Interview

Published on décembre 18th, 2016 | by Romain Le Vern

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[INTERVIEW] NICOLAS & BRUNO, LES PERSONNES AUX DEUX PERSONNES

ultasexNicolas et Bruno restent connus pour avoir fait les beaux jours de Canal+ à la fin des années 90 avec le Amour, gloire et débats d’idées dans Le vrai journal de Karl Zéro (parodie à connotation politique de soap opera argentins) et le Message à Caractère Informatif, module d’environ une minute qui proposait un doublage de vieux films d’entreprise sur le principe cher au Grand Détournement: couper le son pour réécrire des dialogues absurdes. Dans la vie de tous les jours, Nico et Bruno ne ressemblent qu’à eux-mêmes. D’ailleurs bien malin qui pourra distinguer Nicolas de Bruno (et réciproquement) puisqu’ils font tout de la même façon. Ils aiment les discussions absurdes, le cinéma de Bollywood, les personnes aux deux personnes… Dans leur premier long métrage, il y a quasi dix ans, Nico & Bruno bouleversaient l’esprit d’un comptable de la COGIP (Daniel Auteuil) soumis à la voix perturbante de Gilles Gabriel, chanteur en plein état d’Amérique (Alain Chabat). Et rendaient flous d’eux. Aujourd’hui, ils publient A la recherche de l’ultra-sex, le filmvre le plus chaos du mois de décembre (livre + DVD), chez Nova Editions. On aime.

Première question: avez-vous bien vécu les années 80?
N & B:
On s’est rencontrés à cette époque-là. En 1985, on était tous les deux en Seconde. Clara et les chics types, Pour 100 briques t’as plus rien étaient des films que nous regardions en boucle. On partageait déjà les mêmes affinités. En 1986, on a découvert la première saison de Objectif Nul qui nous a pas mal décomplexés. A partir de ce moment, on s’est dit qu’on pouvait s’autoriser à faire des conneries par plaisir. Alors, on prenait des caméras chez Locatel et on faisait des clips, des caméras cachées, des fausses publicités. On a passé nos études et nos week-ends à ne faire que ça. Un jour, un ami nous a dit que ça pouvait être rémunéré…

Vous aviez quoi comme vinyles?
N & B: On a des goûts extrêmement larges pour le répertoire des années 80. Duran Duran… Non, je me souviens que ma mère m’a emmené voir un concert de Jean-Luc Lahaye à l’Olympia, en pensant me faire plaisir. C’était horrible. Je revois encore ma mère qui me balance: « je t’ai pris une place pour Jean-Luc Lahaye » en pensant que j’allais être transcendé par cette révélation. Avec le temps, la musique des années 80 amuse. Elle nous a servi d’inspiration pour un personnage comme Gilles Gabriel (Alain Chabat dans La Personne aux deux personnes) qui peut être perçu comme une synthèse de différentes stars de l’époque. De manière générale, dans notre travail, on aime bien jouer sur la ligne ténue entre le premier et le second degré. Le rire et la dépression. La comptabilité et la tendresse. On a eu une expérience incroyable avec un mec qui s’appelle Herbert Pagani. Un juif pied-noir. Ou Marocain, je sais plus. On a découvert ces chansons lors d’une fête pour cinquantenaires. Ses paroles, ça donnait « L’amour et l’amitié; mon ami Pierrot« . Le coup de foudre. On s’est rués dessus, on a écouté ça et on est devenus ultra-fans. On aime beaucoup se laisser gagner par le premier degré, que ce soit sur une montre à Quartz ou les immeubles de la Défense. Ça n’a rien de nostalgique. On ne fait pas partie de clubs de fans de Casimir et de Capitaine Flam. C’est un autre univers, proche du décalage. Le concept, c’est de se dire: « qu’est-ce qui fait qu’un truc que tout le monde trouvait bien dans les années 80 paraît aujourd’hui totalement has been ? Pourquoi il ne devrait plus être beau? » Sinon, on a toujours eu une vraie tendresse pour le clip Il a neigé sur le lac de Jean-Pierre François. Je te survivrai est son morceau le plus connu mais on préfère celui-ci. A l’époque, il avait fait un beau clip. Tu sens qu’il a maté beaucoup de pubs Paco Rabanne, on le voit jouer avec des feuilles etc. On n’a pas passé des heures à regarder des vieux clips. On s’est surtout basé sur des souvenirs communs.

A partir de quel moment avez-vous envisagé de réaliser un premier long métrage (La personne aux deux personnes)?
N & B: Depuis longtemps. Mais dans les supports sur lesquels nous avons travaillés, nous n’établissons aucune hiérarchie. On s’éclate autant à faire des sites Internet sur l’univers impitoyable de la COGIP, un long métrage, une série à travers des sketchs. Notre ambition est simple: c’est de raconter des histoires, de développer des personnages et de faire marrer le maximum de spectateurs. A chaque fois, on n’a pas envie de surfer sur une vague. On agit en fonction de nos envies. Dans La personne aux deux personnes, il fallait faire vivre le personnage avant le film. On tient ça peut-être du cinéma Indien qu’on adore.

Tropique de Muriel Dacq et Juste une mise au point de Jackie Quartz?
N & B: Si on a choisi ces deux chansons pour La personne aux deux personnes, ce n’est pas un hasard. Tout est volontaire. Muriel Dacq, on adore. De manière générale, dans les chansons des années 80, on aime ce mélange du « parler » et du « chanter ». Jackie Quartz, elle chante le refrain puis d’un coup elle fait le point sur elle-même. Autrement, on avait pris Herbert Léonard dans le casting parce que c’est, pour nous, une icône du chanteur romantique.

