Interview tavernier

Published on décembre 21st, 2016 | by Betty Blue

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[INTERVIEW CARRIÈRE] BERTRAND TAVERNIER

voyageciAttaché de presse, puis journaliste, puis ancien assistant de Jean-Pierre Melville, cet amoureux du cinéma devenu réalisateur en 1974 avec L’horloger de Saint-Paul a proposé cette année un éblouissant Voyage à travers le cinéma français, un documentaire de trois heures ayant marqué l’année 2016. CHAOS SUPERSTAR.

CINÉPHILIE
«Enfant, adolescent, j’écrivais, je lisais beaucoup, et puis, est-ce que ce fut pour me démarquer de mon père qui était un homme de plume, j’ai éprouvé un véritable choc en voyant certains films. J’y retrouvais cette même part de rêve qui m’emmenait loin de l’école, de la pension, de mes peurs. C’était un désir vague, puissant, qui ne s’appuyait pas beaucoup sur la réalité du métier de metteur en scène. Ce n’est que plus tard que j’ai été fasciné par le fait qu’on pouvait écrire à travers des images, comme on pouvait le faire avec des mots, différemment. Je pouvais d’ailleurs reconnaître ou sentir la personnalité d’un auteur comme John Ford comme celle d’un Jack London ou d’un Jules Verne, et j’ai été saisi par l’envie d’exprimer des sentiments, des idées à travers des images. J’ai développé mon amour du cinéma avec John Ford, de Frank Capra, de Jean Renoir. Je garde des souvenirs assez forts des films de guerre que mon père m’emmenait voir, comme Retour au Philippines. Le massacre de Fort Apache de John Ford fut une grande révélation, au même titre que La charge héroïque. Dans un registre très différent, je me rappelle parfaitement avoir été très ému par Cendrillon et Blanche-Neige, il y avait d’ailleurs eu la bande-annonce de 24 heures chez les martiens lorsque nous l’avions vu. Je me souviens également des films que j’ai manqués, que j’essaie de voir. L’extravagant Monsieur Deeds de Frank Capra et La Grande illusion de Jean Renoir, sont aussi des films qui m’ont marqué de manière indélébile. La littérature aussi m’a beaucoup influencé. Balzac, Zola, Dumas, des romanciers ayant des univers énormes, vastes, immenses. C’est vrai qu’ils m’inspirent au quotidien, j’y pioche des détails. Pour Le juge et l’assassin, j’ai lu énormément de livres centrés sur cette époque, pour trouver le personnage, l’épaissir, me plonger dans un certain contexte. On perçoit beaucoup plus souvent la réalité historique dans les romans que lorsqu’elle est décrite par les historiens.»

ATTACHE DE PRESSE
«Il fallait que je gagne ma vie, mes parents avaient décidé de ne pas m’aider, ils ne croyaient pas en mes choix, ce n’était pas un milieu qu’ils connaissaient. A l’époque, j’avais commencé par assister Jean-Pierre Melville, il est allé voir mes parents avec Claude Sautet pour leur demander de me laisser libre de choisir, d’évoluer dans ce milieu. Melville m’avait alors fait comprendre que je n’avais aucun avenir en tant qu’ assistant à la réalisation, j’étais trop timide, mais il m’a poussé à prendre un poste d’attaché de presse et m’a trouvé mon premier poste. Cette fonction me permettait de lire des scénarios, de rencontrer des réalisateurs, des exploitants, de suivre certains tournage en amenant les journalistes sur les plateaux, il m’est même arrivé d’aller à la place du réalisateur présenter un film en province. J’ai pu côtoyer des gens comme Jean-Luc Godard, Claude Chabrol, Agnès Varda. Plus tard, j’ai continué en indépendant et lancé un nouveau style. Avec mon associé, nous avions en effet décidé de ne travailler que sur les films que nous aimions, et d’imposer une certaine forme de cinéphilie. Durant toutes ces années, j’ai rencontré des gens formidables, au contact desquels je me suis formé.»

