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Published on avril 9th, 2018 | by Baptiste Liger

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FESTIVAL DE BEAUNE 2018: CRÈME DU POLAR

Dix ans déjà. Oui, une décennie que la cité viticole bourguignonne accueille, l’espace de quelques jours par an, la crème non pas de cassis (quoique…) mais du polar à l’occasion de son désormais fameux Festival du film policier.

Le genre est d’ailleurs ici proposé dans une définition très large puisque se côtoient les thrillers, le hard boiled pur jus, les histoires de flics et gangsters à l’ancienne, mais aussi les œuvres plus sociales, les comédies, les études psychanalytiques, les bonnes grosses doses d’action, et les œuvres à la lisière du fantastique ou de l’horreur – certes avec un lien avec la loi… Tout est question de définition et d’ouverture d’esprit, au fond. Au-delà de la visite des caves, des dîners arrosés ou des fins de soirée au Bout du monde et au O’Réginal (ce qui se passe dans ces lieux reste là-bas…), il y a bien sûr du cinéma.

Après David Lynch, Park Chan-wook et Brian de Palma, c’était cette année au tour de David Cronenberg de recevoir un hommage (par Viggo Mortensen et Jean-François Rauger). Et c’est, bien entendu, une sélection de longs-métrages, dans différentes sections. Après un cru béni l’an passé où, rappelons-le, le Grand prix avait été décerné au Caire confidentiel, il faut bien reconnaître que le début de festival ne laissait pas augurer du meilleur – The Third murder, présenté en ouverture, ne compte vraiment pas parmi les grand Kore-eda. Ainsi, en particulier en début de festival, bon nombre de films n’ont pas connu de véritable engouement ou ont même fait croire à une mauvaise blague (l’horrible Piercing de Nicolas Pesce ou le bien relou Le Dossier Mona Lisa avec une Golshifteh Farahani sous pansements!). Heureusement, quelques objets ont su rectifier le tir. Nous en avons retenu quatre.

The Guilty: Couleur Mentallô
Assurément le choc, haut la main, de cette édition 2018. Déjà plébiscité à Rotterdam et à Sundance (où il a reçu à chaque fois le prix du public), le premier long-métrage du Danois Gustav Möller devrait faire parler de lui à sa sortie (date pas encore déterminée). Son argument tient en quelques lignes: dans un centre d’appel, un policier reçoit le coup de fil d’une femme qui lui demande de l’aide, car elle vient d’être enlevée. Suivant la trace du téléphone et en restant à l’écoute, le professionnel tente d’aider la victime (et ses enfants restés seuls) depuis ce lieu fermé, alors que d’autres coups de fil surgissent… On pourrait ici se retrouver face à une petite série B façon Cellular ou Phone game. Mais, au-delà du thriller-concept de gros malin, The Guilty propose une fascinante radicalité. Le spectateur ne quittera jamais les urgences policières et se concentrera sur le visage de son héros (formidable Jakob Cedergren), présent quasiment sur tous les plans. Au-delà du huis-clos et du temps réel, Möller nous avec l’imaginaire de son personnage principal (et de celui qui le regarde) en travaillant particulièrement la bande-son et nous laissant ruminer ce qui se passe en hors-champ, à l’autre bout du combiné. Bien sûr, a posteriori, on pourrait trouver des incohérences et des artifices (et encore: certains rebondissements qui paraîtraient faciles ailleurs prennent une force incroyable ici), mais le pacte avec le spectateur, pris dans cet engrenage, fait que la mécanique est oubliée pendant une heure trente d’adrénaline. Et la réflexion sur la culpabilité prend une ampleur inattendue dans la seconde moitié. Prix de la critique mérité, et oubli aberrant du jury, qui avait sans doute oublié de recharger sa batterie…

