ils ne sont pas franchement ratés, surtout le second où il n’est pas interdit de se passionner pour la tension homo-érotique planant entre Harrison Ford et ses hommes dans leur sous-marin russe, ces films auraient pu noyer définitivement la carrière de Bigelow dans leurs eaux troubles.

Detroit s’impose comme l’un des évènements cinématographiques de 2017. D’abord pour la chaude actualité à laquelle le film fait référence bien qu’il se situe en 1967, il y a pile 50 ans: les bavures policières contre la communauté afro-américaine, le racisme latent de la société américaine, la montée du néo-nazisme. Ensuite parce qu’entre-temps Kathryn Bigelow est redevenue une cinéaste de premier choix à Hollywood, capable de faire la nique aux Oscars à son ex-mari James Cameron qui attendait tranquillement une nouvelle razzia en 2010 avec Avatar.

A l’époque, il avait eu le malheur de se retrouver face à Démineurs, en apparence petit film de guerre au succès public modeste, mais en vérité œuvre la plus incroyable réalisée sur la seconde Guerre en Irak – avec Redacted de Brian De Palma, of course. On y découvrait Jeremy Renner – dans son meilleur rôle – en commandant cynique et désabusé d’une unité de déminage pas vraiment en accord avec sa folle pulsion de mort. Kathryn Bigelow mettait en scène de manière magistrale ce portrait d’homme déconnecté de toute réalité, de la vie même, qui ne semble jouir qu’en se confrontant sans cesse avec le chaos et la mort. La cinéaste rappelait alors à tout Hollywood qu’elle est peut-être la seule à pouvoir filmer la guerre avec autant de génie sans tomber dans la caricature de la caméra-portée popularisée dans les années 2000 par Paul Greengrass and co. C’était déjà le cas dans Strange Days, qui transformait Los Angeles en une zone urbaine SF proche de la guerre civile, pleine de tensions et de violences, à l’aube des années 2000. Décor qui finalement ressemble à s’y méprendre à celui de Detroit.

La Guerre est partout chez Kathryn Bigelow, les champs de bataille s’infiltrent même dans le quotidien américain. Celui d’une bourgade du sud des États-Unis dans The Loveless, premier long métrage de 1982, co-réalisé avec Monty Montgomery (futur producteur de Twin Peaks), soudainement brutalisée par un gang de motards magnifiques et anachroniques mené par un Willem Dafoe déjà époustouflant d’ambiguïté. Ou plus tard celui de Los Angeles dans Point Break (1991), où des braqueurs-surfeurs déguisés en anciens présidents des États-Unis s’engageaient dans une lutte épique et presque mythologique avec la police et le FBI.

Pas étonnant donc de la voir dernièrement embrasser frontalement le genre du film de guerre avec Démineurs puis Zero Dark Thirty en 2012, autre séisme politique américain sur la longue traque de près de 10 ans du tristement célèbre terroriste Oussama Ben Laden par une cellule de la CIA. Film de guerre qui pourtant évite constamment la représentation du conflit afghan et irakien, présent en arrière plan pendant près de deux heures avant cette impressionnante séquence de 45 minutes où l’on assiste en temps réelle à l’opération «Trident de Neptune», soit l’arrestation puis la mise à mort du leader d’Al-Qaïda.

Zero Dark Thirty est remarquable parce qu’il se calque sur l’immobilisme de la chasse à l’ennemi public n°1 en faisant le choix de renoncer au spectaculaire. Cela ne l’empêche pas de garder cet aspect viscéral et implacable du cinéma de Bigelow, au risque de provoquer le scandale, notamment par sa longue ouverture où l’on assiste à une scène de torture à l’eau d’un présumé terroriste. Éprouvante, elle l’est d’autant plus du fait que les bourreaux arrivent finalement à leur fin en obtenant de précieuses informations. Éloge de la torture comme méthode efficiente? Il s’agirait plutôt d’y voir une représentation supplémentaire que le monde est sens dessus-dessous, où la position de bourreau navigue d’un camp, voire d’une personne à une autre.

La confusion des affects règne donc chez Kathryn Bigelow. Dans sa première partie de carrière, ils sont hypertrophiés. Les films, inondés de lyrisme, fonctionnent comme une grande galerie de gueules romantiques. Ce sont les Willem Dafoe, Bill Paxton, Adrian Pasdar, Jenny Wright, Jamie Lee Curtis, Patrick Swayze, Keanu Reeves, Ralph Fiennes, Juliette Lewis, Angela Bassett, etc. Des comédiens qui incarnaient là certains de leurs meilleurs rôles et qui faisaient s’harmoniser pulsions de mort avec pulsions sexuelles, amoureuses ou soif de liberté et d’adrénaline. D’ailleurs on pouvait s’estomaquer devant l’utilisation excessive mais magnifique du ralenti, comme dans Aux Frontières de l’aube, film de vampire ultra contemporain, chef d’œuvre absolu de la cinéaste. Les personnages allaient même jusqu’à mourir, en cédant au monde de la nuit, mais Kathryn Bigelow offrait une résurrection au couple protagoniste, capable in fine de redevenir humain, rare note d’espoir dans son cinéma. A l’inverse, dans ses derniers films, les affects paraissent atrophiés. Démineurs et Zero Dark Thirty ont des airs de mécanique fatale qui englobent et cernent leurs «héros», de Jeremy Renner à Jessica Chastain.

Ces œuvres sont comme des luttes désenchantées, destructrices et sans lendemains. Un cinéma représentatif de son époque en somme, l’Amérique post-9/11, post-Guerre en Irak, post-crise des subprimes, etc. Detroit semble poursuivre dans la même veine, la présence de Mark Boal en tant que scénariste de ces trois derniers films en est un bon indicateur. Mais au final tous ces personnages ont, à l’image de leur créatrice – son parcours ou le fait qu’elle n’hésite pas à tourner en pleine zone de guerre – cette beauté commune d’être constamment sur un fil et de flirter avec le chaos dans lequel baigne notre monde. Tous ces éléments qui participent de la puissante modernité du cinéma de Kathryn Bigelow, cinéaste essentielle à placer au panthéon des grandes figures Hollywoodiennes. N’en déplaise à l’inébranlable patriarcat ambiant.

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