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Published on mai 26th, 2018 | by Thomas Agnelli

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« Hérédité », bonne marge d’horreur

Parfois, il faut believe la hype : Hérédité (en salles le 13 juin) est largement à la hauteur de l’engouement provoqué au dernier Festival de Sundance. Plus que LE film d’horreur de cet été, il s’agit surtout d’un film fou citant Nicolas Roeg et Mike Leigh. Une tragédie familiale aux allures de cauchemar éveillé qui, oui, promet de marquer votre parcours de cinéphile. Aux commandes, Ari Aster, jeune réal doué.

Janvier 2018. Hérédité, le premier long-métrage d’Ari Aster, est projeté en avant-première lors du festival de Sundance. Personne ne sait de quoi ça parle, tout le monde s’engouffre dans la salle et en sort les yeux en spirale. Les spectateurs sont bien sortis dingue de ce film, soutenu par A24 (A Ghost Story, Green Room…) qui fait son beurre, et il a bien raison, de ces retours extatiques.

Le lendemain de la projection, les critiques tombent et elles sont délirantes, comme si chaque tigre de papier avait vu le diable : pour The Verge, le film fait « peur à se pisser dessus » et Thrillist révèle carrément que « des cris dans la salle de cinéma étaient presque aussi terrifiants que ce qui se passait sur l’écran. ». Emphase toujours avec USA Today qui conclut : « C’est le film d’horreur le plus fou de ces dernières années…».

Sur les réseaux sociaux, A24 vante la capacité de Aster à « livrer une vision cauchemardesque d’une crise familiale qui démontre la technique et la précision d’un auteur en devenir« . Le buzz nait. C’est pas peu dire que tous ces gens nous ont mis un peu la pression, bien que nous soyons un peu rompus à ces formules fatiguées de festivaliers rois de la tagline. Pourtant, difficile de résister à cette histoire réellement terrifiante d’une famille américaine en lutte contre des forces obscures qui tentent de la vampiriser.

Dès la séquence d’intro, on comprend que ce film-là sera différent des autres thrillers horrifiques : un travelling hallucinant (visible dans la bande-annonce d’ailleurs) réunit de manière fluide deux univers – l’un peuplé de maquettes imaginées par le superviseur des effets visuels Steve Newburn (le réal a fait appel à lui pour son travail sur Team America police du monde (Trey Parker et Matt Stone, 2004) ; l’autre d’acteurs se déplaçant sur un plateau construit ex nihilo dans un studio de l’Utah. Une manière de suggérer que les personnages de Hérédité sont de petites figurines dans une maison de poupée maudite, manipulées par des forces extérieures.

L’auteur derrière ce coup (d’essai) s’avère Ari Aster, il a du talent. Les plus aventureux connaissaient ce patronyme : les courts de cet auteur annonçaient la couleur résolument sombre. Dans le muet Munchausen, une mère (Bonnie Bedelia) est assaillie par le chagrin et la culpabilité après être intervenue dans le rite initiatique de son fils vers l’âge adulte. Dans The Strange Thing About The Johnsons, Aster renverse le récit traditionnel du mélodrame des années 50 en racontant l’histoire macabre du viol d’un père vieillissant par son fils (rien que ça). Les deux courts métrages évoquent des rituels familiaux sacrés devenus atrocement toxiques.

Avec Hérédité, Ari Aster creuse cette veine intime de l’horreur de la vie familiale (« L’évolution des rapports de force m’a toujours intéressé et ces derniers sont d’autant plus insidieux et vampirisants qu’ils lient les membres d’une même famille« , confesse-t-il) et parvient, surprise, à imposer de nouveau un univers farouchement personnel, protégé par A24 convaincu mordicus par le talent du poulain et peu soucieux des formules prémâchées. Les obsessions de cet auteur restent noires – au moment de l’écriture du scénario, il s’inspire d’une série de terribles épreuves subies par sa famille pendant trois ans (qu’il aura la subtilité de passer sous silence). A partir de ces situations, il imagine une famille de fiction, similaire à la sienne, littéralement victime d’une malédiction; ce qui lui a permis de sublimer les émotions traversées par ses proches dans une fiction. De quoi nous rappeler que le genre possède une précieuse grande force cathartique mais pas seulement.

Car, s’il était hors de question d’illustrer un scénario abruti pour taper dans l’œil d’un Jason Blum, il était hors de question de céder aux clichés par trop fastoches : « Je voulais éviter les stéréotypes comme la peste. Je ne voulais ni de parquet qui craque, ni de murs lézardés, ni d’architecture gothique« . Et là, on dit bravo car effectivement, le film échappe à tout ça. Par son climat et son rythme bizarres, il parvient à vous empoigner avec une calme et lente détermination pour ne plus vous lâcher. Nul besoin de lutter, vous vous ferez avoir comme n’importe quelle oie blanche ou n’importe quelle souris cernée dans la gueule du serpent.

Question genre, Aster cite volontiers Rosemary’s baby, Les Innocents et Ne vous retournez pas, des influences revendiquées et hantant le récit de Hérédité tels des fantômes. Mais question psy, Aster se dit influencé par des films indie comme Des gens comme les autres de Robert Redford ou Ice Storm de Ang Lee. Pourquoi ces films ? « Il s’agit de films élégants et axés sur la psychologie des personnages qui savaient prendre leur temps« , justifie Aster. Sur sa lancée, Aster révèle le nom de son maître-à-penser: Mike Leigh pour « la direction d’acteur qui aboutit à des personnages et des rapports humains organiques » : « Il n’y a qu’avec Mike Leigh qu’on a le sentiment de comprendre aussi bien le parcours de personnages« , affirme-t-il. « J’ai projeté All or nothing à toute l’équipe avant le tournage« . Avant de conclure : « Avec Hérédité, je voulais réaliser ma version de la scène de la douche de Psychose ». Reste à savoir comment les publics accueilleront ce film fantastique sublimement chaos. En France, il sort le 13 juin, une semaine après sa sortie US. On souhaite des salles pleines et des spectateurs saisis comme nous dans toute leur grandeur masochiste.

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