Interview

Published on juin 7th, 2018 | by Jeremie Marchetti

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[INTERVIEW] YANN GONZALEZ

Avec UN COUTEAU DANS LE CŒUR (en salles le 27 juin 2018), un tueur sème la mort sur le tournage d’un porno gay. Son réalisateur Yann Gonzalez signe une merveille de cinéma chaos, euphorisante et mélancolique, qui nous laisse heureux et triste en même temps. Du cinéma français au cinéma de genre, du queer d’hier à celui d’aujourd’hui, de Jean Rollin à Gaspar Noé, de Vanessa Paradis à Barbara Steele, du Disco au Giallo. On n’aime pas, on adore.

INTERVIEW JEREMIE MARCHETTI / PHOTO ELLA HERMË

Les rencontres d’après minuit c’était il y a cinq ans… Comment se porte ce premier long métrage depuis ?
Yann Gonzalez: Ça reste une étape merveilleuse de ma vie, j’ai reçu beaucoup d’amour après ce film. Un amour qui, paradoxalement, m’a aussi plongé dans un sentiment d’imposture et de terreur du film suivant qui s’est heureusement atténué grâce au tournage des Îles, mon dernier court métrage. Aujourd’hui, je vois Les Rencontres… comme une bulle très douce, peut-être un peu fermée sur elle-même, alors qu’Un couteau dans le cœur est un film plus classique en terme de narration, plus ouvert, et pourtant plus radical dans ses ruptures de tons.

Un couteau dans le cœur ne tombe justement pas dans le piège de la redite…
Yann Gonzalez: C’est vrai que j’éprouvais le désir, dès l’écriture, de prendre le contrepied du film précédent, d’être plus aventureux, de sortir de cette bulle, que celle-ci explose et se déploie. J’avais aussi envie de donner un ton moins littéraire aux dialogues, même si certains spectateurs continuent d’y voir une certaine distance… C’est dingue de constater à quel point le public est formaté par le cinéma naturaliste, comme s’il était impossible de parler différemment au cinéma, alors que si l’on regarde la plupart des films français des années 60 ou 70, ni le jeu ni l’écriture n’étaient proprement naturels. On voit d’un mauvais œil, aujourd’hui, les films qui cherchent une écriture propre, une langue qui serait un tant soit peu stylisée, comme au théâtre ou en littérature. Pourtant, quand on va au cinéma, on fait selon moi le pari d’entrer dans un univers différent, dans un monde qui n’est pas nécessairement celui du quotidien.

Ton point de départ c’était la défunte productrice Anne-Marie Tensi, à partir de laquelle tu as brodé ton personnage à toi…
Yann Gonzalez: J’en ai entendu parler il y a cinq ou six ans, probablement quelques mois avant La nuit de la grande chaleur à La Cinémathèque et la projection de Maléfices Pornos, un porno lugubre produit par Tensi. Mais les recherches que j’ai faites autour d’elle en compagnie d’Hervé Joseph Lebrun, historien du porno gay français, m’ont plutôt enclin à me détacher de la réalité, à larguer les amarres pour mieux plonger dans la fiction, le fantasme. Ce qu’on a gardé, avec mon co-scénariste Cristiano Mangione, c’est la relation entre Tensi et sa monteuse, qui induisait cette très belle idée d’un amour lié à la matière même du cinéma. Le film a également conservé quelques traces de son caractère impétueux et de son alcoolisme… On a cependant gommé son caractère de maîtresse femme humiliante pour l’amener vers davantage de douceur, même si la violence n’est jamais loin. Avec Cristiano, on a d’emblée cherché à entrelacer l’histoire d’Anne et celle du tueur et d’en faire deux monstres, un monstre d’amour et un monstre de mort, qui évoluent en parallèle.

