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Published on novembre 1st, 2017 | by Anthony Radureau

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JIGSAW NE CONNAIT PAS LE GAME OVER

On pensait que le mythe JigSaw touchait à sa fin. Saw 3D (2010) promettait d’être l’ultime volet d’une saga ayant profité d’une mouvance torture-porn. Sept ans plus tard, la veine est toujours aussi chaude avec Jigsaw, de Michael et Peter Spierig. Pas game over.

Tout commence en 2004, il y a 13 ans. Le buzz monte autour de Saw, présenté comme un «petit» thriller horrifique tourné en 16 jours avec trois bouts de ficelles et réalisé par un inconnu (James Wan, alors âgé de 27 ans) ayant étiré un court métrage réalisé un an plus tôt. La rumeur veut qu’il ait donné des sueurs froides aux spectateurs présents dans les différents festivals où il a été projeté (Marché du film à Cannes, Sundance, Sitges) et que son final, nihiliste, ait glacé l’échine. On y voit deux hommes enchaînés au mur d’une salle de bains, qui ignorent comment ils en sont arrivés là et qui ne se connaissent pas. Ils apprennent que l’un doit absolument tuer l’autre pour s’en sortir. Si ce n’est pas exécuté en moins de huit heures, alors ils seront exécutés tous les deux. Le tueur (le fameux Jigsaw), présence maléfique, tire les fils de cette machination et les observe de près. Une intrigue parallèle, ajoutée au dernier moment, montre deux flics (dont l’un est joué par Danny Glover) qui mènent l’enquête et sont dépassés par la tournure des événements. Au fil du script roublard, que James Wan avait coécrit avec Leigh Whannell (également acteur dans le film), on s’apercevait que tous les personnages avaient une identité double ou morcelée; et c’était l’un des points forts du premier Saw, avant même l’exercice de manipulation ostensiblement inspiré de Se7en ou la dimension morale (souffrir pour expier des fautes). Avec une gabegie d’effets chocs hérités du vidéo-clip, une prédilection pour le gore et l’extrême, un excellent thème musical de Charlie Clouser (Nine Inch Nails), un twist inattendu et une phrase célèbre (Some people are so ungrateful to be alive. Not you, not anymore. Game over), Saw devient rapidement culte.

James Wan et Leigh Whannell deviennent les nouveaux Daniel Myrick et Eduardo Sanchez, les réalisateurs chanceux du Projet Blair Witch. A l’époque, ils ne réalisent pas encore l’ampleur du phénomène. Le carton de Saw au box-office US (18,3 millions de dollars sur 2315 écrans à la fin de semaine de Halloween) et son bouche-à-oreille ont considérablement accéléré la cadence et les appels du pied. Malgré tout, conscients qu’il s’agit d’un coup d’essai-coup de bluff, ils résistent dans un premier temps à l’envie de faire une suite, se souviennent en bons cinéphiles que les sequel riment souvent avec mercantilisme et disent non aux propositions de Lions Gate et Twisted Pictures. Mais persuadés qu’une telle occasion ne se reproduira pas une seconde fois, ils donnent leur accord pour développer une franchise idéale pour les fêtes d’Halloween. Chaque avatar étant construit selon les bases du premier volet: un boogeyman charismatique qui n’en finit pas de crever, des tortures insoutenables et surtout un twist final qui remet en cause tout ce que le spectateur a vu, histoire de surfer sur la vague des films fantastiques de M. Night Shyamalan. C’est aussi un moyen de fidéliser le public: pour comprendre chaque nouvel épisode, il est préférable d’avoir déjà vu le précédent pour saisir toutes les références.

Si James Wan cède sa place à Darren L. Bousman pour se concentrer sur d’autres envies de cinéma (Dead Silence et Death Sentence) et devenir producteur, Leigh Whannell coécrit cependant le scénario de Saw 2 en remodelant un copycat écrit par Bousman qui désirait dans son coin réaliser un film d’horreur dans le sillage de Saw. Quelques ajustements après, le compte est bon: il n’y a plus deux mais six personnes qui se réveillent dans une maison truffée de pièges sadiques. Parmi eux, le fils d’un inspecteur, joué par Donnie Wahlberg, l’ancien New Kids on the Block, qui, dans un face à face tendu avec un JigSaw en phase terminale, doit jouer le jeu et accepter de dialoguer avec lui, comme Brad Pitt et Kevin Spacey dans Se7en. La première idée consiste à humaniser JigSaw (Tobin Bell), le tueur en série à la voix caverneuse, comme en témoigne la dernière image. Au final, le tueur en devient presque plus sympathique que les victimes coincées dans leur loft, même si ses méthodes sont pour le moins douteuses. Malheureusement, faute d’avoir un réalisateur doué aux commandes, Saw 2 privilégie la surenchère gore à la notion de suspense; ce qui fait accessoirement que les personnages perdent en substance et l’intrigue, en intérêt.

