Interview

Published on septembre 13th, 2017 | by Romain Le Vern

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[INTERVIEW] DARREN ARONOFSKY / « MOTHER »

PUNK IS NOT DEAD. Qu’en 2017, un studio comme Paramount distribue un film aussi dérangeant que MOTHER! constitue un acte viscéralement chaos. Cronenbergien et Zulawskien en diable, le cauchemar de DARREN ARONOFSKY se regarde avec le même mélange d’angoisse et de fascination qu’un accident à grande échelle. INTERVIEW.

Comment est né Mother!?
Darren Aronofsky: Je dépense beaucoup d’énergie lorsque je réalise un film. Mais je fuis le confort. Par exemple, je suis incapable de faire un biopic sur le mec qui a fondé Greenpeace. Impossible. Donc je me suis demandé, après Noé, comment je pouvais raconter une histoire qui servirait d’allégorie pour l’Homme, Dieu et Mère nature. Prendre une histoire simple et la maquiller en home invasion movie. J’y voyais quelque chose d’intéressant. Puis je ne savais pas comment structurer ces idées. J’ai pensé à la Bible, à ses grands symboles. J’avais soudain l’arbre de Noël, il fallait que je mette toutes les décorations dessus. J’ai écrit le scénario de Mother! en cinq jours. Et pendant ces cinq jours, je ne me suis pas déchaîné sur le clavier de l’ordinateur. Je n’avais que les allégories et les symboles mais je n’avais aucune idée des personnages. Un peu mais pas tellement. Puis j’ai fait appel à Jennifer Lawrence et à Javier Bardem. C’est avec eux que j’ai construit le film. Nous nous sommes isolés dans un entrepôt de Brooklyn pendant trois mois pour travailler ensemble. Dans l’esprit, ça ressemblait à Dogville de Lars Von Trier: nous avons dessiné la maison au sol, nous avons répété puis nous avons tout filmé avec une petite caméra. Une fois que nous étions bons, c’est devenu Mother!

Comment avez-vous réussi à vendre un projet aussi fou à un studio comme Paramount?
Darren Aronofsky: J’ai juste eu à dire deux mots: Jennifer Lawrence. C’est la plus grande star cinématographique actuelle.

Vous avez conscience du caractère punk de Mother! Soit un film de multiplexe qui malmène le bouffeur de pop-corn.
Darren Aronofsky: Ce qui est inattendu, c’est qu’il s’agisse d’un film de studio avec Jennifer Lawrence. Si j’avais réalisé le film en France avec des acteurs inconnus, je ne pense pas que l’impact serait le même. C’est très rare que des stars s’engagent dans des films comme celui-ci. Pour moi, c’est excitant. Mais pour les spectateurs qui ne s’y attendent pas, je peux comprendre qu’on soit choqué.

En France, Mother! est interdit aux moins de 12 ans.
Darren Aronofsky: Je sais. Beaucoup trop jeune.

La faute à la manière dont le film est vendu. Mother! est présenté comme une variation de Rosemary’s baby (Roman Polanski, 1968). Or, ce n’est absolument pas ça.
Darren Aronofsky: Sérieusement, comment voulez-vous vendre Mother!? Impossible. Paramount a fait du mieux qu’il pouvait. Au moins, l’effet de surprise sera total. Je déteste les spectateurs qui savent à l’avance ce qui va se passer dans un film, qui ont des certitudes sur ce qu’ils vont visionner. Je peux garantir que sur Mother!, personne ne peut savoir à l’avance ce qui va se passer. A la rigueur, les spectateurs peuvent penser à Rosemary’s Baby au début, en raison de la femme enceinte vulnérable. Mais vous avez raison, c’est une fausse piste.

Diriez-vous que Mother! est une farce conçue en réaction à l’idiocratie de l’époque?
Darren Aronofsky:
Oui. Je le pense. Absolument. Suis-je le seul à trouver que nous vivons dans une époque dingue? Les gens vont au cinéma et allument leurs portables pour consulter des textos au lieu de regarder l’écran. Ces spectateurs-là vont détester Mother! Mais je pense qu’il sera soutenu par des amateurs de films bizarres. Il faut considérer le spectateur comme quelqu’un d’intelligent. Je pense qu’on arrive à un stade où les gens en ont marre de bouffer le même film.

