Interview

Published on décembre 15th, 2016 | by Jean-François Madamour

0

[INTERVIEW CARRIÈRE] GEORGE A. ROMERO : « Je n’ai plus peur au cinéma depuis longtemps »

a-defiant-romeroGEORGE A. ROMERO. 76 ANS. 16 FILMS. INTERVIEW CHAOS.

Depuis votre tout premier film The Man from the meteor, réalisé en 8mm quand vous étiez gamin, pensez-vous que la passion pour le cinéma est restée la même?
George A. Romero: J’avais tourné ce film avec la caméra de mon oncle et je ne cessais d’en tourner encore et encore pour acquérir un peu de technique. Depuis rien n’a changé, j’aime toujours autant raconter des histoires. Et ce n’est pas avec une carrière comme la mienne que la flamme s’éteint. Au contraire, j’ai bâti ma carrière de façon à ce que le feu soit toujours entretenu… La passion est toujours là et restera là!

Depuis 50 ans maintenant, vous entretenez une histoire d’amour avec les morts vivants: qu’est-ce qui vous lie à eux?
George A. Romero: C’est mon fonds de commerce. Si jamais un événement inattendu arrive, même le plus démentiel possible comme une bombe sur la maison blanche par exemple, il suffirait que je balance quelques zombies là-bas pour tout de suite avoir des propositions par des studios. Tout le monde semble vouloir que je continue sur ma lancée concernant les zombies… Plus sérieusement, les zombies sont pour moi une manière de parler de problèmes qui me préoccupent et que j’ai tenté d’aborder dans chacun des films de la série, le plus gros et celui revenant dans chacun d’entre eux étant cette malheureuse habitude qu’ont les gens de se contenter de ce qu’on leur propose. Le vrai problème est que nous continuons à nous satisfaire des pouvoirs qui nous dirigent même quand ils sont stupides et que notre volonté de vouloir appartenir à certaines tribus, de faire partie de groupes ne fait que servir encore mieux ces pouvoirs constitués. Par exemple, aux États-Unis, lorsqu’il y a des sondages ou des élections, les résultats nous sont présentés par rapport aux groupes: les blancs préfèrent ceci, les noirs désirent cela… Morceler le peuple ainsi n’est qu’une meilleure manière de lui faire accepter n’importe quoi. Il n’y a plus de voix du peuple mais la voix d’un morcellement. Les morts vivants me servent à dénoncer tout cela. Pour moi, ils incarnent avant tout un changement. Une possible évolution du monde mais surtout le catalyseur des réactions humaines qu’elles soient bonnes ou mauvaises: parfois généreuses, souvent cruelles. Il semble évident que mon sujet est de développer des situations extrêmes auxquelles quelques humains seront confrontés, réagiront plus ou moins moralement et ainsi faire réagir le spectateur à son tour.

gromero2

Pensez-vous qu’un film comme Zombie soit réalisable aujourd’hui?
George A. Romero: Si jamais un réalisateur a le budget, l’envie et le désir de se lancer dans une œuvre aussi radicale, cela reste possible. Cependant, les temps ont légèrement changé et, pour donner un exemple, quand Zack Snyder a réalisé le remake, il fut obligé de faire repeindre toutes les annonces publicitaires, les marques et les noms des magasins car la simple mention d’un nom réel dans le champ pouvait être passible d’un procès. C’est le genre de détails auxquels il faut maintenant obéir. A l’époque, c’étaient les banques elles-mêmes qui nous donnaient de l’argent pour placer leurs noms et pour tourner devant leurs vitrines. Hier, ils payaient pour que tu les mentionnes et aujourd’hui c’est toi qui les paies si jamais tu montres leurs noms sans leurs autorisations. C’est la principale différence car la possibilité de faire un film coup de poing reste intacte: à l’époque si un film comme Zombie a pu sortir, c’est avant toute chose parce que nous avions un distributeur exceptionnel qui s’est battu pour que cela soit possible. Il n’a jamais flanché devant la censure et avait même décidé de le sortir sans avoir une quelconque approbation. Le distributeur était prêt à prendre des risques, ce que beaucoup craignent aujourd’hui de faire. Une question reste tout de même présente: est-ce que le public a cette envie qu’on le bouscule un peu dans ses convictions?

martinVous avez réalisé Martin, un film de vampires absolument génial qui reste moins connu que votre saga zombie.
George A. Romero: C’est vrai, ça. Martin était un projet personnel et il restera à tout jamais mon projet préféré. Il est né d’un rêve que j’avais fait, une idée qui est passée comme ça lors d’un jour de fièvre, l’histoire dramatique d’un gamin qui se prend pour un vampire… Je l’ai écrit et réalisé pour une toute petite maison de production et pour un tout petit budget; ce qui était amplement suffisant. Aujourd’hui, j’en suis particulièrement fier et quand je regarde en arrière, il ressort clairement que c’est celui dont je suis le plus content et que j’aime le plus: il ressemble le plus à ce que j’imaginais avant de le tourner, à mon intention première. Il se détache clairement des autres, je ne suis pas capable d’avoir un quelconque jugement dessus, il est trop proche de moi, il s’agit vraiment d’une partie de moi…