MELVILLE
«J’ai beaucoup appris au contact de Melville. Deux choses, son exigence, extrêmement forte, presque de la maniaquerie, et il m’a poussé indirectement à ne pas me comporter comme lui sur un plateau. Je le trouvais très dur, souvent même humiliant avec ses collaborateurs. Les gens avaient peur de lui et j’ai toujours pensé qu’il ne devait pas y avoir ce genre d’atmosphère sur un plateau. J’ai essayé d’aller à l’encontre de cet état d’esprit, de ne pas me servir du pouvoir que j’avais pour «casser» les autres. Lorsqu’il m’est arrivé de prendre quelqu’un comme bouc émissaire pour exorciser mon propre stress, je suis toujours aller m’excuser.»

TOUTE PREMIÈRE FOIS
«J’ai terriblement appréhendé le premier jour de tournage de L’horloger de Saint-Paul. J’ai attrapé une angine tellement j’étais angoissé et j’ai donc appliqué le principe d’un metteur en scène que j’avais interviewé: pour calmer la peur, il suffisait de choisir pour le premier jour un plan compliqué ce qui permet, pendant que les techniciens l’installent, de prendre ses marques. L’équipe sent très vite si l’on maîtrise son sujet, le principal est de l’avoir parfaitement préparé, de savoir exactement où l’on veut aller. Il y a eu aussi le choc du roman de Simenon, la sensation que je pouvais le transposer, l’apprivoiser, le faire coller à des souvenirs d’enfance, faire déambuler le personnage dans des lieux intimes où je me sentais à l’aise. Et puis, il y avait ce rapport émotionnel entre ce père et ce fils qui me touchait.»

ARAGON
«Mes parents ont hébergé Elsa Triolet et Aragon pendant la guerre. J’aurais du mal à étaler leur vie privée, ma vie au cinéma, je suis assez pudique. Il me serait difficile de faire un film sur ce sujet. C’est une question qui trouble, l’amorce d’un sujet intéressant. Les gens de cette époque sont tous morts, il faudrait pouvoir réussir à retranscrire leur quotidien. Je sais par mes parents que Aragon avait une manière de lire très déclamatoire et emphatique, qu’il avait dédié Il n’y a pas d’amour heureux à ma mère, ce qui avait rendu Elsa Triolet folle de jalousie, paraît-il. C’est très à la mode de projeter sa vie, de la prendre comme sujet, mais je crains d’imposer quelque chose que j’ai ainsi vécu, je préfère trouver un angle et ensuite le nourrir de l’intérieur de choses personnelles. Un jour peut être.»

CINE-CLUB
«C’est une démarche quelque peu différente. Nous l’avons créé parce que nous avions envie de projeter des films sans qu’il y ait autour un esprit de chapelle. C’était plus une réaction contre ces petits clans parisiens qui affichent les mêmes idées et imposent une grille de lecture autour des films passés, présents et à venir et amènent les spectateurs à ne pas aller voir des films qui n’ont pas été labellisés par eux. J’ai toujours eu envie de partager avec les autres ce que j’aime, en passant derrière la caméra je voulais d’ailleurs entamer un dialogue avec le spectateur. Je ne fais pas des films en me repliant sur moi, des films qu’il faut décrypter. Comme Ford, Powell, Renoir, je voulais partager certaines choses avec les autres et c’est ce qui m’a motivé quand j’ai commencé à explorer un monde que je ne connaissais pas avec L.627 ou Ça commence aujourd’hui. Je n’aime pas garder les choses pour moi, c’est pour ça que j’ai également écrit certains livres, comme 50 ans de cinéma américain et j’essaie toujours de regarder le cinéma avec un maximum de bienveillance, le moins possible de préjugés et d’appliquer cette démarche au sujet que j’aborde.»

