Interview

Published on octobre 3rd, 2017 | by Romain Le Vern

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MICHAEL HANEKE PAR PHILIPPE ROUYER

HANEKE SUPERSTAR
Les journalistes Philippe Rouyer et Michel Cieutat ont remis au goût du jour leur Haneke par Haneke à l’occasion de la sortie de Happy End. Un livre dans lequel les deux auteurs ont tenté de cerner le mystère Michael Haneke, cinéaste so chaos de la controverse achtung achtung. Qu’on aime ou pas son cinéma, ce livre, lui, est une Bible indispensable.

Michael Haneke a tellement fait l’unanimité avec Le Ruban Blanc et Amour, tous deux Palmés d’or au Festival de Cannes que l’on oublierait presque ses films d’avant, sa trilogie sur la glaciation émotionnelle (Le septième continent, Benny’s Video, 71 fragments d’une chronologie du hasard). On oublierait presque le temps où Haneke se faisait siffler par les hooligans critiques. Funny Games, présenté en compétition à Cannes en 1997, a marqué un tournant dans la carrière du cinéaste. Michael Haneke n’a jamais caché qu’il avait réalisé ce film effroyable sur la séquestration d’une famille bourgeoise par deux psychopathes pour rendre compte des dangers d’une violence consommable dans un cinéma américain inconscient du pouvoir de ses images. Paradoxe: Funny Games s’est taillé au fil des années dans le reste du monde une réputation de film culte sous prétexte qu’il contenait des situations insoutenables et une tension plus asphyxiante que n’importe quel film d’horreur. C’est d’ailleurs à cause de ce film que Haneke est détesté par les fans de film d’horreur: ses fictions ne possèdent aucune échappatoire et se vivent comme des expériences cauchemardesques dans lesquelles le sang n’a rien d’un effet de palette. Mais dans Haneke par Haneke, on ne parle pas uniquement du Haneke des images scandaleuses. On découvre aussi le Haneke que l’on ne connaît pas forcément. Celui qui n’a pas honte de serrer la main de Arnold Schwarzenegger ou de se faire prendre en photo avec Brett Ratner.

Pour la première fois, Haneke évoque son enfance (tranquille), son adolescence (entêtée), ses parents (cools), ses échecs (Le temps du loup, son film au climat de fin du monde avec Zaza et Béa qu’il n’aime pas beaucoup). Et se livre comme jamais. Lui qui déteste l’épanchement comme le sentimentalisme. La bonne nouvelle, c’est que Rouyer et Cieutat ne sont jamais complaisants, toujours à la bonne distance, fans mais pas dupes, dans la volonté de communiquer leur passion pour le roi des controverses et de convaincre les plus sceptiques que oui, Haneke a un cœur. Foin des préjugés: le livre apporte une preuve supplémentaire que ce cinéaste, tout sauf sinistre dans la vie de tous les jours, st un bon client en interview. D’une franchise inouïe – toute la partie sur La pianiste, pour peu que vous adoriez comme nous cette histoire de fantasmes tordus, se révèle un régal, pas langue de bois, même lorsqu’il s’agit de tacler une Jeanne Moreau peu commode, initialement prévue à la place d’Annie Girardot dans le rôle de la mère possessive de zaza pianiste. Ami pour la vie du chaos, Philippe Rouyer, coauteur du livre donc et journaliste cinéma d’une générosité sans faille au fil de toutes ces années, se devait de passer à nos questions achtung achtung!

A quand remonte ta découverte du cinéma de Michael Haneke?
Philippe Rouyer: Comme beaucoup de cinéphiles français de ma génération, j’ai découvert le cinéma de Michael Haneke, en 1993, avec son deuxième film Benny’s Video, son premier à sortir commercialement en France. Dans la foulée, le distributeur dont il faut saluer la clairvoyance (Les Films du Paradoxe) a sorti son premier long Le Septième continent que mon coauteur Michel Cieutat avait, lui, repéré dès son passage à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes 1989.

Cette nouvelle édition du Haneke par Haneke reprend au moment où Haneke reçoit l’Oscar du meilleur film étranger pour Amour. Pour commencer, est-ce que tu connais son point de vue sur les récompenses, lui dont le cinéma semble en apparence peu compatible avec l’idée de récompense voire même de Hollywood?
Philippe Rouyer: Michael Haneke parle très librement des récompenses qu’il apprécie toujours au plus haut point sans se lasser. Alors qu’il a tout gagné, il aimerait à chaque nouveau film remporter une nouvelle Palme, des César, des Oscars… C’est un compétiteur. En même temps, il porte un regard très lucide sur ces prix et n’a par exemple aucune amertume d’être reparti bredouille de Cannes cette année. «Évidemment, j’aurais préféré gagner. Mais après tous les prix que j’ai reçus à Cannes, les précédentes fois, je serais mal venu de me plaindre» m’a-t-il expliqué.

