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Published on mars 20th, 2017 | by Jean-François Madamour

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EUROCINÉ PRODUCTIONS STORY

Qui se souvient de Eurociné, une compagnie française spécialisée entre autres dans la nazisploitation (genre de très mauvais goût où érotisme et gore faisaient bon ménage) dans les années 70? Nous, évidemment. Et vous aussi, avouez-le…

On le sait peu mais il faut le dire maintenant que nous sommes adultes et en 2017: la majorité des films estampillés Eurociné ont été tournés sous pseudonyme par un certain Alain Payet (également connu sous le nom de John Love). Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’ils ne brillent pas par leur qualité même s’ils revendiquent l’héritage lointain des pulp des années 50 (qui étaient branchés bondage et nazisme) et les romans de gare SM des années 70. Amoureux des examens de l’âme et des dérives psychologiques en bobine, soyez-en sûrs: Eurociné n’œuvre pas pour vous. Esprit de sérieux, prière donc de passer votre chemin. Bienvenue au royaume des connasses perverses et des connards sans pitié, de Train Spécial pour Hitler et de Helga, la louve de Stilberg.

Pour ceux qui ne la connaissent pas, sachez que Eurociné existe depuis 1937, produisant une quantité assez considérable de films irregardables. Elle s’est malgré tout distinguée dans les années 60 avec des fictions d’une médiocrité abyssale où le meilleur du pire était toujours ce qu’il y avait de mieux. Marius Lesoeur est l’un des principaux responsables de son expansion. Il a dirigé la boîte depuis 1957. C’est lui qui par exemple a pris la décision de s’installer en Espagne pour ne pas ajouter trop de zéros aux coups de production. Le coup de génie d’Eurociné? L’horrible docteur Orlof, un film d’horreur signé Jess Franco, qui deviendra la référence de la boîte. Le mérite de cette réussite, c’est d’avoir permis l’existence d’une kyrielle de productions aussi bien horrifiques qu’érotiques profitant au fil des années de la libération des mœurs post-soixante-huitardes.

Au début des années 70, Eurociné manque d’inspiration et les nanars surabondent en provoquant de moins en moins de curiosité et de produits mémorables. Alors que faire pour se renouveler? Zieuter chez les amis transalpins où trois films intenses font parler d’eux en des termes obscènes. Leurs titres? Salon Kitty, de Tinto Brass ; Portier de nuit, de Liliana Cavani ; et Salo ou les 120 journées de Sodome, de Pier Paolo Pasolini. Leur point commun? Parler du fascisme et proposer des scènes à caractère sexuel à la fois tordues et excitantes. Eurociné pense qu’il serait alors bienvenu d’explorer ce nouveau registre qui va jusqu’à séduire les critiques du monde entier (un bémol pour le Brass qui n’a hélas jamais bénéficié de la reconnaissance d’un Pasolini). Il le fera de 1975 à 1980 avant de surfer non sans opportunisme sur d’autres vagues mouvances, également venues d’Italie. Notamment les méchants cannibales (Cannibal Holocaust, découvert par Eurociné en 1980). D’ailleurs, Eurociné est toujours d’actualité. Aujourd’hui, la boîte tente de survivre non sans avoir essayé d’emprunter une voie plus sérieuse dans les années 80/90. Sans résultats concluants. Marius Lesoeur a maintenu l’entreprise avec son fiston, Daniel, dans un esprit indépendant. Une affaire de family business, en somme.

Parmi les films cultes, certains valent le détour pour enrichir sa culture de cinéphile/cinéphage. Déclinaison chiche de la Nazisploitation, Elsa Fraulein SS (également connu sous le titre Fraulein Kitty en hommage au salon de Brass), est une production italo-française qui a surfé sur la vague des Ilsa, la louve des SS et propose l’idée d’un train qui prend des allures de bordel nazi. Question crédibilité, ce n’est pas la joie. Les scènes de guerre visibles dans le film proviennent en réalité d’images d’archives de la seconde guerre mondiale. En revanche, Eurociné a pu utiliser de véritables costumes et des jeeps issues de la collection personnelle d’un particulier. Pour s’assurer une certaine crédibilité, les dirigeants d’Eurociné avaient poussé le vice jusqu’à louer un train. Le coût de la location étant prohébitif, il était dans l’obligation de lancer au même moment le tournage d’un second film se déroulant également dans un train. Ce sera Train Spécial pour Hitler.

Connu sous le titre Train spécial pour SS, ce film, sorti en France en 1977, marque le chant du cygne de ces productions. Jess Franco était initialement prévu pour le tourner mais ce sera finalement Alain Payet (avant de définitivement devenir John Love, réalisateur de X en 35 millimètres décédé en décembre dernier) d’avoir cet honneur – il était alors connu sous les pseudonymes James Gartner et Alain Garnier. C’est au passage l’occasion de revoir la jeune Sandra Mozarowsky, miss lolita qui mettra fin à ses jours l’année de la sortie. Mais aussi Claudine Beccarie, illustre pour avoir été l’une des premières actrices X français et réputée pour sa séquence de masturbation dans Exhibition, de Jean-François Davy. Ou encore Monica Swinn, connue pour ses rôles chez Franco dans La Comtesse aux seins nus et L’éventreur de Notre-Dame.

