CHAOS 2.0

Published on août 10th, 2017 | by Jean-François Madamour

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UPSTREAM COLOR: SHANE CARRUTH, CHAOS SUPERSTAR

UPSTREAM COLOR, le formidable second long métrage de Shane Carruth (PRIMER) sort ENFIN en salles. L’occasion de découvrir qui est l’organisateur de ce film qui nous dépasse.

Dans Upstream Color, une femme est victime d un mystérieux assaillant qui lui injecte un ver dans le corps. En état d’hypnose pendant plusieurs jours, elle est totalement sous contrôle de cet étranger et se fait dépouiller de tout son argent. Quelque temps plus tard, elle tombe dans le métro sur un homme qu’elle n’avait jamais rappelé, et s’aperçoit que lui aussi porte une marque à la cheville. Ils entament une relation, tentant de surmonter leurs peurs et de découvrir la vérité. A l’arrivée, comme le dit si bien notre François, une machinerie cinématographique à la fois grandiose et puissamment intime, d’une ambition folle et d’une modestie remarquable.

Plus underground et plus chaos tu meurs, Upstream Color arrive enfin dans nos salles de cinéma le 23 août 2017. Seuls quelques chanceux l’avaient vu en festival et, en transe, réclamaient à corps et à cri une date de sortie pour cette pépite. C’est désormais chose faite par la grâce de ED Distribution qui avait déjà (et courageusement) sorti Primer, le premier long de Shane, quelques années plus tôt. Avant d’être cinéaste, Shane était un ingénieur en informatique: «Quand j’étais étudiant en mathématiques à l’Université, j’écrivais toujours pendant mon temps libre, et j’ai commencé à tomber amoureux de ce que la littérature permet de faire. Je n’avais pas vraiment compris jusqu’alors qu’il y avait autre chose que l’on pouvait accomplir avec les métaphores et les autres outils littéraires qu’il y a dans les romans. Je croyais que les histoires étaient juste des choses intéressantes et divertissantes avant que je ne commence à lire beaucoup. Donc j’ai pensé qu’il fallait que je m’y essaie pour ensuite voir. J’ai écrit un tas d’histoires qui, je pense, n’étaient pas vraiment bonnes. Mais j’avais une sorte de passion pour cela. Donc j’ai obtenu mon diplôme d’ingénieur informaticien et comme je ne savais pas vraiment ce que je voulais faire de ma vie, j’ai commencé à exercer en tant qu’ingénieur pour payer mes factures. Mais j’ai continué à écrire un roman et je m’y suis investi profondément. A un moment, j’ai réalisé que je n’aimais pas écrire des monologues intérieurs ou parler des émotions des gens s’il y avait un moyen de le montrer par leurs actions, leur environnement ou par un autre procédé, et j’ai finalement réalisé que je n’écrivais que ce que je pouvais voir. J’écrivais dans cette forme. Au même moment, beaucoup de grands films américains sont sortis et m’ont vraiment incité à réfléchir sur ce qu’il était possible d’essayer et de faire. En compagnie des hommes de Neil LaBute m’a beaucoup inspiré car c’est un film à tout petit budget, je crois dans les 20 000 dollars, mais c’est super et ça m’a montré comment on pouvait s’en sortir. Donc je me suis mis à écrire sous forme de scénario en réfléchissant à comment je pourrais le réaliser, et il ne m’est pas vraiment venu à l’esprit que je pouvais essayer de trouver de l’argent pour faire le film. Je n’avais jamais rien écrit et personne n’allait me donner le moindre dollar. Donc j’ai commencé à mettre de l’argent de côté à cette période et j’ai réuni près de 7 000 dollars. Robert Rodriguez avait tourné son premier film El Mariachi pour 7 000 dollars en format 16 mm, et s’il pouvait le faire, je pouvais le faire aussi. C’est à ce moment-là que je me suis vraiment mis sur le scénario en écrivant pour des lieux auxquels je savais que je pouvais avoir accès, et en écrivant avec des outils que j’apprenais à utiliser. Pendant mon temps libre je travaillais comme ingénieur informaticien. Finalement, on a commencé à tourner et je me suis rendu compte que j’étais naïf. Je n’avais pas compris à quel point cette manière de faire allait être décourageante. Mais je pense que j’ai été chanceux d’être aussi stupide, parce que si j’avais su ce que je sais maintenant, j’aurai probablement attendu beaucoup trop longtemps…»

