HELLO

Published on août 9th, 2017 | by CHAOS REIGNS

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ALLÔ, C’EST JEAN-PIERRE MOCKY

[HELLO] JEAN-PIERRE MOCKY a laissé un (long) message à la rédaction ce mercredi 9 août à 19h00.

«Je ne comprends rien à votre question sur les cinéastes chaos… Vous savez, moi, j’ai connu Raoul Walsh, John Ford, Orson Welles, Federico Fellini dont j’étais l’assistant. Buñuel, c’était mon ami. Bon, tous ces gens sont morts. Les cinéastes comme moi deviennent un peu des dinosaures. La mémoire du cinéma, quoi. J’ai commencé le cinéma comme acteur à neuf ans en 1942 pour Marcel Carné dans Les enfants du paradis. Après j’ai travaillé avec Fellini et Visconti dont j’ai été les assistants. J’ai travaillé avec Antonioni en tant que rôle principal de l’un de ses films. Oui, c’est vrai, finalement au bout d’années de travail, on est une encyclopédie. Et puis j’ai dirigé tellement d’acteurs : Jean-Louis Barrault ou même Fernandel, mon idole quand j’étais petit. Ou encore Michel Simon, Catherine Deneuve, Philippe Noiret, Robert Mitchum, Peter Lorre. Je ne peux pas vous dire le nombre de gens que j’ai connu et c’est ce qui m’a donné une espèce de richesse; ce qui fait en tout cas qu’on m’interviewe parfois. Quand je vais à Tokyo, je me rends compte que les Japonais sont férus de cinéma européen. Nous, il nous arrive d’aimer le cinéma Japonais mais partiellement. Là, si vous voulez, les japonais admirent le cinéma français de 1930 et celui de maintenant.

« Bubu – Buñuel, je l’appelais Bubu – était sourd. »

L’île Nue (Kaneto Shindô, 1960) est peut-être le plus beau film que j’ai vu de ma vie. Orson Welles pensait la même chose. Il a passé les dernières années de sa vie avec moi. Vous savez, j’ai accompagné trois personnes dans la mort : Orson Welles, Luis Buñuel et Federico Fellini. Trois personnes mortes dans la misère, ce qui est inconcevable. Parce que c’étaient de grands bonhommes et on les a laissés crever. Mozart, aussi, est mort seul. Jean Vigo, lui, c’était l’homme qui devait mourir dans la misère. Il était très malade, dès le début, ça explique sa carrière très brève. Max Linder s’est suicidé à 36 ans. Orson, c’était un type merveilleux : on cherchait de l’argent pour lui et on n’en trouvait pas. Surtout, on refusait de lui donner de l’argent. C’est le problème des génies et il vaut mieux ne pas en être un. Bubu – Buñuel, je l’appelais Bubu – était sourd. Ça lui rendait la vie bizarre parce qu’il n’entendait rien et du coup, il était dans un autre monde. Lui, le pire, c’est qu’il a été abandonné par ses enfants par-dessus le marché. Fellini est mort dans la misère morale parce qu’il avait encore un peu d’argent. Il est mort à 73 ans. Il vivait à Rome et je lui ai rendu visite trois jours avant sa mort. C’était un clown et j’adore les clowns parce que j’adore le cirque. J’ai connu Tati dont j’étais l’assistant et sa fille était ma monteuse pendant dix ans. Fellini était comme Tati : un clown. Orson était un mec bizarre qui aimait bien se transformer, se maquiller dans ses films. Mais c’était un type très tendre, très amoureux. A chaque fois qu’il tombait amoureux d’une femme, il la couvrait de cadeaux. J’ai eu de la chance. Quand je faisais mes films, j’allais dans un laboratoire NTC et à côté un jour est arrivé Orson Welles pour monter L’histoire immortelle, un film pour Antenne 2 avec Jeanne Moreau. Il montait ça dans une salle et j’étais dans celle d’à-côté. A la pause de midi, on allait bouffer ensemble. C’est comme ça que je l’ai connu. Et à partir de là, on est devenus amis. Les gens ne le savaient pas mais à l’époque, il vivait dans une chambre de bonne Rue Washington au sixième étage, vous vous rendez compte? Il voulait faire Calme Blanc, ça n’a jamais pu se faire. Quand il a commencé son Don Quichotte avec de l’argent, il a eu des problèmes de fric avec des marocains, des suisses, des yougoslaves (rires). Le financement était terrible. Aujourd’hui, on n’a plus de génies comme ça. Le dernier, c’est peut-être Klaus Kinski mais il est mort. On n’a plus de fous. Du coup, quand je fais un film, je suis emmerdé.