On l’a notamment vu aux Golden Globes serrer la main à des Schwarzy, Stallone et se faire prendre en photo avec le réalisateur Brett Ratner. Son regard sur le cinéma américain a changé depuis Funny Games ou pas du tout?
Philippe Rouyer: Il n’a pas changé sur le fond et considère toujours le cinéma hollywoodien mainstream comme une usine à rêves. Des films faits pour rassurer et éviter de se poser des questions quand on en sort. Ce qui ne l’empêche pas d’apprécier certains grands cinéastes américains qui sont plus auteurs. Après, il joue le jeu des cérémonies et hommages et n’hésite jamais à se faire photographier avec les vedettes qu’on lui présente. Schwarzy, c’était un peu à part. Parce qu’il est lui aussi autrichien et je sais que poser avec lui l’a beaucoup amusé!

Dans le livre, vous faites référence à l’opéra Cosi Fan Tutte qu’il a mis en scène. Haneke qui fait un opéra, c’est chaos, non?
Philippe Rouyer: Toute l’œuvre de Haneke est chaos. Mais ses deux mises en scène d’opéra le sont particulièrement. Parce que à chaque fois, il offre une vraie vision personnelle de l’œuvre. En ramenant l’intrigue de nos jours et en la réinventant dans un décor unique. Il a réussi à faire un Don Giovanni où il n’est jamais question de Dieu ni de l’Au-delà (avec donc une astuce pour le retour du Commandeur d’entre les morts). Et il a su montrer tout le potentiel tragique de Cosi fan tutte qui, entre ses mains, n’a plus rien de la comédie nunuche où l’avaient cantonné de nombreuses mises en scènes par le passé. Dans le livre, il raconte comment il prépare ses opéras comme ses films avec des storyboards. Avec la difficulté pour l’opéra de se calquer sur le timing de la partition dans laquelle il a parfois demandé au chef-d’orchestre d’introduire de brefs silences (une démarche complètement chaos dans l’univers très corseté de l’opéra). De même, pour sa distribution, il choisit parmi les meilleurs chanteurs ceux qui sont capables de jouer en même temps. C’est pourquoi il a obtenu pour Cosi deux semaines de répétition supplémentaires par rapport à ce qui est habituellement prévu. La encore une révolution de palais.

Haneke a donné son go facilement pour ce livre?
Philippe Rouyer: La genèse du livre, ce sont les entretiens que nous avons faits avec lui, Michel Cieutat et moi, pour la revue Positif. On avait chaque fois plaisir à se retrouver tous les trois, avec toujours la frustration que c’était trop court. Mais si on avait au moins une heure chaque fois et que Positif nous laissait jusqu’à 25000 signes pour la transcription. Juste après l’entretien pour Le Ruban blanc, on l’a rappelé en lui proposant de faire un livre. Proposition qu’il a acceptée immédiatement, sans poser de condition. D’emblée, nous avions décidé que ce serait notre livre à tous les trois. Et qu’il y aurait donc aucun mot dans ses réponses qu’il ne revendique pas. Ce qui l’obligeait à relire. Là où il m’a épaté, c’est la minutie qu’il a mis dans ce travail. Quand on lui a envoyé le manuscrit par mail, je m’attendais à ce qu’il nous le retourne avec ses corrections. Mais non! Il nous a fait venir à Vienne pour le relire avec lui page par page afin de discuter de chacune de ses remarques et propositions. Ce que j’ai adoré, c’est que mieux que tous les discours et making of, écrire ce livre à lui nous a montrés ce que c’était de travailler avec Haneke. Comment il pouvait être exigeant sur le moindre détail, le rythme soutenu et son côté infatigable. Et avec en plus, dès que le travail est fini, de vraies soirées détente avec de franches rigolades!