primer

Dans Primer, Shane Carruth racontait comment des ingénieurs découvraient les conséquences d’une invention et plongeaient dans des paradoxes temporels. Tout finissait par leur échapper jusqu’à leur propre identité. Un casse-tête insoluble tourné avec 7000 dollars qui obéissait pourtant à une implacable logique: «Primer, ça parle des types qui ont un boulot de col blanc pendant la journée, et le soir, ils se retrouvent dans le garage de l’un deux pour bricoler et inventer des choses dont ils espèrent que ce sera la prochaine découverte importante qui les rendra riches et leur permettra d’atteindre le «rêve américain» en quelque sorte. Et ils suivent une idée qui doit finir par leur donner la capacité d’être ce qu’ils veulent être dans la vie, comme obtenir de gros gains financiers, ou être considéré comme un héros ou se faire un nom. Donc le film est sur leur progression vers cela et comment cela change leurs relations et leur aptitude à se faire confiance mutuellement quand l’autre a ce pouvoir (…) Un de mes films préférés, Les hommes du président d’Alan J. Pakula, raconte comment ces deux reporters Carl Bernstein et Bob Woodward enquêtent ensemble sur le Watergate et réunissent des détails qui ne semblent pas importants pendant la première heure et demie du film. Mais ils finissent par arriver à quelque chose, et le film n’est pas sur l’information mais sur la révélation de cela, la manière dont ils y parviennent et dont ils assemblent les pièces. C’est bien meilleur selon moi que tous les thrillers hollywoodiens avec poursuites et fusillades. C’est ce qui m’a fait penser que je pouvais m’y essayer aussi à la place des thrillers où l’action est le moyen de révéler l’information

Avec Upstream Color, Shane Carruth confirme son goût pour le science-fictionnel zarbi: «Pour moi, la science-fiction a commencé avec un but très noble. Les Grecs avaient la mythologie pour parler des choses universelles, ils ont inventé des histoires et des dieux, pas vraiment parce qu’ils se souciaient des dieux mais plutôt je pense pour essayer de comprendre le monde grâce à des métaphores. Et pour moi, c’est pour cela qu’est née la science-fiction avec La machine à explorer le temps de H.G. Wells ou 20 000 lieux sous les mers de Jules Verne. La science fiction était juste un raccourci ou un procédé pour emmener les personnages où ils avaient besoin d’être pour faire les choix qu’ils avaient à faire. Maintenant, je pense que c’est devenu une sorte de mode. Vous avez des aliens, des lasers, des explosions, des trucs qui brillent, et c’est considéré comme de la science-fiction.» Est-ce que, du coup, l’ambition de Shane Carruth n’est pas de faire des films comme des énigmes à déchiffrer? Affirmatif: «Quand on regarde un film de divertissement, c’est amusant d’avoir une énigme et d’essayer de la résoudre, mais s’il n’y a rien dessous, s’il n’y a rien derrière, juste du sensationnel, alors c’est du gâchis. Donc oui, je pense que c’est un puzzle mais j’espère que les gens réagiront à tout ce qui se passe, le sous-texte, les thématiques, etc. Je n’essaie pas volontairement de perdre le spectateur, mais j’essaie de faire le genre de film auquel je réagirai, c’est-à-dire qu’à la fin de Upstream Color, j’ai l’impression d’avoir vu une histoire complète et qu’il n’est pas nécessaire de résumer. En regardant le film à nouveau, j’y verrai plus de choses. En connaissant l’entière structure du film, en connaissant comment il finit, quand on le revoit, toutes ces choses apparaissent différemment avec cette nouvelle lumière. Il y a un grand nombre de films que j’aime ayant tendance à divulguer tous leurs secrets après la première vision. Parfois, en sortant du cinéma avec des amis, nous nous sommes bien amusés mais nous n’avons rien à nous dire sur le film, car il a tout dit pour nous. Or, je suis sûr que les gens ne veulent pas nécessairement des réponses à chaque question, ils veulent savoir qu’il y a des réponses, qu’il est possible de comprendre, que ce n’est pas juste un amalgame de circonstances bizarres. Je fais des films pour un certain type de personnes mais c’est le genre de films que je voudrais voir.» Cela tombe bien, nous aussi.

Jouant sur la confusion et les sensations fugitives par la grâce d’un montage virtuose, récusant toute explication et tentant un nouveau langage cinématographique, cette romance labyrinthique et organique de Upstream Color tient du joyau chaos. Le découvrir dans une salle de cinéma constitue un motif de réjouissance doublé d’une chance inespérée. Vous savez ce qu’ils vous restent à faire…

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Ours plumitif.



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