« C’est pareil pour mon copain Cassavetes. Aux États-Unis, on le prenait pour un con »

Le problème avec la découverte des auteurs, c’est que les films contemporains sont moins appréciés. Je pense que les films que je réalise aujourd’hui deviendront cultes dans 20 ans. Les derniers Blake Edwards sont moins appréciés que les premiers. Prenez les viticulteurs : certains vins datent des années 50, 60,70… Plus le vin vieillit, mieux il est considéré. Un viticulteur qui fait du Corbières est dénigré par certains qui le trouvent dégueulasse. Moi, j’adore le Corbières. Et j’ose dire qu’il est bien avant que les autres disent qu’il est bien! C’est comme avec Raoul Ruiz et Jim Jarmusch. Il a fallu attendre des années pour que leurs films soient considérés par ces connards de Télérama et Libé. A l’époque, on les prenait pour des cons. C’est comme mon ami Jerzy Skolimowski. Au moment de la ressortie de Deep End, tout le monde en a fait un plat. Putain mais à l’époque, tout le monde s’en foutait. Les journalistes, les premiers. Le principe d’un film culte, c’est un film qui au moment de sa sortie est totalement ignoré par la critique et le public. Souvent, les gens pensent à tort que les films cultes sont ceux qui marchent en salles. Ce n‘est pas vrai. Tous mes films cultes sont ceux qui n’ont pas marché. C’est pareil pour mon copain Cassavetes. Aux États-Unis, on le prenait pour un con. Je me rappelle avoir été dans une soirée en son honneur et, dans la salle, il y avait Gena Rowlands et puis quinze ou vingt personnes.

Mes films cultes, c’est La cité de l’indicible peur, qui a d’ailleurs été classé 99ème meilleur film au monde. Il y avait une liste de 100 films. Les enfants du paradis était 10ème. A l’ouest, rien de nouveau était premier. Je n’ai jamais compris pourquoi mais c’est comme ça. Il y a des films qui deviennent plus cultes que d’autres pour des raisons indescriptibles. Aux États-Unis, le film a super bien marché alors que ça se passe en Auvergne… Michel Gondry m’a dit que c’était son film préféré. Y a aussi ce film que j’ai fait pour la Colombia, un film américain avec Fernandel. C’est aussi considéré comme culte. Par exemple, c’est pas Les petits mouchoirs qui va devenir culte. Moi les 4 millions de spectateurs de l’autre, je les faisais déjà à l’époque de Y a-t-il un français dans la salle? Je parlais avec ce crétin de Guillaume Canet l’autre jour qui se la jouait: les chiffres ne sont pas les mêmes, à l’époque et aujourd’hui. A l’époque, faire 4 millions, c’était pas exceptionnel. Aujourd’hui, ça l’est.

Non, je n’ai toujours pas vu Les petits mouchoirs. J’ai pris le principe de mon ami Orson Welles, qui n’allait pas voir les films de peur d’être influencé. Si je vois une scène que j’aime bien, je vais avoir tendance à vouloir la refaire moi-même. Orson avait le souci de ne pas être actuel, il ne voyait que des vieux films. Les films nouveaux, il les refusait et moi, je suis un peu comme ça. J’aime pas critiquer, si vous voulez. Critiquer un confrère, si vous voulez, c’est lâche et égocentrique.  Mais je peux quand même arriver à détecter les faussaires. C’est simplement de jeunes réalisateurs qui pompent sur les réalisateurs anciens. Ils font des patchworks entre Roberto Rossellini et Robert Wise. C’est comme un plat: il y a un peu d’olive, de saucisson, de fromage et après ils disent qu’ils ont fait le film. Ils sont très forts!

Et alors là, je peux vous parler d’une vieille anecdote qui a fait le tour de France. C’est Gérard Oury, un acteur pas très bon qui a décidé de faire du cinéma et qui, avec sa fille Danièle Thompson, se demandaient ce qu’ils allaient faire. Eh bien, c’est très simple: ils ont acheté un «Pathé Baby», une lanterne magique pour se projeter des films en 8mm. Et ils se projetaient tous les Harold Lloyd. Dans un sketch, Lloyd roulait sur une avenue. Sa voiture en tamponnait une autre et tombait entièrement en ruine. Oury a dû se dire que c’était pas mal. Alors il a dit à la fille «vas-y, écris-le!» (il rit). Alors, je me suis marré en voyant Le Corniaud. Oury ne l’a jamais reconnu mais c’est un plagiat. On l’a appris via des domestiques qui travaillaient chez eux, à l’époque. Mon ami Tarantino, c’est le contraire: lui, il avoue ses emprunts. Je pense à Bruce Lee pour Kill Bill. C’est pas un faussaire puisqu’il l’avoue. Les autres se prennent tellement tous au sérieux. Malheureusement, il y en a beaucoup dans le cinéma, soit ils piquent intentionnellement – ce sont les plus lâches et les plus méprisables – soit ils ne s’en rendent pas compte. D’accord, c’est très dur de ne pas copier. Pour cela, on est obligé de délirer. Si vous restez trop classique, vous restez anonymes. Moi j’ai toujours essayé de faire en sorte qu’au bout de cinq minutes, on devine que c’est du Mocky. Bon ou mauvais, ça reste du Mocky. C’est à mon sens la force d’un réalisateur: revendiquer son style à lui. Je n’ai pas fait que des chefs-d’œuvre mais je suis unique et c’est ma noblesse…

Bon, vous décrochez oui ou merde? Qu’est-ce que vous branlez? Allô?»

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