Il avait accepté facilement?
N & B: Oui. Euh. Enfin au début, Herbert se demandait pourquoi on l’avait choisi, lui. C’est l’incarnation du mec un peu gagnant… D’ailleurs, il a fait une chanson qui s’appelle Je l’ai jouée gagnant, qu’il a écrite lui-même et qui est très bien. Généralement, ses chansons sont écrites par d’autres compositeurs.

Vous adorez les personnages qui racontent n’importe quoi, non?
N & B: Pour les discours abscons dans La personne aux deux personnes, on a repris de la documentation, de vieux trucs qui ne servaient à rien. Des potes nous en envoyaient. Sinon, pour assurer une crédibilité, on a directement pioché des gens du milieu via notre directrice de casting. Tous les Hollandais que l’on voit dans le film sont de vrais cadres. Les mecs ont pris une journée de congés pour jouer dans le film. Le patron que l’on voit au début est un vrai patron. Il n’avait aucune expérience. On lui a juste demandé de faire comme d’habitude, de réciter ce qu’il avait l’habitude de dire. Et il se comportait comme un acteur qui joue. Ces mecs-là se foutent des caméras. Ils sont souvent filmés. Ça ne leur pose aucun problème. On avait aussi un comptable dans le film, celui à qui Auteuil sort qu’il n’aime pas son eau de toilette… C’est un vrai expert comptable. Il est arrivé le premier jour. On lui a donné de la déco, des documents de comptable. En tournant les pages de sa documentation, il était atterré parce qu’elle datait de 1999. Pour lui, ce n’était plus valable du tout et donc il ne pouvait pas jouer. Du coup, on lui a proposé de venir avec son matériel directement sur le plateau. Le lendemain, il s’est ramené avec une mallette entière. Il a rangé ses placards; puis, il a bossé en tournant.

Comment avez-vous vécu l’accueil du film?
N & B: Ça n’a pas marché à la hauteur que l’on espérait. Le film est mal sorti, après un mois de pluie, pendant les premiers jours de beau temps… Les salles de cinéma étaient quasiment vides. On a fait notre tournée dans des multiplexes de 15 salles et tout le monde était devant sa télé en train de regarder l’euro 2008. Ça nous a fait un peu mal parce que même si on n’aime pas le cataloguer, le film reste une comédie et cela implique une volonté de partage avec les spectateurs. Ce n’est pas comme dans un film d’auteur où le mec a fait sa psychothérapie et si les gens n’ont pas compris, ce n’est pas grave. Là, il y avait vraiment la volonté de faire marrer les gens. Ce qui est sûr, c’est qu’on a fait le film que l’on voulait faire et on en est très contents. On est tellement contents qu’on nous regarde comme des extra-terrestres. Apparemment, il ne faut pas être content de son premier long-métrage. Quand tu vois qu’il n’y a que 300 000 personnes qui l’ont vu – ce qui n’est pas négligeable –, on aurait bien aimé compte tenu du casting et des investissements que ça soit plus partagé.

Vous avez déjà bossé à La Défense?
N & B: On a fait beaucoup de stages tous les deux quand on était ados. Comme on s’est connu très tôt et que l’on aime tourner les choses de la vie en dérision, on ne pouvait pas travailler dans un endroit sérieux. Dans la vie de tous les jours, rien ne nous fait plus rire par exemple que de doubler des gens qui sont dans une bagnole. Nous sommes des rescapés du système. On a beaucoup de potes qui travaillent à La Défense ou dans des boîtes normales. On a même fait des stages d’immersion avant le film, en passant des journées entières dans des boîtes pour observer comment ça fonctionnait. Il y a une vie d’une richesse incroyable dans les bureaux. C’est un lieu biaisé où tu arrives avec ce que tu es le matin et tu dois te confronter à des codes que tu n’as pas choisis. Ça dure 70% de ton temps éveillé; ce qui est quand même important. Quitte à passer 70% de son temps éveillé, autant que ce soit dans un environnement où l’on peut se marrer.

D’où l’idée des Message à caractère informatif
N & B: Ce qui reste très paradoxal, c’est qu’on a eu des retours des gens qui figuraient sur ces vieilles vidéos. Ils nous ont contactés afin d’avoir des copies des Message à caractère informatif pour se marrer. A l’époque, ils jouaient des rôles dans des films d’entreprise. Cela nous a confortés dans l’idée qu’effectivement, dans le monde sérieux du travail, ceux qui le fréquentent jouent un rôle. Ils respectent des codes mais n’en pensent pas moins. Il y a une forme de ludisme là-dessous qui est séduisante: ils sont toujours contents d’en rire. Pendant des années, nous sommes allés démarcher auprès de producteurs qui nous déconseillaient de faire des sketches sur le monde de l’entreprise sous prétexte que les gens n’avaient pas envie de voir ça en rentrant du boulot. On soutenait le contraire en plaidant pour le recul et l’envie de rire de ce qui peut les miner.

Existe-t-il des films rares et donc chaos que vous aimeriez revoir?
N & B: Bob et Ted et Carole et Alice, de Paul Mazursky. Un film réalisé en 1969 sur des bourgeois californiens qui essayent de suivre la mode hippie sur la délivrance du corps et qui n’arrivent pas vraiment à assumer le sexe en groupe à l’apéro. Il y a aussi Calmos, de Bertrand Blier. On l’a vu une fois à la télé et on rêve de le revoir. Un pote à nous essaye de le graver de VHS à DVD en ce moment. C’est démentiel, outrancier et délirant.

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C'est en découvrant la scène où le renard prononce un sublime "le chaos règne" dans "Antichrist" de Lars Von Trier qu'il a eu l'idée de créer ce blog.



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