Tu fais partie des rares cinéastes qui tournent encore en pellicule, comme Bertrand Mandico d’ailleurs. Même ta photographe de plateau, Ella Herme, shoote en argentique!
Yann Gonzalez: Et bien d’ailleurs je peux te dire que les photos de plateau en argentique, ça fait sourciller les distributeurs ! Ils n’ont plus l’habitude d’avoir du grain sur les photos… Comme elle photographiait en argentique, Ella n’était pas du genre à mitrailler et c’était très agréable pour les acteurs : une pose, deux ou trois clics maximum. Alors qu’un type formé en numérique prend vingt clichés du même plan avec vingt fois le même cadre. J’ai parfois le sentiment d’être à rebours de mon époque, mais ces partis-pris me permettent d’insuffler un peu de magie, de romantisme et d’organique dans ce monde qui en manque tellement. Tout en restant conscient du risque de réaliser un film prisonnier du passé : c’est aussi pour cela que je tenais à convier certaines figures de la scène queer d’aujourd’hui au cœur du casting. Des gens qui sont pour moi vecteurs de vie, de fête, de liberté sexuelle. Car le film est aussi une vision en miroir de la jeunesse de 1979 et de celle de 2018.

Justement, parmi ton casting il y a disons ta « troupe », quelques nouvelles têtes et puis des acteurs que tu as justement choisis parce qu’ils charrient un monde de cinéma (Jacques Nolot, Florence Giorgetti, Ingrid Bourgoin…). Je me demandais comment ça s’était déroulé… ou si même il y avait eu des occasions manquées…
Yann Gonzalez: Je n’ai aucun regret car je crois toujours au petit génie du film : lorsqu’une personne refuse ou n’est pas disponible… c’est pour permettre à l’acteur idéal de venir sur le plateau ! Pour le rôle de l’oiselière, j’ai travaillé avec Agnès Berthon, une comédienne de théâtre géniale qui a très souvent joué avec Joel Pommerat et qui était dans Notre dame des Hormones de Mandico, dans un rôle de mec à moto…mais au départ j’avais proposé le rôle à Barbara Steele, à qui Agnès ressemble étrangement d’ailleurs ! Cette dernière m’avait répondu très gentiment de Los Angeles, mais c’était trop compliqué pour elle de venir à Paris pour une seule journée de tournage, elle en a un peu marre des caméos. Mais elle a pris la peine de lire le scénario et m’a fait un retour très enthousiaste : j’étais quand même très fier d’avoir un message de Barbara Steele dans ma boîte mail ! Pour le reste, ce sont des choses qui ne se racontent pas forcément mais je suis heureux de la place que chaque acteur a trouvé, que Nolot soit là, plutôt à la campagne que dans le cinéma, pour éviter une citation trop explicite de La chatte à deux têtes. Quand je rends hommage à quelqu’un, je cherche à créer un espace de trouble plutôt qu’un clin d’œil… Je déteste ce mot d’ailleurs, il me donne l’impression de draguer le spectateur. J’adore l’idée qu’un acteur qu’on a aimé dans un film se déplace ou débarque à un endroit inattendu. Et pourtant on reste avec la couleur de l’acteur qu’on a connu, avec la mémoire cinéphilique : il n’y a rien plus de excitant aujourd’hui quand on fabrique un film. C’est quelque chose qui se perd, comme s’il n’y avait pas de travail de mémoire lié à ces grands acteurs qui ont 60, 70 ans et qui ont marqué l’histoire du cinéma des années 70 ou 80. On va de moins en moins les chercher…c’est comme une histoire du cinéma engloutie, qui intéresse la cinéphilie mais pas les cinéastes. Je suis d’ailleurs étonné de croiser aussi peu de cinéastes à la Cinémathèque, même si j’y vois souvent Serge Bozon, Thomas Salvador, Mikael Buch… Par ailleurs, la fétichisation est dangereuse et quand je compose mon casting, j’ai besoin d’aller chercher en contrepoint des gens trouvés dans la rue, dans les clubs, des gens dans l’énergie d’aujourd’hui, parfois très éloignés du cinéma… Bastien Waultier, qui joue Karl, la première victime, c’est typiquement ça : un club kid casté dans une fête queer et dont c’est le premier rôle au cinéma !