Gregg Hoffman, producteur de la saga, décède entre le second et le troisième Saw. A cette occasion, Darren Bousman confie qu’il veut rester impliqué dans la partie «par respect», alors que les fans réclament le retour de James Wan. Il n’en sera rien. Parallèlement, il a dans ses projets la réalisation de Threshold, un remake du film d’horreur franco-canadien Sur le Seuil, d’Eric Tissier, alors adapté par le scénariste Stephen Susco (The Grudge). Et JigSaw, lui, se « sérialise »: alors qu’on le croyait réduit en poussière à la fin de Saw 2, il revient pour martyriser seulement deux ouailles. Leigh Whannell reprend la plume mais oriente la saga vers le torture-porn (également appelé «gorno», contraction de gore et porno). Pour donner un semblant d’intégrité, Bousman construit des séquences trash en repoussant les limites de ce qui est d’ordinaire toléré dans les fictions standard (la scène de l’opération chirurgicale). Dans ce domaine, l’imagination n’a plus de limite. Cette boucherie n’est finalement qu’un prétexte pour étoffer la relation affective entre Amanda et Jigsaw, suggérée par la fin du second opus. D’ailleurs, Saw 3 commence là où Saw 2 s’arrête: par un Game Over. Dans le pré-générique, on retrouve le flic incarné par Donnie Wahlberg qui hésite à se couper le pied avec la scie peu robuste réservée aux prisonniers avant de se le défoncer monstrueusement. Et l’on réentend le fameux « some people are so ungrateful to be alive ». L’agression est cyniquement adressée au spectateur, à son voyeurisme, à sa volonté d’en voir toujours plus, dès la première scène. C’est le plus violent des Saw. En France, s’il a mieux marché en salles que les deux autres de la franchise, il reste le premier film à écoper d’une interdiction aux moins de 18 ans pour des raisons autres que des scènes de sexe et en cela il a bénéficié d’une énorme publicité.

À sa sortie, Saw 3 a été exploité dans le réseau UGC et tous les multiplexes de France. Ce qui dans les faits a causé des problèmes aux exploitants. La plupart ayant dû engager des frais supplémentaires pour recruter spécialement un employé du type videur afin de décourager les jeunes qui souhaitaient entrer dans la salle sans avoir l’âge requis. Par ailleurs, des incidents avec dégâts matériels ont été à déplorer dans certaines salles. Pour toutes ces raisons et aussi vis-à-vis de son image, UGC a annoncé que, désormais, elle ne passerait plus ces films proscrits aux moins de 18 ans. Le distributeur a eu un manque à gagner sur la vente TV, mais moindre que sur un film comme Martyrs Saw 3 étant déjà rentabilisé sur le marché américain. Saw 4 persévère dans cette logique de torture-porn mais écope d’une interdiction aux moins de 16 ans car moins malsain. Il n’en demeure pas moins l’un des plus mauvais volets des Saw d’autant que la succession de tortures tient lieu de scénario.

