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Published on août 26th, 2014 | by Romain Le Vern

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Enemy : quand le canadien Denis Villeneuve adapte les doubles du portugais José Saramago

Adam (Jake Gyllenhaal), un professeur discret miné par la routine de son quotidien pâle, mène une vie sous cloche avec sa fiancée Mary (Mélanie Laurent). Un collègue, constatant que la dépression guette, lui conseille de se changer les idées, de louer un film dans un vidéoclub. Au moment de visionner ledit film, il découvre son sosie (Jake Gyllenhaal bis) en acteur de seconde zone. Le problème, c’est qu’il ne rêve pas, que cet homme existe réellement. Il se lance à la recherche de la photocopie de lui-même, observe à distance la vie de cet homme, épie la femme enceinte de ce dernier (Sarah Gadon). Jusqu’à ce que les doubles changent de vies…

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Voici donc un film difficile à résumer, difficile à vendre et très amusant à regarder. Comme toujours avec ce genre de films qui réservent des surprises (Sixième Sens, Fight Club etc.), mieux vaut ne rien savoir avant d’entrer dans la salle. Soyez tout de même prévenus. Par chance, la bande-annonce française bien fichue ne trompe pas sur la marchandise tout en ne préfigurant pas réellement ce qui se passe dans le film. A savoir le vrai vertige dans une série B, conçue dans un bon esprit de petite production fantastique. A savoir ce trouble que l’on ressent dès les séquences liminaires, lorsque l’on entend la voix anxieuse d’une mère sur le répondeur de son fils, lui demandant de le rappeler («Je m’inquiète pour toi, comment peux-tu vivre comme ça ?»), lorsque l’on démasque le regard absent de Jake Gyllenhaal dans le miroir d’une voiture, lorsque l’on contemple l’architecture urbaine de Toronto, le ciel presque brumeux ou encore le regard triste d’une femme enceinte plongée dans l’obscurité (Sarah Gadon). Puis surgit cette indication, en guise de préambule : «Le chaos est un ordre à déchiffrer». 

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D’emblée, le film distille un malaise et compte bien nous aspirer dans ce malaise, perdre chaque spectateur dans un dédale. Il va nous donner des indices, des clefs, des fausses pistes et le dessein du spectateur va être de rassembler tous les morceaux pour recomposer le puzzle et donner quelque chose d’à-peu-près cohérent. A-peu-près car rien ne sera clair non plus à l’issue de la projection.

Le réalisateur Canadien Denis Villeneuve avait dirigé l’acteur Jake Gyllenhaal dans Prisoners, sa première expérience aux Etats-Unis, sortie l’année dernière chez nous, soutenue par un casting ad hoc et gros succès au box-office. Enemy et Prisoners, comme des doubles, ont été tournés quasiment au même moment. Et trouble coïncidence : d’un film à l’autre, Gyllenhaal se dédouble. L’enquête de Prisoners en forme de rébus autour de mystérieuses disparitions d’enfants permettait à Gyllenhaal de retrouver une ambiance polardeuse dans laquelle il avait déjà plongé pour Zodiac de David Fincher. De l’aveu de Villeneuve, Enemy rappelle, encore une fois à cause de Jake Gyllenhaal, un autre film : Donnie Darko, ce film magique de Richard Kelly où l’acteur star se révélait en adolescent névrosé traumatisé, la nuit, par la présence d’un lapin géant et effrayé par la fin du monde. Le regard mélancolique de Jake Gyllenhaal doit sans doute inspirer les réalisateurs obsédés par la métaphysique, le sens de la vie, le mystère et le doute existentiel. Tiens, un court métrage de Denis Villeneuve pour le coup déjà bien bizarre :

On se souvient que dans Source Code de Duncan Jones, Jake Gyllenhaal était condamné à revivre les mêmes huit minutes pour débusquer un terroriste dans un train et vivre une romance dans une illusion d’optique. Dans Enemy, Jake doit aller à la rencontre de son double, comprendre comment il a pu passer à côté de celui qui lui ressemble à 100%, mettre une explication sur le sentiment de manque comme de mélancolie qu’il a ressenti jusqu’ici et pourquoi sa mère ne l’a pas prévenu. On s’en doute, rien ne se passera comme prévu. D’ailleurs, il n’est pas nécessaire – sauf pour le plaisir -de lire le roman exceptionnel dont Enemy s’inspire (L’autre comme moi de José Saramago) pour essayer d’y voir plus clair. Hormis le postulat (un homme découvre son double dans un film), le film et le roman sont assez différents, de la tonalité à la pirouette finale, terrible et effrayante dans les deux cas. Il y a des phrases géniales dans ce roman, d’ailleurs, du genre « la manie qu’ont certaines personnes de donner des conseils sans qu’on leur en demande » ou « Au cinéma, ces fameux effets spéciaux sont les pires ennemis de l’imagination, cette habileté mystérieuse, énigmatique que les êtres humains ont eu tant de mal à inventer. » ou encore « être d’accord ne signifie pas toujours partager une raison, ce qui se passe habituellement c’est que les gens se regroupent à l’ombre d’une opinion, comme ils le feraient sous un parapluie. » ou encore, encore plus drôle : « Ce qu’une certaine littérature paresseuse qualifia longtemps de silence éloquent n’existe pas, les silences éloquents sont simplement les paroles qui nous sont restées dans la gorge, les paroles étouffées qui n’ont pas pu échapper à un resserrement de la glotte. » Chez Denis Villeneuve, on ne rigole pas autant, soyez en sûrs : TOUT EST MYSTÉRIEUSEMENT MYSTÉRIEUX.

