Interview

Published on août 28th, 2017 | by Romain Le Vern

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[ÉTRANGE FESTIVAL 2017] INTERVIEW FRÉDÉRIC TEMPS

Comme chaque année, nous avons soumis Frédéric Temps, président et délégué général de L’Étrange Festival, à nos questions. La XXIIIe édition aura lieu du 6 au 17 septembre 2017.

Quelle est la couleur de cette 23e édition?
Frédéric Temps: Celle du partage, de la découverte, du plaisir de se retrouver de plus en plus nombreux devant des films, compliqués à apprécier à leur juste valeur, sur un écran de cinéma.

Le Festival de Sitges est à l’honneur cette année. Beaucoup de points communs avec L’Étrange Festival, non?
Frédéric Temps: Un demi siècle d’existence, surtout pour une manifestation cinématographique, ça laisse des traces. Même si son équipe n’était pas la même qu’aujourd’hui, nous entendions déjà parler du Festival de Sitges dès les années 80. Et il est vrai que l’arrivée d’Angel Sala à sa direction, accompagné de Mike Hostench, a fait prendre à ce festival une autre dimension, le plaçant très loin devant la plupart des manifestations mondiales liées au cinéma de genre. On pourrait presque le classer parmi les plus importants festivals au monde, toutes catégories confondues. Dès notre première rencontre, il y a une vingtaine d’années, le courant est tout de suite passé entre nous. Depuis, nous échangeons assez régulièrement avec Angel sur des films ou des invités et une vraie passerelle s’est créée entre nos deux festivals. Aussi, lorsque l’institut Lull de Paris nous a proposés d’organiser ensemble un programme rétrospectif afin de fêter le cinquantième anniversaire du festival, et selon le souhait de l’équipe de Sitges, c’est avec plaisir et sans aucune hésitation que nous avons décidés de le faire. Chaque année nous partageons, fort logiquement, une trentaine de films en commun dans nos sélections, longs ou courts métrages. C’est dire le lien artistique qui nous lie.

Et quelles sont tes grandes découvertes là-bas? Et à quelle heure de la nuit?
Frédéric Temps: Je vois vers quel souvenir commun et lointain tu veux m’emmener… Mais, sans en dire trop, on a un petit scoop qui te plaira au plus haut point. Sache que nous approchons de plus en plus du but et tu devrais hurler de joie pour l’édition 2018… Si tout se confirme bien… Patience [NDLR. Nous garderons évidemment le mystère du scoop, mais si cela se fait, vous devriez tomber de votre chaise].

Toujours dans le cadre de cet hommage à Sitges, vous allez passer le fabuleux Tras el crystal (Agusti Villaronga, 1986). Aujourd’hui, c’est un film infaisable, ne serait-ce pour l’intro. Est-ce que vous avez toujours pu tout passer à L’Étrange ou est-ce que, pendant toutes ces années, il y a bien un ou deux films qui ont fait scandale voire qui vous ont obligé à l’auto-censure?
Frédéric Temps: En France, les règles sont claires. Sont interdites les scènes de pédophilie ou de zoophilie non simulées. Les lois françaises sont bien moins strictes que dans certains pays européens. À partir du moment où tu respectes les «codes», sans franchir la ligne, tu es tout à fait aux «normes». Raison pour laquelle les (rares) fois historiquement où des corbeaux ont essayé de nous chatouiller, ils ont été simultanément et juridiquement renvoyés dans les cordes. Si des zozos veulent faire dans l’épate pour faire parler d’eux, libre à eux. Ce n’est pas notre problème. Nous avions déjà fait découvrir le très beau film d’Agusti Villaronga en 1995, puisque, neuf ans après sa sortie en Espagne, personne n’osait le distribuer en France. Depuis, le film circule un peu partout et il existe plusieurs éditions vidéos, ayant participé à sa réhabilitation. Sa force et son propos en font un film toujours aussi intense, au même titre que Salo ou Portier de nuit, sans en avoir eu la reconnaissance.