La Mémoire assassine: Souvenirs, souvenirs
Thierry Roland avait raison: «rien ne ressemble plus à un Coréen qu’un autre Coréen». Enfin, si on parle de thrillers… A Beaune, on retrouve en effet presque chaque année un thriller venu de Séoul dont on admire l’esprit déjanté, la maîtrise technique et les idées déjantées du scénario. En 2018, c’est donc le film de Won Shin-yun (repéré avec The Wig et 7 days) qui occupe ce créneau, somme toute très plaisant – ce qui lui a valu le Prix du jury. La Mémoire assassine repose ainsi sur le trouble de Byung-su (Sul Kyung-gu), vieux tueur en série atteint de la maladie d’Alzheimer. Désormais «retraité», notre bon père de famille se voit quelque peu troublé lorsque plusieurs meurtres sont commis à proximité. Il se met alors à enquêter et en vient à suspecter le petit ami de sa fille (dont la coupe de cheveux relève du casier judiciaire, mais c’est une affaire…). Mais serait-ce le fruit de son imagination? Ou lui-même ne se souviendrait-il pas de ses propres méfaits? Allez savoir… Si l’installation s’avère un poil désordonnée et on songe beaucoup (entre autres) à La Mémoire du tueur d’Erik van Looy, La Mémoire assassine prend ensuite son rythme de croisière et, dès lors, on s’amuse beaucoup, si on apprécie le genre. Il y a suffisamment de morceaux de bravoure, de jeux scénaristiques avec le handicap du héros et d’idées sadiques pour qu’on salue ce drôle d’objet, visible en VOD dès le 13 avril, sur la plateforme ecinema.com.

The Looming storm: Tempête dans un crâne
Sur le fond, on tient là sans doute le film le plus ambitieux du festival – qui s’est d’ailleurs vu attribuer le Grand prix. Premier long-métrage du chef opérateur chinois Dong Yue, The Looming storm nous plonge dans le sud de Chine profonde des années 80. Un agent de sécurité veut ici coûte que coûte éclaircir une série d’assassinats de jeunes femmes, non loin de l’usine où il officie. Un garçon très sérieux puisqu’il recevra même le trophée d’employé modèle – c’est dire s’il est consciencieux… Il s’amourachera au passage d’une prostituée qui rêve d’ouvrir un salon de coiffure à Hong-Kong. Mais l’obsession de ce fin limier amateur aura-t-elle raison de cette idylle et, plus généralement, de sa vie? Il y a là une indéniable ampleur narrative et romanesque, le cinéaste cherchant à la fois à combiner le thriller, le film historique, la chronique socio-politique, la romance et le portrait psychologique. Au risque, par instants, d’en faire trop, comme si Dong Yue avait cherché ici à rendre hommage à quelques-uns de ses cinéastes préférés, de David Fincher à Jia Zhang-ke en passant par Bong Joon-ho ou Wong Kar-waï. Au final, qu’importe, car on est happé par la force du récit et l’indéniable brio de mise en scène. Il faudra revenir sur cette œuvre lors de sa prochaine sortie en salles, prévue mais pas en encore datée.

Section 99: Taule of the dead
Bonne nouvelle: le stagiaire gaffeur de BFM TV a trouvé un nouveau job. Sinon, comment expliquer la présence hors-compétition – et non en compétition – du nouveau film de S. Craig Zahler (l’épatant Bone tomahawk)? Ligne mal recopiée ou transmission de fichier erroné, toujours est-il que ce long-métrage de plus de deux heures compte quoi qu’il en soit parmi les temps très forts de Beaune 2018. Déjà applaudi à Venise et Toronto, Section 99 est assurément l’un des meilleurs films de prison vus ces dernières années. Même s’il ne se donne pas ainsi dans son premier tiers. Ex-boxeur tout juste viré de son job de mécano, Bradley Thomas (Vince Vaughn, loin de sa période rom com…) tente de reconstruire sa vie avec son épouse enceinte en devenant convoyeur de stupéfiants – ce qui lui amène un certain confort matériel pour sa future vie de père de famille. Mais une opération se passera mal et le voilà condamné à sept ans de réclusion. A peine arrivé au pénitencier, on lui fait apprendre que s’il ne se fait pas transférer dans un établissement de haute-sécurité très glauque (tenu par Don Johnson!) – pour une mission très spéciale -, son épouse et son bébé pourraient avoir de gros, très gros ennuis… Et c’est à ce moment que ce qui était jusqu’alors un petit polar assez banal vire à quelque chose de plus viscéral (au sens anatomique)… Ceux qui ont vu Bone tomahawk savent de quoi S. Craig Zahler est capable, rayon boucherie! Section 99 plonge ainsi lentement dans l’horreur au bon goût des films d’exploitation des années 70. Impeccablement dialogué (les punchlines de Vaughn sont aux petits oignons) et photographié, ce pur plaisir déviant n’est pas avare en idées cruelles (attention, spoiler: on aura évidemment une tendresse pour l’avorteur coréen!) et a le bon goût de ne pas mélanger vitesse et précipitation, ce qui rend son crescendo d’autant plus fort. Jusqu’à son final et en particulier son dernier plan, particulièrement audacieux. On se dirige hélas plutôt vers une sortie DTV… Attention, Universal: on vous envoie Vince Vaughn, si vous optez pour cette option !

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