Qu’est-ce qui a été selon toi son acte le plus punk au cours de sa carrière?
Philippe Rouyer: Son acte le plus punk est sans doute d’avoir imposé à Hollywood de faire le remake plan par plan de son film autrichien Funny Games, dix ans après, avec des stars comme Naomie Watts et Tim Roth. C’est à ma connaissance le seul vrai remake plan par plan d’un long métrage (rien à voir avec le Psychose de Gus Van Sant qui, dès la première séquence, se démarque du découpage d’Hitchcock). Qui plus est par le même cinéaste. Essayez de visionner les deux simultanément sur deux écrans (je l’ai fait), c’est hallucinant! Le décor a les mêmes volumes, la position des acteurs dans le cadre est la même (à l’exception de deux plans). Et pourtant l’interprétation fait que le ressenti devant ces deux films est différent…

Pourquoi Haneke traine-t-il toujours cette image d’une personne austère alors qu’en réalité, en interview, c’est tout le contraire?
Philippe Rouyer: Parce qu’on confond tout le temps l’homme et son œuvre. Je ne compte plus le nombre de confrères m’ayant confié leur étonnement la première fois qu’ils ont interviewé David Cronenberg de rencontrer un homme élégant et courtois, alors que ses films étaient trash et gore. Dans le cas de Haneke, c’est encore pire. Car ses films ont l’apparence du réalisme et invitent le spectateur à se poser beaucoup de questions. Sa silhouette sévère et son goût de s’habiller en noir ont fait le reste.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de faire une nouvelle édition de ce Haneke par Haneke?
Philippe Rouyer: La précédente édition datait de Amour, il y a cinq ans et, avec Manuel Carcassonne notre éditeur chez Stock, nous avons pensé qu’il était temps de prendre et donner des nouvelles de Michael. Ce qu’il avait fait pendant ces cinq ans: à savoir un opéra que nous avions été applaudir au Théâtre de la Monnaie à Bruxelles, un film qu’il n’a jamais pu monter financièrement (malgré ses deux Palmes d’or) et Happy End. Là encore, Haneke n’a pas hésité. On l’a appelé et il a tout de suite dit oui. C’était fin 2016, il était en plein montage de Happy End qu’il voulait avoir fini pour le présenter à Cannes, mais il nous a assuré qu’il trouverait le temps pour nos entretiens: entre février et juin, il nous a accordé une dizaine d’heures d’entretiens pour le livre, entre Paris (où il a fait une partie de la post-production) et Vienne. Se sont ajoutées en plus quelques soirées très amicales et bien arrosées.

Avez-vous été sur le tournage de Happy End?
Philippe Rouyer:
Nous n’avons pas été sur le tournage de Happy End, pas plus que sur celui d’Amour, alors que nous étions en pleine écriture de la première édition. Nous n’avons pas lu non plus les scénarios. Mais nous avons été pour ces deux films les premiers à les voir, en dehors de ceux qui travaillaient sur la production. L’intérêt pour Haneke est de disposer ainsi des regards (celui de Michel Cieutat et le mien) de deux personnes totalement vierges par rapport au projet mais qui connaissent bien son œuvre. Après nous avoir montré une première fois Happy End, il avait autant de questions à nous poser que nous en avions pour lui. La séance qui a suivi était plus une discussion qu’un entretien.

Quelle a été ta réaction en découvrant le film?
Philippe Rouyer:
Je n’oublierai jamais ma stupéfaction devant les premières images (réellement) tournées au Smartphone. On ne sait pas qui filme, ni qui on voit. Mais on est très bousculé par les images et la narration qui va très vite. Ce qui me séduit le plus dans Happy End, c’est son équilibre de tragi-comédie. Pour la première fois, Haneke va ouvertement dans la farce et jamais on avait autant ri à un de ses films. Même si c’est un humour très sarcastique. Cela donne un ton très particulier à l’aspect film-somme. Comme un éclairage nouveau sur ce qu’on connaissait déjà. Ce que je trouve par ailleurs très émouvant.

Obsédé depuis toujours par le rapport que chacun entretient avec l’image, Haneke s’attaque enfin dans Happy End à Internet, aux réseaux sociaux, aux smartphone. Il était temps, non?
Philippe Rouyer:
J’ai effectivement été très heureux de le voir s’attaquer à Internet. Il ne pouvait pas avant car ses deux précédents films ne s’y prêtaient pas: Le Ruban blanc projet qu’il portait depuis plus de dix ans et qu’il avait enfin l’opportunité de tourner et Amour qui renvoyait à une douloureuse expérience personnelle et dont il ne voulait pas repousser le tournage. Il aurait dû enchainer après avec son grand film sur internet, intitulé Flashmob. Mais c’est ce film-là qu’il n’a pas réussi à monter. Ce qui lui a fait perdre presque trois ans. Perso, je sais être patient et suis très content qu’Haneke ne parle d’internet et des smartphone qu’une fois qu’il avait une idée convaincante pour les utiliser.