La représentation des LGBTQ est assez faible dans le cinéma de genre. J’ai un peu vu ton film et tes personnages 99,5 % queer comme une revanche là dessus…
Yann Gonzalez: Ce n’est pas une question que je me suis posée en ces termes, ça s’est fait de manière plus naturelle. Déjà parce que je suis entouré dans ma vie de personnes queer, des gens qu’on ne voit pas forcément dans le cinéma français… mais cette dimension de manifeste s’est révélée après l’écriture et même après le tournage, c’est à ce moment-là que j’ai réalisé que cette marge, ces personnages homos, queer, transgenres, étaient la norme de mon film, ce dont je suis particulièrement fier aujourd’hui. C’est un film qui crie son amour de la marge, avec tout ce que cela charrie de subversion, de liberté sexuelle et, à fortiori, de force politique. Et puis la présence de Vanessa permettait de fédérer des spectateurs autour de cette marge là… Son statut de star fait rayonner les personnages qui circulent autour d’elle. C’est aussi pour cela qu’Anne devait être incarnée par une actrice populaire.

Dans Un couteau dans le cœur, ça fait bien la troisième fois que tu glisses un petit cimetière à la Jean Rollin, y’a un truc avec ça non ?
Yann Gonzalez: Disons que c’est une imagerie romantique effectivement proche de celle de Rollin dont les films continuent de m’inspirer… Je pense notamment à un plan où Vanessa pose sa main sur le médaillon d’une pierre tombale, je crois qu’il y a à peu près le même dans La rose de fer. Mais je l’ai fait de manière inconsciente, je m’en suis aperçu au montage. Il n’empêche : je revendique à 100% l’influence de Rollin !

Sur une critique de ton film, on citait Rollin comme un « auteur de pornos plutôt nuls »…
Yann Gonzalez: C’est toujours la même condescendance… Jean Rollin était un grand érudit, bien plus que la plupart des réalisateurs français de l’époque ou des critiques d’aujourd’hui soit dit en passant. Il connaissait la littérature et la peinture surréalistes par cœur… C’est grâce à lui que j’ai découvert l’œuvre sublime de Clovis Trouille par exemple. Il y a chez lui un goût du formalisme, de la poésie et de l’absurde qui suscite le mépris, surtout chez nous. Ses films sont souvent inégaux mais regorgent de fulgurances poétiques d’une beauté dingue… En France, tout doit être pur et noble et lorsque tu fraies avec des zones impures ou déviantes tu deviens suspect. Je suis plus intéressé par les fleurs noires et bizarres que par les roses trop lisses ! Je l’ai bien senti lors des oraux de l’Avance sur recettes, lorsque je parlais de cinéma de genre, on me regardait avec de grands yeux ébahis et on me suggérait de prendre Noémie Lvovsky dans le rôle principal pour être plus réaliste, parce que Vanessa Paradis c’était trop glamour…

Il y a peu de scènes de meurtres dans le film, mais elles sont toutes très fortes… sans pour autant singer Argento par exemple. Tu les as pensées comment ?
Yann Gonzalez: Elles ont beaucoup évolué en fonction des repérages. Je fais rarement un découpage sans avoir vu les décors. J’ai besoin de m’imprégner de l’ambiance, de l’atmosphère d’un lieu. Puis trouver l’idée, un motif de mise en scène pour rendre la scène plus forte, plus intense, plus violente.

