Interview

Published on août 21st, 2017 | by Romain Le Vern

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[INTERVIEW CARRIÈRE] DARREN ARONOFSKY

DARREN ARONOFSKY. 48 ANS. 7 films. PI, REQUIEM FOR A DREAM, THE FOUNTAIN, THE WRESTLER, BLACK SWAN, NOÉ, MOTHER! Darren Aronofsky répond aux questions du chaos.

Avez-vous conscience du culte que vos films provoquent?
Darren Aronofsky:
Quand j’étais jeune, j’allais dans un vieux cinéma situé à Manhattan qui diffusait des midnight movie comme Eraserhead, Orange Mécanique… Que mes premiers films comme Pi et Requiem for a dream appartiennent à cette catégorie de films m’auraient réjoui. Dès qu’on essaye de faire quelque chose de différent, on est immédiatement taxé d’être un peu fou. Pour Pi, mon premier film, les gens avaient peur parce qu’il s’agissait d’un film en noir et blanc avec Dieu et les mathématiques. Pour Requiem for a dream, ils se sont dit que ce serait un énième film sur la drogue. Pour The Fountain, dès le début, les gens n’y ont pas cru. Mais ces phénomènes sont fréquents dans le milieu. Ce qui est considéré comme fou au début ne sera plus considéré comme tel dans deux ans. En réalité, je travaille dur pour être ostracisé par le milieu (ironique).

Comment réagissez-vous aux critiques?
Darren Aronofsky:
Stuart Rosenberg, l’un de mes maîtres, qui a mis en scène Le pape de Greenwich village, m’a toujours conseillé de ne pas lire les critiques car les mauvaises blessent et les bonnes sont pires parce qu’elles montent à la tête. Je me souviens de la réaction des spectateurs pendant la projection de Requiem for a dream au Festival de Cannes où j’ai eu une standing-ovation d’environ 13 minutes. Le lendemain, dans les journaux, j’avais des critiques épouvantables. Un critique m’avait même conseillé d’arrêter le cinéma et d’aller voir un psychiatre. Pour Pi, le New York Times avait écrit un papier incendiaire en disant que la musique était une insulte aux oreilles. Pour moi, le temps est le meilleur des juges, je n’accorde pas trop d’importance aux critiques du lendemain. Le film entre dans la mémoire collective grâce à Internet ou même le bouche à oreille. Lors de sa sortie, Requiem for a dream a été massacré par 60% de la presse et aujourd’hui, quand les gens m’en parlent, ils le considèrent comme un grand film. Bizarrement, et j’en discutais il y a peu avec Eric Watson, nous étions surpris de découvrir à quel point, plus encore que Requiem for a dream, The Fountain est le film qui clive le plus.

Pourquoi?
Darren Aronofsky:
Techniquement, c’était l’un de mes films les plus ambitieux et expérimentaux. Le travail sur le placement de la caméra était une tentative de montrer à quel point on passe de l’obscurité à la lumière en un mouvement d’une progression lente. Le personnage incarné par Hugh Jackman vivait toujours dans l’ombre, ressemblait à un vampire qui a peur de la lumière. Sur le tournage, on a décidé de construire un autre mur de lumière dorée qui rappelle la quête des conquistadors et celle du vaccin. Pendant tout le film, il y a la lumière dorée de cette nébuleuse qui permet cette transition entre l’ombre et la lumière. Lier ensemble ces trois périodes dans le temps était difficile mais montrer ce passage des forces obscures à la lumière. Quant aux mouvements de caméra, on a filmé comme des «mouvements de croix». Si vous regardez bien, les mouvements de caméra vont de l’est à l’ouest, du nord au sud. Ce sont les axes de la crucifixion. Gaspar Noé était persuadé que c’était mon hommage à Solaris (Andrei Tarkovski, 1972). Mais non, je ne l’avais pas vu à l’époque.

D’accord, mais les nombreux problèmes sur The Fountain (Brad Pitt, Cate Blanchett, David Bowie qui quittent le navire) ne sont-ils pas responsables, selon vous, de la réputation de film maudit?
Darren Aronofsky:
Qui sait ce que le film aurait donné avec Brad Pitt (NDR. remplacé au dernier moment par Hugh Jackman)? Je ne pense pas que son absence soit un inconvénient. Les 90% de la réussite de The Fountain, on les doit à Rachel Weisz et Hugh Jackman. Sur Requiem for a dream, je n’avais pas les acteurs que je désirais et ce n’est pas pour cette raison que je peux dire que le film est finalement moins bon que ce qu’il aurait dû être à l’origine.