DOCUMENTAIRE
«Cette recherche de la vérité est une condition déterminante, mais je préfère justesse au mot documentaire. J’ai un véritable goût pour la recherche qui va influer la dramaturgie, la nourrir et les personnages que je vais mettre en scène vont avoir, grâce à ce sens de la justesse, une plus grande force. Si L.627 émeut et surprend, c’est parce que les recherches que j’ai pu effectuer et l’apport de Michel Alexandre ont permis de donner des lumières originales et intéressantes, qui tranchaient avec une approche dramaturgique standard. J’ai travaillé au début avec un scénariste qui ne cessait de dire que la vie est un meilleur scénario, il adorait écrire des personnages délirants, cocasses, poétiques, mais en partant d’observations précises. Dans Coup de torchon, il a ainsi introduit certaines réalités auxquelles il avait été confronté dans des colonies en 38, notamment la séquence où l’industriel local paye ses ouvriers en billets de cinéma et leur projette un film. Ce film est parallèlement vu à l’envers par un groupe de personnages qui veut payer le prix du billet, c’est une scène délirante qui part d’une situation authentique. J’aime me nourrir de toute la réalité pour oublier ensuite ces recherches, m’arrêter sur les personnages. En revanche, je préfère m’ancrer moi-même dans cette réalité et je fais rarement appel à des conseillers techniques ou historiques, excepté peut-être pour Capitaine Conan. Je ne savais pas, par exemple, comment les militaires se tenaient devant les gradés et j’avais besoin de quelqu’un qui connaisse parfaitement les pratiques militaires. C’est très important d’être précis, il y a toujours des spectateurs qui relèvent ce genre de détails. Certains acteurs ont également besoin d’assimiler certains gestes, certaines techniques pour assimiler leur personnage, c’est le cas de Jacques Gamblin qui a, par exemple, longuement discuté avec un médecin pour Holy Lola, ce qui a d’ailleurs entraîné certaines modifications.»

FAIRE DU CINÉMA
«Coup de torchon, qui fut une aventure très intense, où j’ai vraiment commencé à maîtriser ce que devait être un film. Un dimanche à la campagne parce que c’était un pari, un film qui allait à l’encontre d’un cinéma centré à l’époque sur la pub et l’action, un récit où, en apparence, du coup il ne se passait rien, où il n’y avait aucun événement dramaturgique, basé sur un postulat anodin, celui d’une personne qui partait plus tôt que prévu. L.627 également, c’est à ce moment-là que j’ai ressenti le besoin de me remettre en question et de me plonger dans une sorte d’état d’urgence pour faire des films. Je me souviens des doutes qui me traversaient alors, j’étais très souvent à cran, angoissé. Et puis, le film est devenu une référence, cité par l’ancien directeur du quai des orfèvres qui le considère comme le film le plus juste tourné sur les forces de police. De nombreuses personnes m’ont rendu hommage, j’ai même eu le plaisir de retrouver des policiers qui m’avaient affronté au cours d’une émission de télévision et qui m’ont avoué plusieurs années après qu’ils avaient été envoyés en mission par le ministre de l’époque pour me contredire alors mais qu’ils trouvaient personnellement le film très juste. Le fait qu’ils se soient ainsi excusés m’a particulièrement touché. Les films ne sont pas, le plus souvent parce que ce sont des sujets qui ne sont pas à la mode, donc peu commerciaux, pas assez fédérateurs. Aucune télé n’a voulu nous suivre pour L.627, il n’y avait pas d’acteurs connus. Pour Ça commence aujourd’hui ce fut la même chose alors que le film a bien marché. En revanche, certains qui ont été très faciles à monter comme Capitaine Conan ou La passion Béatrice ont moins bien marché. Il y a quelque chose de particulièrement désagréable dans cette façon qu’ont les chaînes de considérer les films, de parler d’acteurs bankable. On a envie de leur répondre que c’est à elles de le rendre bankable, ce que faisaient auparavant les grands studios hollywoodiens dont les services de presse créaient parfois certains comédiens.»

LA MORT EN DIRECT
«Je ne pensais pas que cette triste réalité nous rattraperait aussi vite. Il y a eu un livre qui m’a touché et qui cristallisait toutes les peurs que je ressentais en moi et qui étaient liées à l’exploitation de l’image. A l’époque des films comme Fenêtre sur cour et Le voyeur avaient suscité certains débats et j’avais été marqué par ces discussions sur la moralité du regard, sur le droit de filmer la mort, de voler ses sentiments à quelqu’un. L’idée d’un film autour de ce thème m’a plu, c’était également pour moi l’occasion de donner un rôle très fort à Romy Schneider avec qui j’avais très envie de travailler. Je l’avais connu lorsque je m’occupais des films de Claude Sautet en tant qu’attaché de presse, notamment de Max et les ferrailleurs. La mort en direct reflète des angoisses inconscientes que je cultivais en moi, rejoignait des thématiques que j’avais déjà abordées dans Le juge et l’assassin. Je ne voulais pas alors filmer certains des actes commis par le tueur parce que je ne voulais pas devenir complice de cette violence et il me semblait que la meilleure façon de l’aborder était de ne traiter que les conséquences des actes, de se contenter de les imaginer plutôt que de les montrer. Je me suis reposé la question pour L’appât

