Interview

Published on août 12th, 2017 | by Gilles Botineau

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[INTERVIEW CARRIÈRE] PHILIPPE CLAIR

Philippe Clair en folie! Interview au pays des merguez!

Formé au Conservatoire d’Art Dramatique de Paris, Philippe Clair, de son vrai nom Prosper Bensoussan, débute en tant que comédien dès la fin des années 50, sur les planches puis à la télévision, avant de se faire remarquer par d’illustres cinéastes: Henri Verneuil (Des gens sans importance), Christian-Jaque (Babette s’en va-t-en guerre) ou encore Denys de La Patellière (Du rififi à Paname, dans lequel il donne la réplique à Jean Gabin). Parallèlement, le producteur Raymond Danon, convaincu par ses réussites théâtrales et discographiques (Purée de nous z’otres, La Parodie du Cid, De Bab-el-Oued à l’Élysée), le pousse à écrire un scénario. Philippe Clair accepte, à la seule condition de pouvoir le réaliser. Ainsi naît Déclic et des Claques, en 1965, avec Annie Girardot et Enrico Macias, sorte d’ancêtre de La Vérité si je mens! Cependant, le métrage, trop en avance sur son temps, ne rencontre pas le succès escompté, et l’apprenti metteur en scène est condamné à un long purgatoire. Son second film, La grande Java, joyeusement interprété par Les Charlots et Francis Blanche, explose quant à lui le box-office de l’année 1971 – trois millions d’entrées, contre un budget rikiki – allant même jusqu’à devancer Jean-Paul Belmondo (Les Mariés de l’An II), plus deux Louis de Funès (Sur un arbre perché, Jo). Ayant trouvé sa voie, Philippe Clair multiplie alors les délires: La grande Maffia, La Brigade en folie, Le Führer en folie, Comment se faire réformer, Les Réformés se portent bien, Rodriguez au pays des merguez, Tais-toi quand tu parles, Plus beau que moi tu meurs et Par où t’es rentré… On t’a pas vu sortir. Soit, du culte en puissance! Il n’empêche, l’artiste demeure inlassablement conspué par ses pairs. Une mise au point, placée sous le signe du chaos, s’impose donc!

Philippe Clair, votre ultime film L’Aventure extraordinaire d’un papa peu ordinaire date de 1989, soit il y a près de trente ans. Que devenez-vous?
Philippe Clair: Hélas, j’ai pris, malgré moi, ma retraite anticipée! Ce ne sont pas l’inspiration ni l’envie qui me manquent pour tourner de nouveaux films. J’ai des placards entiers remplis de scenarii. Mais L’aventure extraordinaire d’un papa peu ordinaire a été un tel bide que cela m’a grillé dans le métier…

Les deux précédents, Si t’as besoin de rien… Fais-moi signe !! et Si tu vas à Rio… Tu meurs, respectivement sortis en 1986 et 1987, n’ont pas été de francs triomphes non plus…
Philippe Clair: Oui, c’est vrai. Après un échec, il est toujours envisageable de remonter la pente. Après trois, en revanche, c’est terminé. On vous blackliste d’office. Ce qui, entre nous, n’a pas de sens… Peut-être que si j’avais pu faire un dix-septième film, voire davantage encore, j’aurais retrouvé les faveurs du public. Qui sait… Malheureusement, ce métier est horriblement vache! Tant que le box-office vous sourit, vous êtes invité à dîner aux plus grandes tables de ce monde, et, dès le lendemain, sans crier gare, on vous traite comme un vieux con parce qu’on estime que vous êtes désormais incapable de remplir une salle de cinéma. C’est effrayant! Pour ma part, j’ai connu ces deux extrêmes. Et je ne suis pas un cas isolé! Un jour, Georges Lautner, avec qui j’étais très ami, s’était mis à pleurer devant moi, pleurer réellement, car il ne parvenait plus à développer le moindre projet. Pourtant, il avait des idées lui aussi… Mais ses derniers films ayant été des bides terribles, tout financement devenait impossible.

Les années 90 se révèlent effectivement assez dures avec les metteurs en scène de votre génération, et, qui plus est, rattachés à un cinéma dit de divertissement. Certains, à l’instar de Philippe de Broca ou de Édouard Molinaro, travaillent alors un peu plus pour la télévision. Vous auriez pu suivre un chemin similaire, voire même reprendre celui du théâtre, là où vous avez exécuté vos premiers pas en tant qu’artiste.
Philippe Clair: On ne me l’a pas proposé… Et, pour être honnête, je n’ai pas cherché non plus à rentrer de nouveau dans ce circuit. Je pensais avoir encore une chance au cinéma! Puis, j’ai été très pris par de multiples procès… Durant ma carrière, j’ai collaboré avec une dizaine de producteurs, et neuf m’ont arnaqué! Aujourd’hui, j’ai une retraite de misère, alors qu’avec un seul de ces succès j’aurais pu vivre tranquille jusqu’à la fin de mes jours. Bon, je reconnais avoir été assez con. Il m’est arrivé par exemple de signer mon contrat au beau milieu d’un tournage, sans même prendre le temps de le lire. Et je n’aurais pas dû… Le problème, c’est que je n’ai jamais eu le sens des affaires. Comme je dis souvent, chaque matin je me regarde dans la glace pour savoir si je suis vraiment circoncis! (rires)

Je ne sais pas si vous avez le sens des affaires ou non, en tout cas vous possédez le sens du comique. Indéniablement. Vos films ont – pour l’essentiel d’entre eux – cartonné, et ce, sans que personne ne s’y attende…
Philippe Clair: Mes succès étaient d’autant plus surprenants, que j’avais rarement de grandes vedettes parmi mes têtes d’affiche. C’était l’époque où on allait surtout voir le dernier De Funès, le dernier Belmondo etc… Des acteurs avec lesquels moi je ne tournais pas!