Comment expliques-tu la mauvaise réception de Happy End au dernier Festival de Cannes?
Philippe Rouyer
: Le très mauvais accueil cannois tient au fait qu’il y avait une telle attente (il courait pour une troisième Palme consécutive) que les festivaliers ne se sont pas autorisés à accepter le film comme il est. Après Le Ruban blanc et Amour, ils attendaient un nouveau tour de force de Haneke et ont eu l’impression qu’il ne livrait qu’un best-of. À Cannes, les gens ne se sont pas autorisés à rire et, sans doute à cause de la fatigue, ils n’ont pas perçu la formidable invention formelle du film qui réclame beaucoup de son spectateur. Par exemple, un grand nombre de festivaliers n’avaient pas bien compris ce qu’avait fait la gamine au début de l’histoire. L’info est donnée en passant et n’est pas redite. Tant pis pour qui n’a pas capté. Beaucoup de gens qui n’avaient pas aimé à Cannes et ont revu le film à Paris l’apprécient désormais. J’incite tous les déçus par le film à vivre cette expérience. Cela arrive avec des films qu’on attend trop. Il faut d’abord faire le deuil du film qu’on croyait voir avant d’accueillir le film tel qu’il est vraiment. C’est d’autant plus vrai qu’un article de presse largement repris et copié sur internet laissait croire que le film portait sur les migrants. Le papier en question ne reposait sur aucune déclaration de Haneke ni de son équipe. C’était pure spéculation autour de Calais, le lieu de tournage, mais suffisamment bien rédigé pour entretenir la confusion.

Haneke utilise rarement la musique au cinéma…
Philippe Rouyer:
Haneke n’utilise jamais de musique dite de film, que de la musique de source. À savoir de la musique qui vient de la radio, d’un disque ou d’une personne qui écoute ou fait réellement de la musique dans l’histoire. D’où ses génériques de début et de fin muets. Une belle exception est celle de Funny Games. La famille est dans la voiture en train de se tester avec un quiz musical. Les extraits portent largement sur un répertoire classique et tout d’un coup, il y a ce morceau de heavy metal qui fait dissonance et annonce le drame à venir. C’est une magnifique utilisation de la musique. Mais il y a aussi le jeu très subtil avec le piano dans Amour

Vous avez considérablement disséqué son travail dans ce livre mais est-ce que vous avez également eu la possibilité de parler du travail des autres?
Philippe Rouyer:
Nous avons évoqué le travail des autres, mais il n’a pas voulu qu’on transcrive ses réponses dans le livre. Il ne veut pas exprimer de jugement en public sur le travail de ses confrères, y compris lorsqu’il est positif. Haneke est plutôt cinéphile. Il essaye de suivre les auteurs qui l’intéressent. Au besoin via des blu-ray qu’il fait venir de France pour les films qui ne sortent pas en Autriche. Après ce n’est pas un amateur de blockbusters. Il s’en tient au cinéma d’auteur. Il est fou de Bresson, Bergman et Tarkovski. Parmi les cinéastes qui ont émergé récemment, son préféré est Asghar Farhadi. Mais il s’intéresse à beaucoup d’autres.

Quand Haneke affirme qu’il y a des éléments d’humour dans quasiment tous ses films, tu souscris?
Philippe Rouyer:
Oui, je souscris à condition de garder exactement cette formulation. Il y des éléments d’humour, mais qui ne permettent pas toujours de rire. Dans Funny Games, par exemple, il a dirigé les deux bourreaux comme deux personnages de comédie. Leurs facéties seraient vraiment drôles s’il n’avait pas dirigé la famille de victimes en face sur un mode tragique. Car leur souffrance coupe toute envie de rire aux blagues des deux autres.

Si tu devais donner tes trois plans préférés dans tout le cinéma de Haneke…
Philippe Rouyer:
C’est super dur car c’est un cinéaste très visuel et il y a immédiatement des dizaines de plans qui affluent. Puisqu’il faut choisir, je prendrais le meurtre de l’adolescente qu’on suit hors-champ et en plan séquence (avec un magnifique travail sur le son) sur le moniteur video dans Benny’s Video (mon premier grand choc hanekien). Puis le plan-séquence de neuf minutes dans la rue au début de Code Inconnu et le dernier plan de Happy End.

A la fin de l’entretien, Haneke laisse sous-entendre, en plaisantant, que Happy End pourrait être son dernier film. Rassure-nous Philippe, c’est une blague, bien entendu?
Philippe Rouyer:
Oui bien sûr, c’est une blague. Haneke a hâte de finir la promo de Happy End dans le monde entier pour se remettre au travail.

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C'est en découvrant la scène où le renard prononce un sublime "le chaos règne" dans "Antichrist" de Lars Von Trier qu'il a eu l'idée de créer ce blog.



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