Interview

Published on juin 11th, 2018 | by Sina Regnault

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[INTERVIEW] LAV DIAZ

Cinéaste prolifique travaillant sur plusieurs projets en même temps, Lav Diaz est le premier philippin à avoir reçu un Lion d’or à Venise (pour son film La Femme qui est partie). En 2014, le festival de Locarno lui a décerné également un Léopard d’or pour From What is Before. Cette année, il nous présente La Saison du diable, un opéra-rock dément qui sort cet été (le 25 juillet précisément) et qui restera dans nos mémoires.

Les dialogues chantés impressionnent, sont-ils écrits ou improvisés ?
Lav Diaz : Il est difficile d’improviser en chantant. Tous les dialogues sont écrits. Autrement, il faudrait pouvoir retenir l’ensemble des mélodies et trouver quelque chose de pertinent à dire. Il n’y avait pas d’instrument sur le plateau, tout était mental. J’ai écrit les chansons d’abord, puis j’ai commencé adapter les paroles aux personnages. On a dû s’ajuster à la narration, au flow, à l’ensemble de l’histoire. Mais grâce aux acteurs, le travail était simple. Ils sont tous des acteurs professionnels, y compris l’enfant.

L’enfant est-il une référence au film Andreï Roublev de Tarkovski ?
Lav Diaz : J’adore le film, je n’avais pas réalisé, effectivement. Je suis un grand fan de Tarkovski. C’est un clin d’œil inconscient. Vous êtes le premier à le voir. Pour moi, Le Miroir est le plus beau film du monde.

Il y a une photo où l’on vous voit devant la tombe d’Andreï Tarkovski, dans l’Essonne. C’était comme un pèlerinage ?
Lav Diaz :  Oui, on peut dire ça (rires). C’était il y a quelques années, je voulais le rencontrer. Hélas, je n’ai pas eu la chance de le voir en vrai alors je suis allé me recueillir devant sa tombe. Pour moi, cette visite constitue un point de repère dans ma vie.

À part Tarkovski, Lino Brocka vous a-t-il influencé, notamment sur la question politique aux Philippines ?
Lav Diaz : Bien sûr ! Lino Brocka a été une des voix de la révolution. C’était un activiste. Il faisait des actions de protestation contre le régime de Marcos et était très connu dans le pays. Il a été un modèle pour moi. C’est grâce à lui que j’ai compris le sens de l’engagement et du don de soi. En tant que cinéaste, mes films sont engagés. Dans La Saison du Diable, il s’agit de montrer l’escalade vers la terreur d’un régime qui viole les droits de l’homme.

Votre cinéma est engagé mais aussi très artistique. Le personnage d’Hugo Haniway me fait penser à Lino.
Lav Diaz : En effet, ils ont de nombreux points communs, notamment sur le sujet de la « responsabilité » artistique. Lino Brocka ne faisait pas seulement faire des films pour son égo, mais pour son pays. Quand tu fais du cinéma « responsable », tu dois prendre en compte ce qui se passe autour de toi, ce qui s’est passé hier et avant-hier. Hugo, le poète, n’a que ça en tête.

Les drames du passé se confondent avec ceux du présent par le biais des fantômes, y a-t-il une chance pour qu’ils soient issus d’un passé plus lointain que celui de Marcos, par exemple des occupations étrangères : japonaises, américaines, et au-delà ?
Lav Diaz : C’est la même chose, ça revient, par vague. Le passé se répète, les fantômes reviennent, ne sont jamais vraiment partis, ou ils réapparaissent sous une autre forme : allemande, espagnole, japonaise, américaine.

Au début, la loi martiale était plutôt bien acceptée par la population.
Lav Diaz : Exact et je peux en témoigner. J’étais en deuxième année de lycée à l’époque. La première année de sa mise en vigueur, les gens pensaient que c’était plutôt cool, paisible. Il n’y avait pas de crimes, les rues étaient sécurisées. On voyait des militaires partout, c’était rassurant quelque part. Mais petit à petit, des histoires ont commencé à circuler.

Quel genre d’histoire ?
Lav Diaz : Des histoires d’enlèvements (des personnes disparaissaient du jour au lendemain), de meurtres, et même des histoires de vampires.