Et Incidents de parcours? La part des ténèbres?
George A. Romero: Ces films étaient des adaptations, il était plus facile de les réaliser puisque c’étaient les mots d’un autre et ils étaient du coup plus simple à mettre en place; la réalité des histoires existait déjà et ne demandait pas une création. On n’attendait pas de moi que j’offre un nouveau Romero, une œuvre à laquelle j’aurais donné naissance mais uniquement de donner une vision qui restait proche de celles des auteurs. Et j’ai adoré travaillé avec Michael Stewart et Stephen King avec qui j’avais déjà travaillé quelques temps avant sur Creepshow.

Comme John Carpenter, vous avez toujours utilisé le genre pour dispenser un message.
George A. Romero: Il est étonnant que le cinéma de genre ne soit pas plus utilisé pour faire des métaphores alors que le rêve et l’illusion sont les outils parfaits pour ça. Il semble pourtant que la dimension fantastique du cinéma soit la meilleure manière d’aborder certains points importants et qui méritent d’être traités. Rien n’est mieux qu’une forme totalement libre et dans laquelle tout est possible pour réfléchir sur des questions. Quant à mon cinéma, je ne pratique pas le même que Michael Moore par exemple: je n’aurais jamais réussi à faire des films trop sérieux. J’aime m’amuser, de façon intelligente. Je ne réponds pas à des questions, je ne fais pas des dissertations ni des exposés. Je me permets juste de montrer aux gens ma vision des choses, mon interprétation d’une réalité. J’offre une forme de vérité parmi toutes les autres. Le film d’horreur me permet juste de ne pas forcément aller au bout des choses et de donner mes propres convictions même si l’essentiel est là.

Il y a un style Romero, non?
George A. Romero: Je ne sais pas si on peut parler de style Romero mais il est certain que mes films sont reconnaissables pour la simple raison qu’ils possèdent souvent deux dimensions, deux personnalités. J’ai tendance à prendre tous les sujets sous-jacents très sérieusement et à les aborder frontalement. C’est pour cette raison que l’on considère souvent mes films comme des œuvres à message. Tandis que tout ce qui est visible, en surface ou tape-à-l’œil, ça vient de la culture dans laquelle j’ai grandi à savoir la bande dessinée, les EC Comics, les Contes de la Crypte… Pour moi, la seule forme d’approche des sujets possible se fait via le divertissement et l’amusement. Bien sûr, la forme est souvent potache par rapport au fond, beaucoup plus lourd et réfléchi. Mais c’est la combinaison des deux qui donne ma touche personnelle. Et mélanger discours avec forme plus cocasse n’est pas un problème, il s’agit même d’une approche très naturelle. Il faut savoir aborder les sujets avec humour ou du moins les développer sérieusement et les rendre plus accessibles par l’humour ou le divertissement… C’est parfois la meilleure façon de toucher ceux qui vous écoutent. Et toucher le spectateur, c’est mon but.

Vous êtes avant tout considéré comme un réalisateur de cinéma de genre.
George A. Romero: Oui, et je n’ai aucun regret. Bien sûr, il y a beaucoup de genres de films que j’aurais aimé faire. Il est certain que j’aimerais parfois que l’on m’appelle et que l’on me propose des films qui n’ont rien à voir avec le fantastique. Avoir une carrière uniquement consacrée à une forme de films peut sembler parfois un peu décevant et pourtant ce n’est absolument pas le cas pour moi. J’ai eu l’opportunité de toujours faire ce que je désirais et même mes projets les moins glorieux correspondent à ce dont j’avais envie sur le moment. Il est vrai que je suis resté orienté vers des fictions horrifiques ou fantastiques mais ce n’est pas pour autant que je me sens enfermé ou à l’étroit dans le cinéma de genre. Au contraire, j’ai même la chance d’avoir une très belle place dans le cinéma d’horreur qui m’offre toute la liberté dont j’ai besoin. J’ai mon avis, je peux le donner et, pour un réalisateur, c’est une position enviable que peu ont finalement. On craint moins un réalisateur de films d’horreur qui balancent quelques briques dans les fenêtres qu’un réalisateur venant d’un cinéma plus «sérieux». Et ce dont j’avais envie, je l’ai fait. C’est le principal.