SARAMANGO« Il est impossible de ne pas avoir d’ennemis, que les ennemis ne naissent pas de notre volonté d’en avoir, mais du désir irrésistible qu’eux éprouvent de nous avoir » (in L’autre comme moi)

D’un bout à l’autre, Enemy tient comme un long sketch de la Quatrième Dimension, ressassant le motif du double, empruntant à Roman Polanski (Répulsion et Le Locataire, beaucoup) et à David Lynch (Isabella Rossellini en mère castratrice, clin d’œil très clin d’yeux au réalisateur de Blue Velvet) tout en citant l’angoisse métaphysique de A Serious Man, des frères Coen (allez hop!). Un film mental, aussi, à la réalité fuyante comme L’échelle de Jacob en son temps, à base d’environnements virtuels et d’extensions de décors. La différence avec le film culte d’Adrian Lyne, c’est que Enemy est moins un film-purgatoire où un personnage évolue aux côtés de saints et de créatures diaboliques, qu’un film-puzzle fragmenté, une enquête identitaire simulant les codes du film noir (protagoniste ambigu, femmes fatales etc.) et délivrant d’invraisemblables vérités.

spiderEnemy explore aussi et surtout les cauchemars de son auteur, visions traumatiques inhérentes. Le film, d’ailleurs, aurait pu s’intituler «La baiser de la femme araignée», le titre d’un autre film sur l’imagination réalisé par Hector Babenco (1984).

BAISER DE LA FEMMETout ce que le héros double Gyllenhaal perçoit, le spectateur le perçoit aussi. L’araignée représente les femmes que le héros envisage comme des menaces. Et à chaque fois que l’on voit une araignée dans Enemy, c’est l’effroi, à l’instar de celle, géante, marchant sur la mégapole façon Godzilla. Denis Villeneuve a moins voulu jouer sur le symbole – un peu gros – de l’araignée que sur une volonté de créer la surprise au gré d’images marquantes.

Pour que les deux Gyllenhaal se rencontrent, Rodeo FX, le seul studio d’effets visuels impliqué dans ce projet, a utilisé un dispositif de motion control baptisé Mo-Sys, capable d’être programmé pour dupliquer un mouvement de caméra à plusieurs reprises. Pour ce qui est du jeu d’acteur, une doublure donnait la réplique à Gyllenhaal, avant d’être effacée et remplacée par l’autre version de l’acteur.

Pour que tout le monde soit ravi genre liesse de kermesse, Enemy a été présenté comme un thriller fantastique sur la figure du double (deux personnages identiques se rencontrent, échangent leurs vies, se manipulent, se détruisent). Lecture simple, commode. A condition de changer de point de vue et d’adopter celui des femmes, on peut tout autant le considérer différemment : comme des réflexions sur les rapports femme-homme, sur la manière dont les sexes opposés se regardent, comme un film où deux femmes – une femme-enceinte et une maîtresse – ont peur du même homme ! Et l’on comprend mieux la détresse de Sarah Gadon, femme enceinte très angoissée… Un film-double donc, oui, à double effet et double impact comme le révèle ce Gyllenhaal de prof, lors d’un cours, citant Hegel : « l’Histoire se répète toujours deux fois: la première fois comme une tragédie; la seconde fois comme une farce« .

Sans la révéler parce qu’elle fait hurler d’effroi, la dernière scène, exorbitante, valide cette hypothèse selon laquelle Enemy raconte autant le trouble d’un homme-double que les peurs secrètes de deux femmes. En même temps, elle ramène au début, comme une boucle. La vraie énigme, c’est que nous ne savons pas, en sortant de la salle, si nous avons vu la farce ou la tragédie.

« Enemy » de Denis Villeneuve avec Jake Gyllenhaal, son double, des femmes fatales (Sarah Gadon, Mélanie Laurent, Isabella Rossellini) et des araignées flippantes.

ON VOUS RÉSUME LE FILM…

maxresdefault THIS IS THE GIRL : Bonjour, je suis Ombre de lumière, vous m’avez certainement vu dans une pub des années 80…

PUTAIN Jake 1 : Oh putain.

014-1 Jake 1 : Y a pu Internet.

enemypic Jake 1 : Tu es mon double? / Jake 2 : Non, je suis ton Doppelgänger / Jake 3 : Mon quoi ?

2gxfh3t Les doubles de l’autre film sur les doubles : C’est ça, des Doppelgänger. Nous on est des Doppelgänger de Polanski…

ISABELLA Isabella : Je suis l’ex de Lynch. Coucou mon fils !

louise Louise Bourgeois : Coucou maman Isabella ! Je suis ta fille !

enemy-2 Mélanie : Jake? Tu peux dire à Denis Villeneuve d’arrêter le filtre jaune comme Fincher et Soderbergh ? / Jake 3 : Non, c’est la couleur de Toronto / Mélanie : Jake ? Tu peux aussi dire à Denis qu’il n’est pas Bergman et que non, on n’est pas obligé de tout le temps tirer la tronche…

SARAH Sarah : Je suis la nouvelle muse des Cronenberg, je suis bizarre dans ma tête, je suis tristesse.

ENEMY_DAY32-0004.NEF Jake 6 : Pourquoi t’es comme ça ? / Sarah : Parce que  je suis tristesse.

Enemy-1 Mélanie : Il est quelle heure à Singapour ?

PPDDKJIH Jake 10 : Oh putain.

holande pl François : Je suis ton père.

PPDDKJIH Jake 34 : Oh putain.

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About the Author

C'est en découvrant la scène où le renard prononce un sublime "le chaos règne" dans "Antichrist" de Lars Von Trier qu'il a eu l'idée de créer ce blog.



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