Cannes2018

Published on mai 7th, 2018 | by Romain Le Vern

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[INTERVIEW] GUILLAUME NICLOUX

C’est avec Faut pas rire du bonheur (1994), présenté à la Quinzaine des Réalisateurs, que les critiques ont commencé à se pencher sur son cas. Depuis, Guillaume Nicloux s’est imposé dans le paysage cinématographique français, construisant une filmographie étrange, pour ne pas dire chaos, avec du Darroussin empoulpé, des polars Splendid (Une affaire privée et Cette Femme-là, de beaux polars méandreux respectivement avec Lhermitte et Balasko), des commandes Bellucciennes (Le Concile de Pierre où Deneuve se transforme en ours), du Gégé movie, on en passe. En attendant de découvrir Les confins du monde à la Quinzaine des Réalisateurs, des questions cinéphiles-chaos s’imposent.

Quels sont les films qui ont marqué votre parcours de cinéphile?
Guillaume Nicloux:
Freaks, de Tod Browning, a été un choc. Zéro de Conduite, de Jean Vigo, aussi. J’ai vu Freaks à l’âge de 12 ans. Zéro de Conduite, aussi. C’étaient des films que je captais au cinéclub. Le Manuscrit trouvé à Saragosse m’a également beaucoup marqué. Je me souviens d’un gros choc. Il y avait un mélange d’univers fantastique et de captation du réel. Ce qu’a fait un cinéaste comme Werner Herzog que j’admire beaucoup. Mais le cinéma, c’est comme la littérature: les œuvres qui marquent le plus sont usuellement celles que l’on a découvertes adolescents. Heureusement, on peut continuer à découvrir les choses. Cependant, on se forge une vision, un conditionnement filmique qui nous accompagne justement.

Et quel film récent a produit cet impact?
Guillaume Nicloux: Bug
, de William Friedkin. c’est le film qui a réveillé en moi le plus de choses ces dernières années et la trace la plus forte, pas en termes de qualité filmique, plus par rapport à ce que le film laisse comme empreinte. Ce ne sont pas forcément les qualités de mise en scène que l’on retient dans un film, ce n’est pas forcément le plus durable, mais plus ce qui n’est pas discernable, l’empreinte émotionnelle, qui n’est d’ailleurs pas toujours très agréable, il peut s’agir d’une forme de malaise qui vous motive dans des réflexions, qui vous impressionne. Ce fut le cas ici, avec Bug, la puissance des comédiens, la force de l’histoire, m’ont étonné. Le film raconte une passion amoureuse se reposant sur le terreau de la folie, de la schizophrénie certes, mais l’essence même du film reste une histoire d’amour, la rencontre de cet homme et de cette femme, comment ces deux personnages vont aller au bout de leur passion, de leur folie, quitte à se détruire. C’est un film dérangeant, l’un des films les plus dérangeants d’ailleurs que j’ai pu voir, mais c’est un film total. On est dans un principe de description très crue qui fait que l’on est à la fois gêné et captivé par ce que l’on voit, gêné par ce que ce sont des moments de vie très rares. C’est comme si ce réel que l’on nous montre était d’un accès trop difficile, parce que trop vrai, parce que réveillant en nous des choses trop perturbantes. C’est rare de voir des gens agissant sans barres de censure, sans respecter les autres et sans se respecter soi même, c’est toujours étonnant de voir que l’on peut lâcher prise et se comporter de cette façon avec des gens qui font la même chose en face de vous. C’est dans ces moments-là que l’on a la sensation d’être vrai, il y a quelque chose d’animal, de non réfléchi, et c’est cette position en tant que spectateur que l’on peut avoir qui est fascinante, lorsqu’on accepte de lâcher prise et que l’on prend conscience que ceux qui ont réalisé le film voulait également accéder à cet état.

Quel film vous a donné envie d’être cinéaste?
Guillaume Nicloux:
L’envie de devenir cinéaste est venue plus tard. Je devais avoir 14 ans. Et là ça a été des films plus démonstratifs. L’important, c’est d’aimer, de Zulawski, m’a marqué, par exemple. Je me suis demandé comment un cinéaste que l’on ne voit pas à l’écran arrive à provoquer de telles émotions chez des comédiens. Le cinéma rend les choses visibles mais celui qui tire les ficelles ne l’est pas. Maintenant, comment arrive-t-on à produire ça? Zulawski fait partie des artistes que j’ai cherché à rencontrer assez tôt. Il avait écrit plusieurs romans. Il habitait dans un village au sud de la Seine et Marne. J’ai été à sa rencontre, j’ai téléphoné d’une cabine en lui disant que j’étais au coin de la rue et je voulais qu’il me dédicace son livre. Je suis resté un petit moment à parler avec lui. Il me décourageait d’être réalisateur. C’était fascinant parce que j’étais encore dans l’idolâtrie. Encore sous le choc de L’important c’est d’aimer et de La troisième partie de la nuit.