MICHAEL POWELL & EMERIC PRESSBURGER
«On retrouve dans leurs œuvres les qualités qui me touchaient chez Dickens, Balzac, cette épaisseur romanesque, cette même exigence. Je n’ai jamais oublié le choc que j’ai eu en découvrant leurs films. Martin Scorsese parle de fleuve immense, c’est vrai, c’est un immense fleuve qu’on a envie de descendre, de découvrir. Nous avons décidé avec l’institut Lumière de lancer cette collection en essayant de faire en sorte que la qualité des éditions marque le témoignage de l’amitié que j’ai pour eux. Je m’y réfère souvent, La vie et rien d’autre s’en inspire grandement et, lorsque je suis envahi par un soupçon d’orgueil, je me dis que dans leur variété mes films ont quelque chose de Powellien, passant de films intimes à des films très larges, toujours en prise avec leur époque. Il en a apprécié quelques-uns, ce dont je suis extrêmement fier. Autour de minuit, il m’a confié que grâce à la mise en scène il avait compris ce qu’était le jazz, il m’a aussi envoyé une lettre sympa sur pour La passion Béatrice

CINÉMA DE QUARTIER
«Je regrette effectivement la disparition de ces cinémas de quartiers. Pour plusieurs raisons, tout d’abord pour les prix très bas qu’ils offraient, mais surtout pour ce qu’ils apportaient parallèlement. Avec la disparition de ces cinémas, disparaît un état d’esprit qui amenait les spectateurs à découvrir des films vieux de six, dix, vingt ans, à dépasser le simple lien avec la sortie immédiate. Vers la fin des années 50, on voyait ainsi, sans rechigner, des films avec Fernandel, des films d’avant-guerre, des films qui remontaient souvent au milieu des années 40, en noir et blanc même si la couleur commençait à se répandre. Aujourd’hui, ce n’est plus du tout le cas, il y a une véritable dictature du film à consommer immédiatement et un film peut en trois semaines devenir obsolète. Autrefois lorsque l’on aimait, par exemple, un acteur, on avait du plaisir à le retrouver dans un film dans une salle. Aujourd’hui, on a plus l’impression que c’est le film suivant qui compte et les spectateurs semblent beaucoup moins curieux. C’est également toute une vie de quartier qui s’est éteinte, les bistrots ainsi sont remplacés par des magasins de fringues; ce qui a parfois entraîné une désertification de certains quartiers de Paris. J’ai le sentiment d’ailleurs qu’il y a eu une uniformisation des quartiers, de la pensée, qui va de pair avec cette épouvantable dictature de l’immédiat. Il faut consommer de manière immédiate, ce qui crée une fracture énorme, entre un public volatil, qui se rue sur les films, mais n’a aucune passion et ne fera pas forcément la démarche d’aller voir les autres films du metteur en scène ou des acteurs, et un public plus âgé, qui lui heureusement n’a pas changé son rapport à la consommation artistique. Il en est de même dans le monde de l’édition, des gens se plaignent de ne pas trouver un livre parce qu’ils s’y sont pris trop tard. Ces salles de cinéma présentaient également très souvent des sublimes architectures, qui n’ont pas été préservées. Il y avait des salles spécialisées dans un type de films, des circuits spécialisés, maintenant les salles sont uniformes. Je me promenais l’autre jour sur les Grands Boulevards, entre l’UGC Opéra et le Paramount, c’était exactement les mêmes films. Le cinéma semble parfois avoir perdu son image.»

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Fan ultime de Beineix, Carax et Jarmusch. Girl chaos. Mes critiques et mes tests n'engagent que moi. Merci de ne pas me spamer.



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