C’est-à-dire?
Darren Aronofsky:
Dans le casting d’origine, Tobey Maguire devait incarner le personnage de Jared Leto mais il était pris par Spider-man. Il était question à un moment donné que Joaquin Phoenix le remplace mais cela ne s’est pas fait. Adrien Brody aussi a refusé le rôle. Mais tout ceux qui avaient refusé l’ont regretté par la suite. Jennifer Connelly n’était pas au top de sa carrière à l’époque et tout le monde était sceptique, le directeur de casting auraient préféré que je prenne Milla Jovovich (il rit). De la même façon, qu’à la place de Marlon Wayans, on voulait prendre David Chappelle. Au moment de Requiem for a dream, il n’était pas aussi célèbre que maintenant et… j’avoue… j’ai supplié pour qu’il joue dans le film (il explose de rire).

Est-ce que Tetsuo (Shinya Tsukamoto, 1988) a constitué une influence pour Pi, votre premier long métrage?
Darren Aronofsky:
Je lui ai beaucoup emprunté.

De la même façon, dans Requiem for a dream, est-ce que le procédé de la snorry-cam vient de Seconds, de John Frankenheimer?
Darren Aronofsky:
Non. A l’époque, je n’avais pas vu le film, plutôt rare. Je crois que Scorsese s’en est inspiré pour réaliser certains effets dans Mean Streets lorsque le personnage est ivre. Je me souviens juste que sur une chaîne du câble à New York, il y avait une émission au début des années 90, où des caméras étaient données aux gens du coin pour qu’ils fassent des petits reportages amateurs. Un jour, j’ai vu un homme tenir une caméra dans sa main et il donnait l’impression d’être fou. C’est aussi simple que ça.

Comment avez-vous travaillé avec Mickey Rourke sur The Wrestler?
Darren Aronofsky: The Wrestler
ne serait rien sans Mickey Rourke. Il repose intégralement sur ses émotions, sur son propre passé. Avec un autre acteur, cela aurait donné un résultat différent. J’avais d’ailleurs pensé prendre Nicolas Cage à un moment donné avant de me raviser.

Non?
Darren Aronofsky:
Si, si. Mais quand nous écrivions le scénario, nous avions Mickey en tête et que lui. A chaque fois que je pensais à un autre acteur, ça n’avait aucun sens. Cela m’a pris deux ans pour trouver l’argent nécessaire afin de faire ce film parce que tous les producteurs ne voulaient pas miser un kopeck sur cet acteur. Unanimement, ils le trouvaient antipathiques et pour eux, un film avec Mickey Rourke était synonyme d’échec. Il était considéré comme artistiquement mort. Seul Wild Bunch a cru dès le départ au projet et nous a considérablement épaulés pour que nous travaillions dans de bonnes conditions. Sans eux, rien n’aurait été possible.

La mise en scène évoque les frères Dardenne. Vous revendiquez?
Darren Aronofsky: Oui. L’enfant a eu un impact très fort sur The Wrestler, même si les influences proviennent de sources très diverses comme Fat City, de John Huston ou Wanda, de Barbara Loden. J’ai montré plusieurs films de ce genre à l’équipe pour que l’on détermine l’esthétique générale de The Wrestler. Je cherchais un style proche du cinéma-vérité. La seule différence, c’est que l’on savait à l’avance là où il allait tomber alors que dans le cinéma-vérité, si le personnage sort du champ, alors on le perd pendant une seconde et ensuite on le retrouve. Ici, on devait tout voir. Pour toutes les scènes de combats, je tenais à ce que l’on capte toutes les émotions du catcheur. Le cinéma-vérité est basé sur une forme d’improvisation. Dans The Wrestler, rien n’était totalement improvisé. Je savais vers quelle direction nous allions.

Diriez-vous que The Wrestler a provoqué un vrai changement dans votre parcours?
Darren Aronofsky:
Cela vient du besoin de se renouveler quand on a tout donné [NDR. référence à The Fountain]; d’ailleurs toute l’équipe était nouvelle. En même temps, il est important de se lancer des défis personnels, de toujours essayer de se surpasser. Et tous les artistes vous le diront. Même Madonna a dit un jour qu’il fallait se réinventer tout le temps (il glousse). Je suis très fier de The Wrestler d’autant que Bruce Springsteen a participé amicalement au film en composant une chanson après avoir lu le scénario. Il l’a faite pour Mickey Rourke parce qu’il l’admire en tant qu’homme et en tant qu’acteur.