Des histoires de vampires ? Pouvez-vous développer ?
Lav Diaz : Au milieu des années 1970, le régime militaire utilisait une technique bien connue des services de renseignements consistant à faire peur à la population pour mieux la contrôler. Sauf que le régime de Marcos l’utilisait de manière radicale. Pour répandre la peur dans un village, ils plaçaient un cadavre dans un coin et disaient : « ce malheureux a été tué par un vampire. » Imaginez : une personne en uniforme, représentante directe de la loi et l’ordre dire ça à un paysan. La voix de l’autorité aidant, beaucoup y ont cru. Marcos a fait ça pour que les gens restent chez eux la nuit : pour qu’ils respectent le couvre-feu. Ca faisait aussi partie du « zoning » : un procédé visant à interdire certains lieux. Et ceux qui ne croyaient pas aux vampires étaient considérés comme des rebelles. C’est apocryphe, un mensonge à force d’être répété devient réalité. Les dictatures populistes sont fondées sur ce principe.

Lorsque Narciso fait ses discours, il n’y a pas de sous-titres, pourquoi ?
Lav Diaz : Dans l’idée, c’est un mélange de plein de dictateurs : Mussolini, Hitler, Marcos, qui parlent comme lui, avec la même gestuelle. C’est une compilation. J’ai pris des citations de Mussolini que j’ai coupées et inversées et que j’ai données à l’acteur. Le mouvement aussi était très important dans la conception du personnage. On peut dire que Trump bouge comme Narciso. C’est flagrant dans certaines apparitions télé.

Récemment, Donald Trump a fait un discours devant la NRA où on peut le voir mimer les attentats de Paris avec ses mains. Narciso imite également le bruit des balles devant ses troupes, comme s’il s’adressait à des enfants.
Lav Diaz : Devant ses supporteurs, il a fait ça ? C’est terrible, je ne savais pas. J’ai modifié le pitch de mon film après l’élection de cet ignoble Trump. Vous avez remarqué beaucoup de choses. Le personnage de fiction Narciso est pareil, oui. Il est xénophobe, irrespectueux, colérique, joue avec le sentiment de peur pour manipuler, et misogyne.

Pourquoi avoir choisi une femme pour jouer le chef de la milice ?
Lav Diaz : C’est comme dans une mythologie orientale ou grecque : il y a la chouette, le caméléon, l’homme au visage de Janus, et l’androgyne.

Le 9.8 découpé en 4:3 aide beaucoup à créer cette atmosphère étrange et mythologique.
Lav Diaz : Oui, en particulier grâce à la distorsion, cela ajoute au surréalisme. Hugo est perdu dans ces formes bizarres. Il cherche la vérité mais elle semble lui échapper constamment car les militaires ont tellement menti que la réalité est devenue différente. C’est un peu Socrate au pays de Marcos.

Socrate a été condamné à mort pour motif d’avoir corrompu les esprits.
Lav Diaz : C’est tout le problème. Les dictatures corrompent les esprits de la population, font croire une quantité de choses fausses, et le premier qui essaie de contester est accusé lui-même de manipulation.

La Femme qui est partie n’a pas bénéficié d’une large distribution malgré le Lion d’or. Vous avez projeté un film au Jeu de Paume de dix heures, réalisé un autre de huit heures. Cela ne vous dérange que certaines salles refusent de programmer vos films à cause de leur durée ?
Lav Diaz : Non, pas du tout, ça partie du jeu. Le parcours du film a sa propre autonomie. La longueur est un aspect important de mon travail. On m’a déjà proposé de diviser mes films, de faire plusieurs parties, par exemple, de créer dix épisodes pour faire une série. Ce n’est pas ce que je recherche. J’aime ce médium artistique : le cinéma.

Aujourd’hui, de nombreux internautes font du binge-watching et acceptent de passer six heures devant leur écran, mais quand on leur conseille d’aller voir un film de quatre heures, cela leur paraît impossible.
Lav Diaz : C’est la salle qui fait peur : on ne peut pas manger, fumer, boire du café, etc. On fait face à cet écran blanc, de manière un peu solennel. Ce n’est pas le temps qui dérange, c’est le protocole du lieu. Netflix a acheté un de mes films, il est resté une semaine en ligne je crois.

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