A quoi ressemblaient vos premiers films expérimentaux?
Guillaume Nicloux: Ils s’expliquent par mon parcours: je n’ai pas fait d’école de cinéma, je n’ai jamais été assistant. J’ai commencé en écrivant des pièces de théâtre, en les montant, dans une troupe. Un jour, j’ai eu l’opportunité d’autofinancer un long métrage dans les conditions d’un court. On a loué les services de Raoul Coutard qui est devenu chef-opérateur sur mes trois films. Tels quels, les films n’avaient pas pour vocation de sortir mais plutôt d’apprendre ensemble ce qu’était le matériau cinéma. L’un d’entre eux qui était proche d’une tendance surréaliste a eu la chance de faire beaucoup de festivals à travers le monde. A la suite, le patron d’Arte fiction m’a proposé de faire un film pour Arte (La vie crevée). J’ai accepté mais à la seule condition que ce soit sans scénario. J’ai eu Michel Piccoli. Nous étions enfermés dans un château, l’expérience était traumatisante mais excitante parce que ça m’a permis de connaître mes limites. Ensuite, j’ai décidé d’entrer dans le jeu, d’écrire un film, d’obtenir l’avance sur recettes, d’aller en section parallèle à Cannes. Il se trouve que Faut pas rire du bonheur a eu une bonne presse et qu’il n’a pas marché. Il avait toutes les conditions du film d’auteur traditionnel. La suite, c’est Le poulpe qui m’a permis de me familiariser avec la comédie policière et d’en pervertir les conventions.

De manière générale, vous aimez un cinéma qui implique le spectateur, jouant aussi sur l’imaginaire et la frustration…
Guillaume Nicloux: J’aime viscéralement tout ce qui n’est pas expliqué. Tout ce qui met en danger, oui. Tout ce qui oblige à penser différemment par rapport à ce que l’on m’a appris, aussi. C’est ce que je recherche. Le sentiment de peur est pour moi extrêmement important au cinéma. Quand je parle de peur, je ne parle pas de film d’horreur. La peur peut venir de cette confrontation à des sentiments et des émotions que l’on n’a pas l’habitude de vivre dans ce type de films. Cependant, je ne veux pas que la frustration soit plus importante que le plaisir. Il faut qu’il y ait de la jouissance dans la douleur, même si on est à un moment donné malmené. Ce qui peut se passer parfois dans le film d’horreur. Même dans l’horreur romantique, comme dans Bug. Ce n’est pas une partie de plaisir. Prenez l’exemple de Bug: les amateurs de film d’horreur risquent d’être déçus et les adeptes des films d’amour, idem. Parce que le film se situe ailleurs et explore des zones qui ne sont pas balisées ou n’obéissent pas à une rationalité évidente. Il n’y a pas de psychologie. Les gens se comportent de cette façon parce qu’ils obéissent à un moteur qui, pour nous, est un moteur de folie. La frontière pour basculer dans la folie est très fine. Il y a certainement plus de gens fous dans la rue que dans les asiles. Dans Bug, la folie obéit par rapport aux actes, pas nécessairement à ce que l’on a dans la tête.

Comment l’avez-vous découvert Bug?
Guillaume Nicloux:
Friedkin! (spontanément). Je suis fan de ce réalisateur depuis L’exorciste. Il n’y a que deux films de lui que je n’ai pas vus. Friedkin possède une filmographie très intéressante. Je ne suis pas spécialement attiré par le côté manipulatoire, juste l’existence même des films. Qu’il fasse deux fins différentes à Rampage (Le sang du châtiment) ne me pose pas de problème. On se fout de savoir comment Pialat se comportait sur un plateau. On veut voir ce que ça va donner sur grand écran, la manière dont il va capter des sentiments ou raconter une histoire. Le cinéma, c’est avant tout des images. J’aime aussi d’autres cinéastes totalement différents comme Tobe Hooper ou Peter Weir.

Quelles sont les personnalités qui ont compté dans votre parcours professionnel?
Guillaume Nicloux:
Il y a eu Raoul Coutard qui avait accepté lorsque j’avais 21 ans de faire la photo pour mon premier long métrage. Il y a eu deux écrivains, Maurice Pons et André Dhôtel, qui m’avaient accordé du temps et permis de les rencontrer plusieurs fois. Ils ont tous contribué à être là à des moments importants. Il y a eu Pierre Chevalier qui a été très longtemps directeur de la fiction chez Arte. Pierre-Henri Deleau qui a dirigé la Quinzaine des réalisateurs à Cannes qui a pris mon premier film commercialisé, Faut pas rire du bonheur, en sélection. Il y a eu Charles Gassot qui contre vents et marrées m’a proposé des films de commande. Mes rencontres avec André Dhôtel restent impressionnantes. Il avait la particularité d’avoir écrit plus d’une cinquantaine de romans dont un qui est fascinant et qui s’appelle Le pays où on n’arrive jamais. Il se situe dans un univers aux frontières du fantastique et raconte une histoire qu’on ne saisit pas. A l’âge de 18 ans, j’étais arrogant et inconscient. J’étais déterminé à le rencontrer. Je lui ai d’ailleurs écrit – il habitait en Flandres. Je lui faisais part de mon envie d’adapter son roman au cinéma. Donc j’ai eu cinq rencontres avec lui. Il fumait des paquets de Pall Mall sans filtre pendant tout un après-midi alors qu’il n’avait que 90 ans. Il avait un œil béant. En fait, il lui manquait un œil et on voyait quasiment l’intérieur de sa tête. J’en conserve un souvenir très troublant.