Pourquoi avez-vous choisi l’univers des catcheurs?
Darren Aronofsky: Le catch est un sport très populaire aux États-Unis et je ne comprends toujours pas pourquoi les spectateurs se passionnent pour ça. Peut-être que le public américain voit dans le catch quelque chose de très symbolique: la confrontation entre le bien et le mal à travers des personnages très caractérisés. Les catcheurs d’aujourd’hui ressemblent à des gladiateurs. En disant ça, je ne veux pas manquer de respect aux fans de catch. Cela n’a jamais été mon but en réalisant ce film. Eux-mêmes savent à l’avance que tout est bidon. On l’a appris au début des années 90 via la WWE. En y repensant, cela m’a beaucoup fait penser au film Amadeus, de Milos Forman dans la relation amour-haine entre un artiste et son public. Le public adore insulter les catcheurs et inversement.

Et le monde du ballet pour Black Swan?
Darren Aronofsky: Ce fut difficile. Ces gens sont très occupés et très concentrés sur leur propre monde. Je pense qu’ils sont intéressés aux autres formes d’art mais ils mettent le leur très loin au premier plan. Si vous les dérangez, ils ne se sentent pas concernés. C’est étrange car lorsque vous faites un film, toutes les portes s’ouvrent. Si je veux tourner sur le toit de Notre-Dame, je peux. Le monde du ballet n’a pas été d’un grand secours et pénétrer dans cet univers a pris beaucoup de temps. Il a fallu discuter avec beaucoup d’individus différents. Benjamin Millepied a tout changé. Il est très respecté dans le milieu et quand il est arrivé sur le projet, des personnes bien placées ont commencé à s’intéresser sérieusement au projet. Au final, je crois que les artistes du monde du ballet ont aimé que Black Swan ne soit pas une énième comédie romantique ni un film sur leur univers. Ce n’est pas non plus un film sur la maladie mentale mais sur un monde fantasmé. Quand vous regardez un ballet, il y a beaucoup d’éléments hystériques et nous avons tenté de les capturer.

Il y a aussi certaines connexions entre The Wrestler et Black Swan
Darren Aronofsky: C’était très intéressant d’avoir dans l’un, un personnage qui est une grande star et dans l’autre quelqu’un en bas de l’échelle. Les deux artistes utilisent leur corps pour créer leur art, pour se détruire… Il y a beaucoup de similarités entre les deux films mais j’étais très excité par ce que je pouvais tirer de Mickey Rourke et Natalie Portman. A la surface, les deux histoires sont très différentes mais si vous creusez il y a énormément de points communs. C’est un genre de diptyque. Pourquoi avoir choisi Le Lac des Cygnes ? Au départ, je voulais faire quelque chose autour de l’œuvre de Dostoïevski, Le Double, l’histoire de quelqu’un qui se réveille et qui s’aperçoit qu’un homme l’a remplacé dans sa propre vie. C’est une idée effrayante. Imaginez quelqu’un qui vole votre identité, vos amours, votre job… Le Lac des Cygnes est le ballet le plus célèbre. J’ai vu une interprétation du ballet où la même danseuse avait les deux rôles du cygne. C’était meilleur que Le Double. L’une était sexy, maléfique. L’autre était peureuse, virginale. J’ai ensuite voulu une connexion aux contes de fées, que j’ai placé dans une compagnie réelle.

Est-ce exact que vous vouliez mélanger The Wrestler et Black Swan en un film afin de raconter les deux trajectoires en montage parallèle?
Darren Aronofsky:
C’est vrai. Le catch dans The Wrestler et la danse classique dans Black Swan sont des prétextes. Le vrai sujet, c’est la performance, la transcendance, le surpassement de soi… D’ailleurs, j’ai travaillé les scènes de combats comme des ballets chorégraphiés. Quand les sportifs atteignent un certain âge, ils ne peuvent plus faire ce qu’ils veulent. C’est ce dont parle The Wrestler: comment faire lorsque l’on ne peut plus contrôler son corps et son cœur? On a aussi beaucoup évoqué les films de super-héros. En fait, on avait par moment l’impression que nous allions réaliser Superman 2. Je crois que c’est dans ce volet qu’il perd ses super-pouvoirs, non? C’est la même chose dans The Wrestler où le catcheur perd littéralement toute sa capacité à se battre parce qu’il est menacé par une crise cardiaque et qu’il doit éviter de combattre à nouveau. Pour nous, le catcheur ressemble à un super-héro, principalement parce qu’il porte un costume, parce que symboliquement il doit affronter un adversaire qui représente le mal dans l’inconscient collectif. Et Dieu sait si la culture des super-héros est prégnante, surtout aux États-Unis. Quand vous regardez n’importe quel film avec un super-héro, cela se termine souvent par un climax, un combat final avec le méchant. Il y a tellement de divertissements aux États-Unis où il est justement question de ça. Je voulais qu’avec l’image finale, le spectateur sorte de la salle en étant à la fois heureux et triste. Quand vous croisez des catcheurs dans la rue, ils aiment que vous les appeliez avec leurs noms de scène. Ce qui me fascine, c’est leur incapacité à faire la distinction entre ces deux mondes: le spectacle et la vie réelle. Vous, vous pensez sincèrement que Brad Pitt a toujours une vie privée par exemple?