Est-ce que le spectateur de 2017 est le même qu’il y a 10, 20 ans? Est-ce qu’il est capable de supporter des films potentiellement dérangeants comme, par exemple, La Peau de Liliana Cavani (que vous aviez passé l’an dernier dans le cadre des séances Pathé) ou Le trio infernal de Francis Girod (que vous passez cette année)?
Frédéric Temps: Il y a 10 ou 20 ans, le spectateur n’était pas autant bombardé d’informations, via différents medias, qu’aujourd’hui. Dans toute l’histoire de l’humanité, Il n’a jamais autant consommé d’images ou de sons avant de les digérer ou de les oublier. Les points de vues se délayent, se confondent et n’ont plus la moindre pertinence. Une uniformisation générale. Le scandale d’hier devient le mainstream d’aujourd’hui. Il y a quelques mois encore, une chaîne de la TNT proposait Massacre à la tronçonneuse à 21h, sans que personne ne s’en offusque. Les feuilletons proposés à grands renforts de com sur les différents réseaux font dans la surenchère afin d’être plus gore ou plus violent que les concurrents. Une étude récente et passionnante proposait la liste de tous les films passés à la télévision française entre les années 60 et 80, et donc sur 3 chaînes, seulement. Surprise d’y découvrir du Fassbinder, du Cavani, des Giallo ou des films de la Hammer dès 20h30… Aussi, il n’est plus question de «créer le scandale», qui n’existe que dans l’esprit de certains publicitaires fatigués, mais de redonner au cinéma et à l’image sa vraie place. Celle d’un divertissement ou chacun, selon son degré de lecture, peut y trouver ce qu’il y cherche, ou pas.

L’Étrange Festival a été un des premiers à faire découvrir le cinéma d’Alex de la Iglesia en France.
Frédéric Temps: Au tout début des années 90 arrivaient dans les festivals toute une série de courts métrages espagnols assez «énervés» avec une indéniable volonté d’en découdre avec le ronronnement de l’industrie du court. Mirindas asesinas, le premier film d’Alex en faisait partie, suivi rapidement par ses longs métrages Action mutante et Le jour de la bête au succès immédiat dans la péninsule ibérique. Il était évident que son type de cinéma allait rapidement franchir les frontières pour être diffusé plus largement à travers le monde. La suite est connue et il est aujourd’hui considéré comme le «chef de file» du renouveau du cinéma de genre espagnol après avoir été auréolé de différents prix prestigieux. Ce qui ne l’a pas assagi pour autant, bien au contraire, et son récent Pris au piège en est bien la preuve. Un côté «sale gosse» que nous affectionnons particulièrement.

Caro et Jeunet, enfin réunis le temps d’une Carte Blanche. C’est un fantasme depuis longtemps, non?
Frédéric Temps: Nous avions eu la chance de les retrouver sur scène une première fois (ainsi que toute l’équipe historique du film), lors de la création musicale que nous avait proposés Caro sur Le bunker de la dernière rafale, il y a 6 ans. Chacun d’entre eux étaient sur 20 projets et il fallait trouver le bon timing pour que cette réunion puisse se faire. La très belle exposition qui commence à la Halle Saint-Pierre, en parallèle du festival, était le moment parfait pour les réunir enfin.

Ils venaient régulièrement à l’Étrange avant?
Frédéric Temps: Caro a toujours été un grand fidèle du festival et essaye de passer, ne serait-ce que deux jours, sur chaque édition.

De la même façon, est-ce qu’il y a des artistes qui arpentent chaque édition incognito, de manière assidue et que tu croises régulièrement?
Frédéric Temps: J’entends régulièrement citer le festival par différentes personnalités, à travers le monde, sans les y avoir jamais croisé. Je me souviens qu’au tout début des années 2000 un blogueur faisait quotidiennement des chroniques de films, très bien écrites et nonchalantes, un peu dans le style d’un Loïc Prigent, en terminant chacune d’entre elles par une sorte de name dropping du «qui était dans la salle». C’était devenu une blague entre nous de découvrir ses chroniques en apprenant que tel designer, telle actrice, tel musicien, tel people suit le festival sans qu’on le sache nous-même et il en est très bien ainsi. Cela prouve définitivement que cette «grande fête» que nous essayons de créer chaque année, permet un métissage naturel entre les spectateurs. Tous ensemble pour le festival. Pas de privilège ni «réseautage». Il peut arriver des situations plus cocasses, voire désagréables, lorsque tu as passé huit mois à essayer d’inviter un artiste à l’autre bout du monde, que son publicist t’annonce over booké, et que tu vois finalement débarquer incognito en plein festival, rendant visite à un ami hommagé…