Les personnages qui regardent la caméra constituent quasiment une figure de style dans vos premiers films. Qu’est-ce qui détermine ce choix?
Guillaume Nicloux: J’utilisais ça dans mes premiers films expérimentaux. Je n’ai pas la réponse. Après, on peut faire des rapprochements analytiques et psychanalytiques du «phénomène». Est-ce que c’est un miroir? Est-ce qu’on se regarde soi-même? Est-ce qu’on s’interroge? Je crois qu’il y a plusieurs réponses à tout ça, selon les situations.

Vous avez fait une apparition dans Seul contre tous de Gaspar Noé et vous êtes tous les deux à la Quinzaine cette année (Gaspar pour Climax, Guillaume pour Les Confins du monde).
Guillaume Nicloux: On s’est connu il y a des années au festival de Toronto. Gaspar présentait Carne et je présentais un long métrage expérimental, Les enfants blancs. Et on a fait connaissance là-bas. On est resté copains. Je devais faire un rôle dans Irréversible dans la boîte du début, c’était un dimanche après-midi et je n’avais pas envie de me déplacer, d’autant que je ne vis pas à Paris.

Parmi vos films cultes, vous citez souvent le documentaire La bête mystérieuse (Pierre Perrault, 1982).
Guillaume Nicloux: C’est le documentaire qui m’a le plus impressionné. Je l’ai découvert par hasard à la télévision il y a une dizaine d’années. C’est un documentaire des années 80 réalisé par un cinéaste que je ne connaissais pas, Pierre Perrault, de la dimension d’un Fred Wiseman aux États-Unis. Je n’ai jamais vu un documentaire aussi puissant, aussi dérangeant et aussi beau. On est dans le documentaire, mais en restant dans une forme de fiction, je suis d’accord avec le sémiologue Christian Mess qui a posé comme principe que tout documentaire reste ancré dans une forme de fiction, même ceux de Jean Rouch, ensuite on montre une certaine réalité à l’intérieur d’un cadre, c’est d’ailleurs par ces partis pris de cadrage que le documentaire reste une fiction car même si l’on se pose au plus près sur une certaine réalité, on ne montre pas ce qu’il y a autour, on reste dans un cadre choisi par le réalisateur. A l’intérieur, faire croire que ce qu’on voit est réel et à cette puissance au moment où elle est filmée, c’est vraiment captivant, au même titre où dans le cadre d’une fiction on tente de trouver des éléments réels qui appartiennent presque parfois au documentaire, comme chez Maurice Pialat ou Alain Cavalier, l’un comme l’autre ont mis rapidement un pas dans l’autofiction. La bête lumineuse c’est vraiment un film à découvrir, lynché par la critique, ignoré par le public, les grands classiques sont souvent revisités et on les reconnaît ultérieurement, ce sera le cas j’espère pour La bête lumineuse.

Quel cinéaste vous passionne aujourd’hui?
Guillaume Nicloux: Des cinéastes qui aujourd’hui continuent de me captiver, il y en a beaucoup, mais celui qui me parle probablement le plus dans ce qu’il a cherché à faire passer au travers de ses films, c’est Maurice Pialat. Cette façon qu’il a en racontant une histoire de s’attacher plus aux personnages qu’à l’histoire elle-même, que les personnages vivent, la façon dont il dégraisse au maximum l’habillage et la panoplie du personnage pour n’en retirer que la substance émotionnelle, la façon dont la confrontation des personnages en révèle parfois un troisième. La force d’un regard, la captation d’un geste, c’est vraiment formidable dans son cinéma. Il a impliqué sa vie dans ses films, pas seulement dans Nous ne vieillirons pas ensemble. Je trouve que c’est un cinéma profondément puissant, un cinéma qui nous attrape, ce n’est pas un cinéma aimable, on n’est pas dans la douceur mais dans le brut, et comme tout ce qui est saillant et brut ça vous laisse une trace sur la peau, ça touche des points névralgiques, sentimentaux. Dans tous les films de Pialat d’ailleurs il y a en trame de fond une histoire d’amour tranchante. C’est une œuvre dont je me suis nourri et mon grand regret est qu’il n’ait pas pu signer l’adaptation de l’une de mes histoires, comme il devait le faire avant de tomber malade, j’avais très envie de voir comment il allait se l’approprier.

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C'est en découvrant la scène où le renard prononce un sublime "le chaos règne" dans "Antichrist" de Lars Von Trier qu'il a eu l'idée de créer ce blog.



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