Interview

Published on mars 5th, 2018 | by Jeremie Marchetti

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[INTERVIEW] DOMINIQUE ROCHER, réalisateur de « La nuit a dévoré le monde »

La nuit a dévoré le monde arrive à une période de vraie overdose zombiesque. C’est un risque, encore plus en France d’ailleurs. Ce n’était pas trop décourageant de se confronter à tout ça?
Dominique Rocher: Je ne cherchais pas forcement à faire un film de zombie, c’est surtout la thématique du livre de Martin Page qui m’a plu. Dans la manière dont il le traitait, je me disais qu’il y avait un film à faire, même différent dans ce cas car mon adaptation est très libre. Quand j’ai commencé le projet il y a cinq ans, la mode du film de zombies était déjà saturée, mais je ne pouvais pas m’empêcher de me dire qu’il y avait un angle pertinent, comme pouvaient l’être les films de Romero à un moment donné. Faire du film de zombie pour faire du film zombie ou pour le gore, ça m’intéresse pas du tout. C’est pas super excitant en temps que cinéaste d’arriver dans un genre saturé, mais ça m’a pas démotivé pour autant.

Il y a cette idée assez déstabilisante et assez nouvelle d’avoir rendu vos zombies muets. C’était une envie de contourner un gimmick?

Dominique Rocher: C’était pas une volonté d’éviter un cliché, mais plutôt de se dire «quels sont nos zombies?». Tu te dis que tout a était fait… mais il y a cette thématique du son dans le film, on savait que cet aspect-là était très important, qu’il y avait une envie de réalisme dans le traitement. On n’a pas rendu les zombies plus forts par exemple, ils ont la force qu’ils avaient quand ils étaient humains. Et puis vient ce moment où l’on se demande quels sons ils font. On avait les zombies qui grognent, ceux qui parlent… Je me suis dit qu’ils étaient morts à l’intérieur, qu’ils n’avaient plus d’organes fonctionnels. Ils ne respirent pas, je ne vois pas pourquoi ils émettraient un son en particulier. L’idée était très excitante sur le papier, ça l’était moins durant les rushs, j’avoue que j’ai eu un peu peur. Mais on a quand même peaufiné avec des bruits de chairs, d’os, d’articulations…

Il y a un autre passage obligé qu’évite également le film, c’est le gore à outrance, les scènes de carnage…
Dominique Rocher: Mon personnage évite les conflits déjà. Moi je me planquerai. L’armée des morts c’est impossible pour moi, je suis trop lâche! Ou je me ferais bouffer! Quand le héros conquiert l’immeuble, il préfère éviter les zombies plutôt que les affronter. J’évite le combat, mais pour me débarrasser de la violence, pour moi c’est surtout une lâcheté de personnage. J’avais envie de pics de violence, de scènes tendues. Je ne tiens pas forcement à le citer coûte que coûte mais je pouvais penser à Nicolas Winding Refn avec la scène de l’ascenseur de Drive. Ceci dit pour mes prochains films, je risque quand même de monter un peu plus les curseurs de la violence…

C’était conscient le choix de Anders Danielsen Lie pour incarner le personnage principal? On ne peut pas s’empêcher de penser à son rôle dans Oslo 31 août, où il était dans cette même pose solitaire…
Dominique Rocher: Je savais que le scénario allait être bouleversé par le casting, quel que soit l’acteur que j’allais choisir. Je savais que l’imaginaire du spectateur ne serait pas le même. Et en effet pour Anders, beaucoup de monde avait en tête cette image dans Oslo, très mélancolique, un peu misanthrope. Je cherchais des acteurs français au début, et puis j’ai eu cette envie de faire le film en français et anglais, avec deux versions, vu le peu de dialogues. Et c’est en cherchant des acteurs bilingues qu’on a pris Anders: il y a beaucoup d’éléments du scénario qui tiennent de lui. Les cassettes par exemple, celles qu’il écoute dans le film, c’est vraiment un enregistrement de lui enfant. Pareil pour la batterie: dans la première version, le héros foutait de la zique sur ses grosses enceintes, et Anders étant batteur, j’ai préféré qu’il en joue, avec cette idée que les zombies puissent l’empêcher de s’exprimer du fond de cette chambre d’ado.

Et pour Denis Lavant? C’est vraiment inattendu comme choix et comme présence!
Dominique Rocher: C’était mon premier choix et je suis ravi qu’il ait accepté. C’est une chance quand t’as envie qu’un acteur fasse le rôle… Pareil pour Golshifteh Farahani. Denis, quand tu sais qu’il vient du cirque, quand tu vois Holy Motors ou Tokyo, il y a vraiment ce côté créatif et ludique qui me plaisait chez lui. J’avais une base dans le scénario sur ce qu’il devait faire, mais il a apporté énormément de lui-même. Des petits trucs, comme cette scène où Sam s’excuse, et puis on le voit laisser tomber sa tête et faire cet espèce de sourire d’empathie. C’était pas écrit et ça m’éclate. Entre les prises, il restait coincé dans l’ascenseur et il essayait d’attraper les techniciens en grognant!

Ne pas expliciter la raison de cette invasion réussit à ne pas gâcher l’aspect métaphorique du film.
Dominique Rocher: Je voulais vraiment pas m’engouffrer là-dedans. C’est comme l’idée de cette scène de l’outbreak, la diffusion du truc… On a mille explications dans plein de films, j’ai l’impression que j’ai pas besoin d’expliquer une invasion zombie. Dans le livre de base, il le dit très bien, on l’a tellement lu et vu dans la littérature ou au cinéma. Si ça arrive, ce serait juste prédit. Si tu voyais les zombies arriver demain, la première question que tu te poserais, c’est pas comment ils sont arrivés, tu serais plutôt dans la réaction. L’idée dans un film de vouloir arrêter ça, de revenir en arrière, ça peut créer d’autres enjeux. Et la portée symbolique en aurait pâti, c’est certain.

On pense beaucoup au Pianiste et au Locataire de Roman Polanski…
Dominique Rocher: C’est l’une des plus grosses références du film en termes de mise en scène! Cette séquence dans Le pianiste où il est enfermé dans l’appartement face au QG de la Stasi, c’est notre modèle de mise en scène par rapport à l’intérieur et l’extérieur. Mais il y avait aussi du Last Days de Gus Van Sant, par rapport à l’isolement psychologique. C’est un film que j’ai beaucoup montré à Anders justement!

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Cinéphile déviant, obsédé notoire et italo-disco boy



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