Les choix de Balaguero pour sa Carte Blanche (du Tarkovski, du Ferreri, du Hadzihalilovic…) sont surprenants. Dans tes souvenirs, quels sont les artistes ayant eu droit à une carte blanche et dont les choix étaient aux antipodes des attentes?
Frédéric Temps: Lors de sa carte blanche, en 2014, beaucoup de gens semblaient surpris du choix de Sono Sion pour Babe 2. Mais en même temps, le film développe un fond assez acide sur le genre humain ce qui légitime son choix. Il s’en justifiait très clairement dans son texte de présentation. Je pense que la sélection (impeccable!) de Jacques Audiard a dû en surprendre certains, également. Jacques est un vrai dingue de cinéma aux goûts affirmés, et sélectionner Continental Circus de Jérôme Laperrousaz ou New York City Inferno de Jacques Scandelari, en passant par Les tueurs de la lune de miel de Leonard Kastle, Mondo Cane de Paolo Cavara et Chercheuses d’or de 1933 de Mervin Leroy avec ses fabuleuses chorégraphies de Busby Berkeley, tient vraiment de la passion du partage et du plaisir de faire découvrir. Il faut d’ailleurs visionner ses différentes présentations pour vérifier à quel point il aime ces films. Mais en général, nous échangeons au préalable avec l’invité pour rapidement définir une orientation de ce qu’il souhaite présenter, tout en sachant qu’au bout de plusieurs décennies le festival a déjà montré ou fait découvrir beaucoup de choses…

Cela faisait longtemps que vous vouliez donner la parole à BiTS et à Mauvais Genre? Là aussi, est-ce que tu vois une sensibilité proche de L’Étrange?
Frédéric Temps: Forcément. La gourmandise hebdomadaire d’idées, sans aucune barrière, proposée sur les ondes de France culture par l’équipe de François Angelier ou l’analyse pertinente et goguenarde composant chaque nouveau numéro de BiTS sur le site d’Arte créative, ne peuvent que nous réjouir et d’une certaine façon confirmer, via d’autres medias, des points de vues ou des idées que nous défendons depuis le début. Leur offrir une place de choix à notre table est une façon de reconnaître la qualité de leur travail et de le faire découvrir au plus grand nombre.

Vous allez célébrer Bertrand Mandico cette année et au chaos, on l’adore! Qu’est-ce qui te frappe le plus dans son cinéma?
Frédéric Temps: Par sa liberté de ton, sa poésie, son inépuisable inspiration, il ne cesse de nous offrir des films toujours plus originaux(un grand coup de chapeau à Ecce Films, son producteur, pour garder la foi et soutenir un travail aussi délicat et fragile). Comme il en fut pour Gaspar Noé, il y a une vingtaine d’années, Bertrand Mandico est probablement aujourd’hui l’un de nos meilleurs cinéastes/plasticiens et il est à souhaiter qu’il puisse trouver le financement pour ses films à venir sans devoir partir à l’étranger.

Quel est le film que vous avez le plus galéré à obtenir, ne serait-ce qu’en termes de copie?
Frédéric Temps: Absolument aucun pour cette édition! Que ce soit pour les nouveautés (d’où la raison des plus en plus nombreuses premières exclusivités) comme pour les films de patrimoine. Il semblerait qu’enfin, un certain nombres d’acteurs de la profession aient compris l’importance pour leurs films d’être en sélection à L’Étrange.

Est-ce que Kuzo est vraiment «le film le plus écœurant jamais réalisé» comme le dit la presse US?
Frédéric Temps:C’est plutôt l’une des rares propositions originales de cinéma que l’on ait pu voir sur un écran cette année. Son réalisateur est un ami de Quentin Dupieux et cela n’a rien d’étonnant puisqu’ils partagent une singularité qui manque à beaucoup de cinéastes en herbe. Du cinéma «non-oscarisable», en somme.

Comme d’hab, la question de fin, un rituel: quelles sont les trois séances les plus chaos à ne manquer sous aucun prétexte?
Frédéric Temps: Justement, Kuso, bien sûr. Si des gens regrettent de ne pas avoir eu la chance de découvrir en leur temps des films tels que Eraserhead de David Lynch, Videodrome de David Cronenberg ou Careful de Guy Maddin, pour leur intensité et leur proposition originale, ils auront la chance de se rattraper avec ce film ainsi qu’avec Les garçons sauvages de Bertrand Mandico. Je pense que l’incroyable (et pourtant tout à fait véridique) documentaire australien The Family devrait ravir les adeptes du Chaos. Après, la proximité de vos goûts avec ceux du festival font que tu as forcément une quinzaine de films (voire plus) qui seront chroniqués sur le site, un jour ou l’autre… Comme chaque année, il va falloir s’arracher les cheveux. Mais c’est ce que vous aimez…

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About the Author

C'est en découvrant la scène où le renard prononce un sublime "le chaos règne" dans "Antichrist" de Lars Von Trier qu'il a eu l'idée de créer ce blog.



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