Le tournage de Elsa Fraulein SS fut assez périlleux. Alain Payet n’avait pas de scénario, ni même des répliques pour ses comédiens. Il n’avait que le concept du train transformé en bordel pour les officiers SS, sous les ordres de Hitler. En plein tournage, Marius Lesoeur a engagé Jean-Pierre Bouyxou pour écrire les dialogues. Faute de budget, le son n’était pas enregistré lors des prises et les pages de dialogues furent perdues par mégarde. Étant donné que Jean-Pierre Bouyxou avait eu un différend financier avec Marius Lesoeur, il refusa de les réécrire. Lors de la post-synchronisation, les acteurs ont dû essayer de s’en rappeler sans réussite. A l’écran, l’effet est étonnant, créant un décalage absolument hilarant. Dans le rôle principal, on retrouve Malisa Longo, icône que l’on retrouve dans Helga, la louve de Stilberg (sur lequel nous reviendrons plus tard). Pour ceux qui s’attendaient à beaucoup de subversion, on est hélas dans un registre soft pour un film aux ambitions si écrasantes. Les scènes de cul sont extrêmement chastes et certains passages prétendument trash ne sont même pas spectaculaires. On se contentera d’une épatante séquence où les résistants attaquent enfin le train pour créer un peu d’action et tirer le spectateur d’une torpeur naissante. Nathalie dans l’enfer nazi, encore réalisé par Alain Payet sous pseudo, est un cas plus intéressant que ceux susmentionnés. Cette Nathalie-là (Patrizia Gori, vue dans Bacchanales Infernales), elle ne déconne pas. Elle mène une double vie (médecin et agent secret soviétique). Un jour, lorsqu’un convoi teuton se fait agresser par la résistance, un général de mes deux (Rudy Lenoir, choix plus clicheton tu meurs), est méchamment blessé. Évidemment, il débarque chez la grosse Nathalie qui doit soigner l’ami et le sauver, sinon direction le camp de détention et couic. Nat se plie aux ordres. Point de départ de péripéties qui feraient passer Black Book de Paul Verhoeven pour une histoire commune comme cochonne.

Comme dans Elsa Fraulein SS et Train spécial pour Hitler (mais en mieux, tout le temps), Nathalie dans l’enfer nazi est un film rebelle qui se déroule pendant la Seconde guerre mondiale et zigzague avec un panache de malade et dans lequel les personnages ne passent pas leur temps le cul assis dans un train à attendre que ça circule et que ça baisouille. Cela donne une histoire d’amour impossible entre un officier allemand (Jack Taylor, acteur fétiche de Jess Franco et de Marius Lesoeur) et une espionne russe (Patrizia Gori) au centre d’un récit qui se prend grave au sérieux à jouer sur tous les tableaux (film de guerre, mélodrame, exploitation). Au centre de cet imbroglio au premier degré, une Jacqueline Laurent redoutable, vue dans Les possédées du diable, de Jess Franco. La dame arbore des tenues SM dont Paco Rabanne et Russ Meyer auraient certainement eu honte. Elle est méchante et on l’aime pour ça. Certains critiques de l’époque ont osé comparer ce film aux Damnés, de Visconti. C’est dire si on tient l’un des – voire le – meilleurs film du genre.

Plus proche des WIP (l’action ne se déroule pendant la seconde guerre mondiale mais dans une prison d’Amérique Latine), Les gardiennes du pénitencier commence avec un ancien officier SS qui se réfugie en Amérique du Sud, dans une forteresse dirigée de main de fer par une femme sadique. Les prisonnières subissent tous les caprices des gardiens. Surprise: un commando, monté par des rescapées de la guerre, investit le lieu pour réclamer justice et défonce la gueule de tout le monde sans exception. Le film est surtout un prétexte pour le producteur Marius Lesoeur de plaquer sur l’intrigue totalement incohérente des images de Femmes en cage, de Jess Franco, opus qui figurait dans la fameuse liste anglaise des Video Nasty (regroupant tous les films interdits sur le territoire UK). Alain Deruelle, réalisateur de pornos périssables, s’est généreusement dévoué à la tâche (il fera la même besogne sur Terreur Cannibale). Pour le pire. Ce qui fait le lien entre ces pans de scène, ce sont des dialogues complètement débiles donnant l’occasion aux actrices principales d’éviter les digressions philosophiques et de se caresser avec volupté. Plus si affinités. Un peu de saphisme, un peu d’étreintes hétéro et rien que du pétard mouillé. Au moins, on s’amuse.

Le tout qui essaye de draguer le cinéma d’exploitation bien vicieux reste un sacré foutoir un tantinet lassant dans lequel on ne comprend rien et où tous les effets les plus kitsch surabondent dangereusement. Bilan? Exécrable. Réalisé par James Gartner (alias Alain Payet), Helga, la louve de Stilberg, film accompagné par la bande-son de Daniel White, nous apprend des tonnes de choses intéressantes. Ainsi, la forteresse monstrueuse du film a été, si on en croit le scénario, édifiée par un français nommé Payet. Private joke du meilleur effet. Le résultat sans objet ni but est intégralement interprété par des acteurs de films X (Richard Allan, Alban Cerray, Dominique Avaline, Jacques Marboeuf) qui semblent bien largués dans ce cinéma dit « traditionnel ». Comme Les Gardiennes du pénitencier, on est plus proche du WIP, notamment de Ilsa Ultimes perversions (connu sous le titre Greta, la tortionnaire), de Jess Franco. Malissa Longo reprend un rôle coutumier dans la majorité des nazisploitation de Eurociné: celle de la tortionnaire bi et vilaine (si vilaine) qui n’aime pas les caresses et adore fouetter les pensionnaires de sa prison démoniaque. Terminons en rappelant qu’Alain Payet a tourné une version X de ce film des années plus tard. Le titre? Gamines à tout faire. Tout un programme… Pour voir les résultats, un peu tour du côté des vaillants distributeurs Artus Films s’impose.

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Ours plumitif.



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