Justement. Et c’est là où je voulais en venir. Vous n’avez jamais été dans la cour des poids lourds du genre, comme Gérard Oury et Claude Zidi qui s’entouraient de stars fédératrices, telles que Louis de Funès donc, Pierre Richard ou encore Coluche. En dépit de cela, vous avez également cumulé bon nombre d’entrées. La grande Java: 3,5 millions, La grande Maffia: 1,1 million, Comment se faire réformer: 1,9 million, Tais-toi quand tu parles: 2 millions, Plus beau que moi tu meurs: 3,2 millions, etc… Une vingtaine de millions au total, sur seize films. Pas mal! Le public était par conséquent friand de votre univers et de vos délires avant tout.
Philippe Clair: Quand j’y repense… Il y avait aussi La Brigade en folie, en 1973: plus d’un million sept cent mille spectateurs, avec simplement Sim et Jacques Dufilho. Nous avons frôlé le Woody Allen sorti cette année-là (Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe sans jamais oser le demander), et nous étions au-dessus du dernier Pierre Richard (Je sais rien, mais je dirai tout)! Je me souviens qu’aussitôt après, mon producteur, Michel Ardan, tenta de surfer sur cet énorme succès, le film n’ayant quasiment rien coûté à la base. Il monta donc un nouveau projet, toujours en compagnie de Sim et de Dufilho, mais sans moi – je n’ai jamais compris pourquoi – et là ils se sont pris une taule! (La grande Nouba, en 1974)

La force de votre comique, au-delà de sa dinguerie, c’est sa singularité. Pour moi, vous êtes même clairement un précurseur. Dans La Brigade en folie, il y a notamment cette scène insensée où un homme tient une poule entre ses mains et s’en sert comme d’une «arme à feu.» Sauf qu’au lieu de tirer des balles, il projette – évidemment – des œufs. Or, près de vingt ans plus tard (!) on découvre un gag plus ou moins similaire dans Hot Shots! 2 signé Jim Abrahams. Deuxième exemple, au hasard : dans Plus beau que moi tu meurs, on voit Aldo Maccione sauter hors d’une passerelle, en plein cœur d’un aéroport, tentant de rattraper un avion. Une décennie s’écoule, et les frères Farrelly tournent une séquence à l’identique, dans Dumb & Dumber, avec Jim Carrey. Et je pourrais ainsi décortiquer votre œuvre pendant des heures… Vous avez OSÉ, bien avant d’autres, et dans un pays où la comédie se montre d’ordinaire beaucoup trop sage.
Philippe Clair:  C’est amusant, vous me citez des films américains. On m’a souvent poussé jadis à partir pour les États-Unis, au prétexte que mon humour y rencontrerait un plus large public. Peut-être… Mais la barrière de la langue m’a toujours freiné. C’est pourquoi je suis resté en France. Ceci étant, j’ai eu droit à des «compensations». Le Führer en folie a été distribué par la Warner Bros et Le grand Fanfaron, avec Michel Galabru et Micheline Dax, par la Twentieth Century Fox. Ça claque, quand même!

J’ai l’impression qu’il y a un vrai malentendu autour de «Philippe Clair». À l’heure actuelle, lorsqu’on évoque votre nom, n’en découlent que railleries faciles et critiques diverses. En gros, on vous considère bêtement comme l’un des rois du nanar franchouillard, au même titre que Max Pécas, Michel Vocoret et Jean Girault. Or, outre vos incomparables succès publics, vous avez été célébré autrefois par quelques plumes, et pas des moindres: Remo Forlani, Louis Chauvet, Jean-Louis Bory, Louis Skorecki – que ce soit dans Libération, Le Figaro ou Les Cahiers du cinéma – et qui voyaient en vous un auteur à part entière. Comment expliquez-vous un tel contraste?
Philippe Clair: Les journalistes que vous évoquez sont pour la plupart, et je le regrette, décédés. Résultat, dorénavant, je n’ai plus aucun défenseur, ou si peu! Ajoutez à cela le fait que mes films ne passent pas à la télé, qu’ils ne sont pas disponibles en DVD… C’est comme si je n’existais plus! Ou pire, comme si je n’avais jamais rien fait! Heureusement, grâce à internet et aux réseaux sociaux, il m’arrive encore de recevoir quelques belles déclarations d’un public survivant. On me parle avec nostalgie de mon cinéma, de mes personnages… Cela me touche, et me rassure en même temps : je ne suis pas totalement mort.*

* En 2018, Philippe Clair sortira un livre d’entretiens, Authentique mais vrai, aux éditions Christian Navarro.

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