Critique

Published on octobre 20th, 2017 | by Virginie Apiou

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[CRITIQUE] THE SQUARE de Ruben Östlund – AVIS POUR

[CRITIQUE] THE SQUARE de Ruben Östlund – AVIS POUR Virginie Apiou

Ça palme

Summary: Date de sortie 18 octobre 2017 (2h 25min) / De Ruben Östlund / Avec Claes Bang, Elisabeth Moss, Dominic West / Genre Comédie dramatique / Nationalités suédois, allemand, danois, français

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Rien ne va plus. Christian est un père divorcé qui aime consacrer du temps à ses deux enfants. Conservateur apprécié d’un musée d’art contemporain, il fait aussi partie de ces gens qui roulent en voiture électrique et soutiennent les grandes causes humanitaires. Il prépare sa prochaine exposition, intitulée «The Square», autour d’une installation incitant les visiteurs à l’altruisme et leur rappelant leur devoir à l’égard de leurs prochains. Mais il est parfois difficile de vivre en accord avec ses valeurs : quand Christian se fait voler son téléphone portable, sa réaction ne l’honore guère… Au même moment, l’agence de communication du musée lance une campagne surprenante pour The Square: l’accueil est totalement inattendu et plonge Christian dans une crise existentielle.

Non, la Palme ne dort pas. Ce qui est insolent dans The Square, ce n’est pas tant la satire du monde de l’art contemporain, pas plus que celui des occidentaux trop gâtés par le matériel qui trouvent le moyen d’avoir un bon goût d’un artifice magique tout droit sorti des magazines déco les plus hype. Tous ces aspects résident effectivement dans ce très long exposé bien carré d’une vie en Europe du Nord. Ruben Östlund les filme au passage frontalement, sans s’y arrêter plus que ça, telle une première couche de peinture. Alors oui, le premier coup d’œil est la silhouette d’un homme grand, minéral et richement doté. Il a un portable, une belle écharpe, un costume cintré, un musée pour lui tout seul, un appartement au design métallique et deux enfants, sans femme, qu’il vient chercher quand c’est son tour de garde. Cette vitrine de vie se détraque tout à coup. Lorsque ce héros impec se fait voler un élément matériel – en l’occurrence son portefeuille – , sa panoplie s’effondre, et, rien, absolument rien ne pourra empêcher ce prodige essentiel de se produire.
Car tel Cary Grant en Roger O Tornhill, dans La Mort aux trousses d’Alfred Hitchcock, le héros de The Square doit entamer une quête inconsciente de sa propre intériorité. Chez Hitchcock, cela passe par le sentiment, Grant en Tornhill publicitaire de son métier accepte de tout perdre pour l’amour d’une héroïne qui remplit soudain son crâne et son corps. Chez Ostlund, cinéaste de 2017, à l’âme socialiste au sens du début du 20ème siècle, passionné par le vivre ensemble, cela passe par une redistribution totale de la vie de son héros. Il est temps pour le héros de The Square d’exister. Cet être inconséquent avec ses enfants, qu’il ne regarde absolument pas en père minable, trop léger voire condescendant avec ses collaborateurs toujours flippés de commettre un impair quand il faut parler «art contemporain», et cruel par ricochet avec les rares êtres du prolétariat moderne qu’il croise, va devoir impérativement bouger, troublé par le fait qu’on l’ait détroussé. Là où Östlund est un cinéaste impliquant, c’est que l’implication qu’il demande à son spectateur européen moyen n’est pas une implication de jugement, de culpabilité emmerdante. Ostlund sollicite auprès du public son attention pour montrer comment son héros va enfin entrer dans la vie dérangée, la vie de chacun d’entre nous. Devenir solidaire. Quitte à commettre en bon débutant pas mal de maladresses parfois même tragiques.
Entouré, cerné par les œuvres d’art qui lui crient par des bruits, des sons disgracieux, ou des rappels carrés, et doux de silence, qu’il faut avoir confiance et s’engager, Christian, le héros de The Square, entame un chemin déclenché, dont il ne peut désormais s’extirper. Ce chemin n’est pas un chemin de croix, Christian n’est ni un Saint, ni un salaud, ce chemin est enfin un itinéraire intéressant, car réel. Initialement tout en artifice, Christian en mode Östlund gagne le droit de goûter à la vie impure et tellement plus forte. Au début, ce héros commence par se taire face aux remous de sa vie nouvelle sans qu’il le sache. Östlund filme alors les silences interloqués de ce personnage grand de taille qui ne sait que répondre face à une jeune maîtresse d’un soir ou aux problèmes du musée qui se profilent devant lui, ou à ses deux filles qui soudain lui réclament un peu de parti pris. Cette étape de l’hésitation, de la recherche de ses mots, est une porosité au monde qui montre un héros atteignable, qui s’humanise. Östlund ne mise ainsi pas uniquement sur la satire et son aspect ironique séduisant (car le film est drôle et grince), le cinéaste balance dans le cœur de son héros de l’amour, immense surprise. L’amour de l’autre, des autres en général. Christian est un être qui commence à aimer et va au nom d’une bonté d’abord atavique issue d’une éducation gentille, devenir un amour de remise en question de ce qu’il est au fond. Et rien n’est moins facile. D’ailleurs, le héros va chuter souvent, provoquer en voulant bien faire de vraies saletés, il va aussi être rattrapé par sa lâcheté ordinaire, mais il va essayer de. The Square ne se contente pas d’être un constat, c’est aussi alors le début d’un changement social et il y a du boulot. Mais il faut bien commencer, semble nous adresser le cinéaste suédois qui prend son risque jusqu’au bout.

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