gromeroQue s’est-il passé dans les années 90?
George A. Romero: Cela n’a pas été une période évidente pour moi. J’ai longtemps cherché des gens qui ont voulu investir dans un quatrième épisode consacré aux zombies. J’ai postulé auprès de New Line, de MGM, de Fox qui m’ont rejeté. Ils voulaient faire certains deals pour que je leur fasse des films avant de m’offrir les pleins pouvoirs et j’ai longtemps travaillé sur La momie et Resident evil dont j’ai signé des scripts. Malheureusement Hollywood n’a pas jugé mon travail intéressant et a préféré faire les versions que vous connaissez. J’ai eu de grosses frustrations, et c’est humainement très dur de s’entendre dire toutes les choses que les financiers m’ont dit. J’en ai eu marre et je me suis un peu retourné vers la France pour Bruiser. Canal + a cru en moi et m’a permis de faire mon film, c’était un peu mon Escape from L.A pour citer John Carpenter.

Justement, le chef des zombies s’appelle Big Daddy dans Land of the dead, comme l’était celui de Ghost of Mars de John Carpenter. C’est volontaire?
George A. Romero: J’avais ce nom en tête depuis longtemps, sur ma première version du script. C’est un nom que j’aimais beaucoup ne serait-ce que par sa sonorité. Lorsque John a réalisé Ghost of Mars, forcément j’ai fait le lien mais nous en avons longuement parlé ensemble, et ce nom «big daddy» représente quelque chose de très protecteur et nos deux personnages le sont. J’ai également voulu qu’il soit noir parce que les humains protecteurs des épisodes précédents étaient noirs, et j’ai voulu franchir le pas un plus loin en démontrant ici que les plus méchants ne sont pas forcément les morts. John et moi avons beaucoup d’influences mutuelles et nous rêvons de concevoir un film ensemble. Il voulait produire Land of the dead mais cela était impossible et nous voulions sincèrement qu’il signe lui-même la bande originale mais les studios n’ont pas voulus.

Pourquoi avoir tué Ben dans La nuit des morts vivants et avoir laissé Big Daddy «vivant» dans Land of the dead?
George A. Romero: C’est une question d’époque. Lorsque j’ai tourné La nuit des morts vivants, le pays était dans la décadence et on essayait d’enjoliver ça par tous les moyens. Il était important de mettre un coup de pied dans la fourmilière, et ça l’était encore plus du fait que Ben était interprété par un acteur noir. A vrai dire ce n’était pas l’objectif de départ, mais Duane était le meilleur acteur du moment que j’avais dans mes relations sans chercher à obtenir un blanc ou un noir mais tous ces problèmes raciaux de l’époque nous ont un peu plus incité à jouer sur cette carte-là. La scène où il se fait tuer est la dernière que nous ayons tournée. Quelques heures après, nous avons appris que Martin Luther King venait de se faire tuer…

george_romero

Pourquoi avoir quitté Pittsburgh?
George A. Romero: Hollywood a squatté cette ville et tourné pas mal de longs métrages là-bas; ce qui a eu comme conséquence de transformer Pittsburgh en succursale hollywoodienne. On pouvait même dire pendant un temps qu’il y avait une industrie cinématographique propre à Pittsburgh. La ville s’est adaptée à cette demande croissante et, malheureusement un jour, Hollywood a découvert Saint Louis et tous ceux qui travaillaient dans l’industrie du film ont suivi – certains allaient à Los Angeles, d’autres au Canada. Tous mes collaborateurs, avec qui je travaillais depuis maintenant quelques films, quittant la ville, je suis aussi parti. Mais la vraie raison de ma délocalisation est avant tout économique.

Vous arrive-t-il encore d’avoir peur au cinéma?
George A. Romero: Je n’ai pas eu peur devant un film depuis des décennies. A force de travailler dans ce milieu-là, on a tendance à analyser et à interpréter. On connaît les ficelles et l’envers du décor. On fréquente les gens qui interviennent dans le genre; donc, on est comme immunisé et l’effet ne fonctionne plus. Pour tout vous dire, je crois que la dernière fois que j’ai eu vraiment les jetons, c’est est quand j’avais découvert Répulsion (Roman Polanski, 1965); là, ça avait été un grand moment de trouille. Et puis vous savez, les films d’horreur actuels sont tellement démonstratifs qu’ils ne font plus vraiment peur…

Diary of the dead,  réalisé il y a exactement 10 ans, se termine sur cette question: «Méritons nous d’être sauvés?».
George A. Romero: L’homme mérite d’être sauvé. Pour ma part, il semble évident que je suis optimiste, je souhaite que les personnages s’en sortent et chacun de mes films consacrés aux morts vivants, excepté le premier, possèdent une sorte de happy end… J’ai l’intime conviction que l’homme, malgré ses erreurs, doit connaître le salut. Cependant, il doit l’obtenir après en avoir pris conscience.

george-a-romero-2

Spread the chaos

Tags:


About the Author

Ours plumitif.



Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Back to Top ↑

error: Chaos Reigns !