Antichrist de Lars Von Trier vous a influencé?
Darren Aronofsky:
Non. Je respecte totalement le film mais je ne l’aime pas beaucoup. La grande influence, c’était L’ange exterminateur (Luis Buñuel, 1961), l’idée de faire une histoire toute petite, dans un espace tout petit, pour lui donner une envergure universelle. Il y a aussi Possession de Andrzej Zulawski que j’ai découvert peu de temps avant le tournage. J’adore la façon dont Zulawski transforme une histoire très personnelle de rupture en film de monstre et de terreur pure. Sinon, j’ajoute Barbe Bleue comme influence. C’est drôle que vous me parliez de punk auparavant… Je ne sais pas où et quand vous avez vu le film et si vous avez réussi à entendre la musique du générique de fin parmi tous les sifflets (il rit)… normalement, vous entendez Until The End of The World de Patti Smith. En fait, au départ, je voulais une chanson des Sex Pistols. Mais selon mon producteur, c’était trop risqué car elle avait une autre signification dans l’Angleterre des années 70 et que dans le contexte de Mother!, elle risquait d’être mal interprétée. C’est ainsi que Patti Smith m’a suggéré de prendre la chanson Until The End of the world. Une chanson sur la séparation d’un couple…

On y vient. Vous parlez toujours de vous-même à travers vos personnages, non?
Darren Aronofsky: Oui. De mon premier film (Pi, 1999) à Mother!, je n’ai pas changé: à travers un personnage, je dois trouver une paix intérieure. C’est comme ça. Alors oui, je suis la ballerine (Black Swan), je suis le catcheur (The Wrestler), je suis le conquistador (The Fountain), je suis le mathématicien (Pi), je suis Noé… Mais ce n’est jamais un vrai portrait de moi-même. Je prends des parties de moi-même et les exagère. Je fais en sorte que les spectateurs les comprennent. En tant que cinéaste, vous devez être égoïstes pendant deux mois. Quand vous êtes sur un plateau de tournage, vous n’avez pas le temps pour autre chose, vous n’avez pas de vie sociale, vous êtes concentrés, vous travaillez dur. Ainsi, je sais ce que signifie «être» dans des conditions extrêmes, comme mes personnages. Mais je pense avoir une vie très normale. Dans Mother!, toute mon empathie va au personnage que joue Jennifer Lawrence.

On parle beaucoup de Black Swan au sujet de Mother! Pourtant, on est plus proche de vos premiers films, notamment Requiem For A Dream.
Darren Aronofsky:
On parlait beaucoup de Requiem For A Dream sur le tournage pour toute la dernière partie [NDR. On ne vous dira pas pourquoi]. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, les premières versions du scénario de Mother! étaient plus choquantes, plus glauques encore. Je suis fasciné par les visions fortes, comme le cerveau dans le métro dans Pi ou la seringue dans le bras dans Requiem for a dream. J’aime jouer mixer ces effets visuels marquants avec des effets sonores déstabilisants. Dans Mother!, ils sont nombreux, plus que d’ordinaire. Pour revenir sur l’une de vos précédentes questions, je comprends que l’on soit surpris par le fait que Mother! soit un film de studio. Mais on l’a fait avec rien, dans une totale liberté. Pour l’anecdote, j’ai eu un conflit avec la Fox sur Black Swan à cause de la scène où Natalie Portman se casse une jambe. Pendant les projections test, il y a eu des réactions très différentes, entre ceux qui étaient effrayés et ceux qui rigolaient. Plus tard, j’ai appris que Ridley Scott avait été très impressionné par cette scène et l’avait montrée à ces équipes sur un tournage. Ce qui m’a flatté.

Dans sa forme, le film donne l’impression de vivre un cauchemar éveillé. Vous dormez bien?
Darren Aronofsky:
Oui. Disons que je ne fais jamais de cauchemar. Le cauchemar, c’est ce qui se passe autour de nous. C’est étrange que nous parlions de ça au moment où un séisme historique de magnitude 8,2 a frappé le Mexique et au moment où l’on apprend que Bombay pourrait perdre des kilomètres carrés de superficie au cours des cent prochaines années en raison de la montée du niveau de la mer. C’est comme si Mère Nature était en colère. Elle est en colère. C’est ce à quoi va ressembler le XXIe siècle.

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C'est en découvrant la scène où le renard prononce un sublime "le chaos règne" dans "Antichrist" de Lars Von Trier qu'il a eu l'idée de créer ce blog.



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