C’était voulu le grand soleil durant le meurtre sous la tempête ?
Yann Gonzalez: (rires) Non ! Mais j’assume ce contraste des éléments… la pluie déchaînée avec le soleil derrière. J’adore les pluies de cinéma : j’ai découvert très récemment L’armée des ombres, et pendant tout le générique de début, il y a une pluie dessinée à la main, grattée à la pellicule, peut-être par Melville lui-même ! Je trouve ça très émouvant en fait et ça ne me dérange pas lorsque l’artifice se voit. Lorsqu’il y a une croyance forte chez le cinéaste, il n’y a pas de raison pour que le spectateur, s’il est suffisamment complice avec le film, se laisse embarquer lui aussi.

Il y a un morceau de disco dingue dans la scène de la boite de nuit…
Yann Gonzalez: Ah ça c’est la magie de mon futur mari Alain Garcia, mon conseiller musical qui a trouvé la plupart des musiques préexistantes. Il est très fort pour dénicher des morceaux obscurs, des incunables magnifiques. On cherchait un morceau de disco baroque, et lorsqu’il m’a fait écouter La Malaguena et son crescendo émotionnel, j’ai éprouvé une sensation très puissante d’amour et de violence mêlés.

Il y a ce très beau générique de fin qui s’étire, qui s’arrête, qui reprend… c’était vraiment pensé comme tel ou c’est un choix de montage ?
Yann Gonzalez: Et bien oui au départ c’était la dernière séquence mais elle ne marchait pas totalement, on restait avec une impression de double fin. C’est mon monteur, Raphaël Lefèvre, qui a eu l’idée d’y inscrire les premiers crédits du générique, et j’ai trouvé ça très beau, ça prenait soudain la forme d’un adieu à mes personnages et à mes acteurs tout en rendant la fin du film plus pop, à la manière d’une coda perdue dans l’espace et le temps, en rupture avec le reste du film. Je souhaitais que ce soit ni un morceau d’époque, ni un morceau de mon frère, et lorsqu’un ami, Pierre-Edouard Dumora, m’a fait écouter Love’s Refrain de Jefre Cantu-Ledesma, un musicien électro d’aujourd’hui, je l’ai tout de suite imaginé dans cette séquence. Le morceau a réorienté l’écriture de la scène et je l’ai diffusé sur le plateau durant toute la journée de tournage. Je voulais que la scène marque la mort de quelque chose, d’une utopie probablement, mais aussi le début d’un espoir, avec les sourires de Vanessa et Nicolas qui font espérer des jours meilleurs malgré l’obscurantisme ambiant…

J’ai pas pu m’empêcher de voir Un couteau dans le cœur comme un film miroir à Climax : chez toi c’est la France de la fin des 70’s, et il y a un hédonisme possible, mais menacé, un peu comme chez Gregg Araki. Alors que chez Gaspar Noé, qui plante son film dans la France de la fin des 90’s, ce sont ceux qui pratiquent l’hédonisme qui finissent par le détruire…
Yann Gonzalez: Je suis sorti très perturbé de Climax. C’est un film fort et brillant en terme de mise en scène, d’immersion, et cependant je me sens très loin de ce qu’il raconte. Noé connaît mieux ce milieu que moi, mais pour moi le voguing des années 90 et même celui d’aujourd’hui, c’est davantage Paris is burning, la liberté sexuelle, une catharsis lumineuse qui vient réparer l’oppression de la norme… et dans Climax on est à contrario face à des gens qui s’entre-dévorent. Ça me perturbe beaucoup et ça m’atteint… ce qui montre bien que le film est puissant… mais des personnages qui s’entre-tuent, s’avortent à coup de pied, j’ai un peu de mal avec cette vision archi-violente de l’humanité qui me met d’autant plus mal à l’aise que le film est archi séduisant et que les acteurs sont sexy et magnifiques. Une amie me disait que pour elle, Climax était comme un amant toxique avec qui on aurait super envie de baiser et re-baiser tout en sachant qu’il va nous faire du mal. Je ne saurais mieux le définir.

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Cinéphile déviant, obsédé notoire et italo-disco boy



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