Le premier script de Black Swan était apparemment très différent et ne marchait pas selon vous.
Darren Aronofsky:
C’était il y a onze ans, juste avant Requiem for a Dream. J’aimais les éléments du thriller mais l’histoire se déroulait dans le monde du théâtre. Cela ne m’intéressait pas de faire un film sur des acteurs. Il y avait un bon moteur mais pas le bon univers. Je voulais un film sur la ballet car ma sœur était danseuse. Elle était très sérieuse et extrêmement impliquée jusqu’à 17 ans.

Votre compositeur fétiche, Clint Mansell, n’a aucune formation classique.
Darren Aronofsky:
C’est exact, c’est plutôt une pop-star. L’un des points fondamentales et l’une des choses qui m’a le plus excité dans Black Swan était de voir ce que Clint allait faire avec la musique de Tchaïkovski. C’est l’une des plus belles pièces classiques de ces deux derniers siècles. Elle est tombée dans le domaine public depuis de longues années et a été exploitée dans des publicités, des dessins animés… L’œuvre est tellement connue et réinventée… Je savais que ce serait un challenge à relever. Il a passé six mois à écouter la musique et à la disséquer. Il l’a déconstruite et en a pris certains éléments, certaines idées, certains thèmes, pour la reconstruire. Lentement mais sûrement, il a apporté de nouveaux thèmes et des arrangements à la partition de Tchaïkovski. Nous sommes allés à Londres avec 80 pièces d’orchestre pour enregistrer le tout. Je ne crois pas que ce soit déjà arrivé avant. C’est une situation unique. C’est en quelque sorte une adaptation. Je crois qu’il y a beaucoup de compositeurs qui ont volé à Tchaïkovsky, en se faisant de l’argent et des Oscars. Je connais sa musique très intimement et il m’est souvent arrivé de dire : « Ouah, ça sonne comme… » (rires). Il y a autre chose, concernant la scène où elles vont danser en boîte de nuit. Nous avions besoin d’un morceau électro. Je connais beaucoup de musiciens de ce type, comme The Chemical Brothers et d’autres. Je leur ai demandé de participer au projet en créant un morceau à partir de l’œuvre de Tchaïkovski. Tout a été fait à partir de ça. J’aimerais préciser que la partition originale de Black Swan est dans le même ordre chronologique que celle de Tchaïkovski. Elle progresse de la même façon. Elle est un peu plus courte donc nous avons du faire des choix. Je n’étais pas obligé d’écrire le film dans le même ordre mais je voulais comprendre la structure narrative du ballet de Tchaikovski.

Vous aimez beaucoup vous raconter à travers vos films. Dans quelle mesure Noé vous parle?
Darren Aronofsky:
Ce qui me fascine, c’est que l’on assiste à la création et à la destruction du monde. La première partie c’est la création, la seconde histoire c’est le péché originel (Adam et Eve), le troisième c’est le meurtre (Caïn et Abel) et la quatrième, c’est l’histoire de Noé. Quand le créateur détruit le monde, il est obsédé par la faiblesse de l’homme. Et ça le bouleverse. Vous ne trouverez rien dans Noé qui ne soit pas conforme à ce qui est écrit dans La Bible. Nous avons adapté cette histoire pour un public de ce siècle. Comprenez bien que si vous montrez un cyclope dans un film, vous n’allez pas enlever son troisième œil pour ne froisser aucune sensibilité. Autrement, on ne s’en sort plus.

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C'est en découvrant la scène où le renard prononce un sublime "le chaos règne" dans "Antichrist" de Lars Von Trier qu'il a eu l'idée de créer ce blog.



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