Lions Gate a beau être fier, Saw 4 fait un moins bon score au box-office américain (31 756 754 dollars de recette sur trois jours) que Saw 3 qui, lui, totalisait 33 610 391 dollars. C’est le premier signe de faiblesse. En guise de comparaison, Saw récoltait 18 276 468 dollars et Saw 2, 31 725 652 dollars (Saw 2, 3 et 4 ayant respectivement rapporté 87, 80 puis 63 millions de dollars aux Etats-Unis). C’est la fin de la période Darren Lynn Bousman qui a préféré se consacrer à sa comédie musicale, Repo ! The Genetic Opera, principalement destinée aux gothiques de moins de 13 ans. Et c’est au tour de David Hackl, décorateur sur Saw 2 et assistant réalisateur de la seconde équipe sur Saw 3 de relancer la machine. Paradoxalement, le buzz sur Internet ne décroit pas : des sites Internet analysent les premiers teaser pour faire travailler l’imagination. Des taglines surgissent (« son message est vertueux ; son amour est éternel ; son cadeau est la vie ». Amen). Owen Koules, nouveau producteur de la saga, révèle que les scénarios de Saw 5 et Saw 6 ont été rédigés en même temps que celui de Saw 4 par Patrick Melton et Marcus Dunstan, les deux réalisateurs de Feast. Dans le casting, on retrouve Julie Benz (Dexter et John Rambo), Mark Rolston (Aliens), Shawnee Smith (Amanda, la complice toxico de JigSaw dont la double identité servait de twist au Saw 2), Costas Mandylor (celui qui jouait le nouveau disciple de JigSaw dans Saw 4), Donnie Wahlberg (présent dans Saw 2, Saw 3 et Saw 4), avec un insert de Danny Glover, le flic blessé du premier en clin d’œil nostalgique.

Sans pour autant être un modèle de construction dramaturgique, Saw 5 préfère manipuler en amplifiant ou en détournant les codes pour mélanger des éléments appartenant à différents épisodes (le meurtre de l’obèse dans le premier, un insert du commissaire joué par Danny Glover – qui ne réapparaît pas pour autant dans le film, l’infirmière du troisième) et donner l’illusion d’une étrange somme d’indices et d’intuitions. Un peu comme si tous les opus se déroulaient de manière simultanée. La sérialité des événements et le retour au calme donnent presque envie de suivre chaque production comme un feuilleton (un soap-opera du gore) fragmenté en séquences plus ou moins égales mais travaillées par la volonté de fidéliser un public pour le meilleur (l’attente qui découle de chaque nouvel épisode) et le pire (le mercantilisme qui l’accompagne). Dans le 5, on retrouve par brèves intermittences l’étrange excitation que l’on pouvait ressentir en découvrant le premier Saw, à une époque où la saga n’était pas encore prisonnière de ses ficelles.

Ce qui s’est confirmé dans Saw 6, réalisé par Kevin Greutert, monteur des précédents, un peu moins dégueulasse que ceux réalisés par Darren Lynn Bousman, mais hélas dépassé au box-office par de nouveaux concurrents comme Paranormal Activity, d’Oren Peli, qui, au bout de sa cinquième semaine d’exploitation (et avec un nombre moindre de salles), faisait un meilleur week-end que la première de Saw 6. Saw meurt avec le torture-porn. Et Saw 3D, septième du nom, toujours réalisé par Greutert, s’annonce ouvertement parodique voire «fun», un peu comme les Destination Finale. La différence, c’est qu’il mise désormais sur un autre effet de mode (la 3D) pour attirer le maximum de spectateurs en salles. Cet épisode révèle bien la « quatrième dimension » dans laquelle la série a plongée, nourrissant un seul fantasme auprès des fans pendant près de sept ans: est-ce qu’un seul épisode réussira à se hisser à la hauteur du premier et est-ce qu’un seul des réalisateurs (du monteur au stagiaire) arrivera à faire mieux que James Wan/JigSaw?

JigSaw assure que « la partie est finie » – ce qu’il disait déjà dans Saw 3. Deux ans plus tard, Jigsaw renait de ses cendres sous la houlette de Michael et Peter Spierig, reprenant les rouages qui ont marqué les sept précédents Saw, portés par le machiavélisme de son tueur au puzzle. D’épisode en épisode, ce soap-opera du gore a souligné les liens étroits entre différents médias (le jeu vidéo, le clip, la série, la télé-poubelle, le cinéma, YouTube) en déduisant que toutes les formes d’art sont devenues interchangeables. Il y a près de vingt ans maintenant, les fans du genre taxaient Wes Craven de cynique parce qu’ils avaient réalisé Scream, film d’horreur parodique se moquant ouvertement du genre. Aujourd’hui, le cynisme paie (c’est une monnaie courante) et les Saw, enfants dégénérés des Scream, annoncent une nouvelle génération de psychopathes encore plus violents. Au nom de l’argent, soyez-en sûrs, la partie n’est pas terminée.

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