Story

Published on octobre 10th, 2017 | by S.T. Hole

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« ENLIGHTENED » STORY

Récemment un ami qui venait de binger la dernière fournée de Bojack Horseman me demandait comment combler le vide laissé par cette quatrième saison ample, sensible, tragique, mélancolique et terriblement humaine (ou équine). Voilà ce que j’aurais du répondre…

Il était une fois, entre 2011 et 2013, la Meilleure Série du Monde Que Personne Ne Regarde ™, annulée par HBO – qui n’en était ni à son premier ni à son dernier infanticide, et qui devra un jour répondre de ses crimes, peu importe combien de The Wire arrivent à leur terme – après deux saisons fragiles et miraculeuses. Une partie de moi pense que si tout le monde (disons tous ceux ayant le privilège de temps et de moyens de regarder des séries) regardait Enlightened, la vie serait un peu plus supportable. C’est précisément ce genre de naïveté et de croyance aveugle et tarte dans le genre humain qui me rapproche d’Amy Jellicoe, son héroïne, et qui me donne envie de lui coller des grandes baffes la plupart du temps.

Enlightened donc, « éclairée », par la sagesse, la connaissance, la lumière (et Laura Dern l’est, lumineuse, traversant les deux saisons dans ses robes printanières de couleurs vives) mais aussi illuminée un peu. Car comment être sain d’esprit dans un monde devenu fou? A la différence de Girls, contemporaine et sur le même network, la série ne méprise ni ne déteste jamais ses personnages. Elle se montre plus nuancée qu’eux parfois, moins dupe des histoires qu’ils ont besoin de se raconter, mais ne prétend pas avoir des réponses aux questions posées par ses protagonistes* et qu’elle se pose aussi. On en est là, six ans plus tard, à parler de dix-huit épisodes comme d’un vieil ami dont on fait l’éloge funèbre.
Commençons par le début. Laura Dern est Amy Jellicoe, envoyée dans un centre de rehab hippie à Hawaï après avoir piqué une crise de nerfs à son boulot contre son amant/patron. Elle revient de cette expérience spirituellement transformée et prête à affronter le monde et à être un agent du changement, ses valises pleines de bouquins de développement personnel et le cœur plein d’amour et d’espoir. Putain d’espoir. Tous les matins, Amy espère, Amy est décidée, Amy sera à la hauteur, Amy fera advenir le changement qu’elle imagine pour le monde. Et tous les jours, elle se cogne contre le réel, un monde au mieux indifférent, au pire franchement cruel, et à ses propres limites.
Elle vit chez sa mère Helen, spécialité : jardinage et désapprobation discrète (Diane Ladd, la vraie mère de Laura Dern) la boîte dans laquelle elle travaille (suppôt du capitalisme pollueur et amoral) la placardise et son ex-mari est une loque polytoxicomane terriblement attachante (Luke Wilson dans le rôle de Levi, vous me direz si vous aussi vous avez envie de chialer à chaque fois qu’il apparaît). La situation n’est pas idéale, donc.
Mais ce n’est pas une série sur Amy, Helen, Levi ou Tyler (son collègue albinos maigrichon introverti joué par Mike White, le cocréateur de la série avec Laura Dern qui en a écrit tous les épisodes, utilisant son expérience de dépression nerveuse et sa découverte de la méditation), à travers eux c’est une série sur les ratés, les invisibles, les gens qui ne comptent pour rien ni pour personne. Une série sur la solitude et l’impuissance. Pas de dragons** ou de fusillades, mais aucune scène de violence ou de sexe au monde ne vous foutra par terre comme le monologue de Mike White dans The Ghost Is Seen.

Bien que la fin de la saison 1 et la saison 2 se centrent autour d’une intrigue de lanceur d’alerte en milieu corporate ce n’est pas une série d’action. C’est une série de méditation qui vous pousse à regarder chacun comme votre mère et chaque mère comme un enfant, à traiter le monde avec compassion et bienveillance, à aimer son entourage non pas malgré ses défauts mais avec eux. Enlightened fait écho à Leftovers sur la question de l’attachement : comment choisir, jour après jour, déception après déception, de construire, d’accorder à nouveau son amour et sa confiance à des gens qui peuvent disparaître ou trahir? A quel moment une relation ou un individu est brisé sans retour possible? PEUT-ON CHANGER?
Chaque épisode commence et se termine avec une voix-off pleine de sagesse, peut-être la voix de quelqu’un qui tient un journal. Entre les deux, le réel. On ne peut pas vraiment parler de progression, mais de nuance, d’un accommodement à l’imperfection de ce monde « beautiful and upsetting ».
Parfois Amy semble aussi sincère qu’un chiot avide de caresses mais elle sait aussi montrer les dents : sa gentillesse, quoique pas toujours dénuée d’arrières pensées, n’est pas une faiblesse, et la série en est le miroir. Sans jamais tomber dans le sarcasme, la facilité du nihilisme, elle continue encore et encore à gratter nos plaies, à poser les questions et à espérer.
Alors: est-ce qu’on peut changer ?
Chacun doit pouvoir trouver des raisons, internes ou externes (un Dieu-Tortue, une femme, un sens aigu de la justice ou, oui, une série-télé) qui peuvent nous pousser à essayer d’être la meilleure version de nous-mêmes. Ou au moins une version un peu améliorée, et au moins pour aujourd’hui. Also, therapy helps.

*on peut utiliser le pluriel pour protagoniste si différents épisodes sont narrés et centrés autour de différents persos?
** Pas de dragons mais quelques moments « Khaleesi » pour Amy Jellicoe. Dans une certaine mesure ce n’est pas une série « blanche » mais bien une série sur la blanchité : Tous les personnages principaux sont blancs, et Amy est confrontée à quelques reprises à des minorités raciales, toujours dans des cadres de luttes sociales et politiques (Dans le cas d’une grève de latinos, d’une manif autour de la déportation d’une mère mexicaine, et dans un fantasme où elle est entourée d’une sorte de FBI Black Panther pour arrêter le PDG de son entreprise). Sa blanchité l’a ainsi relativement préservée de l’injustice jusqu’à présent, ce qui explique en partie sa capacité à l’indignation, sa réelle surprise face au traitement des minorités et face à l’amoralité de la société capitaliste. Ce faisant, elle tombe dans le fantasme du « chevalier blanc » ou white saviour complex, et il me semble que le show en fait état sans la fustiger, mais sans la célébrer pour autant.

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One Response to « ENLIGHTENED » STORY

  1. Jacques says:

    Merci de mettre en lumière cette série formidable ! En espérant qu’un jour, Laura Dern sera reconnue à sa juste valeur…

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